de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Du côté des Carpathes

Du côté des Carpathes

Non, la Roumanie ne fait pas parler d’elle, en France, que pour les problèmes liés à ses Roms ou à ses chiens errants que le parlement vient d’autoriser à euthanasier. Elle le fait aussi pour sa scène artistique, qui est particulièrement dynamique. C’est ce que montre en tous cas l’exposition Scènes roumaines, qui se tient à l’Espace culturel Louis Vuitton, ce lieu surplombant le magasin du même malletier sur les Champs-Elysées, où il se passe souvent des choses passionnantes et  auquel on accède par un ascenseur qui vous fait perdre tous vos repères en vous plongeant dans le noir (c’est une œuvre d’Olafur Eliasson, pas vraiment conseillée pour les claustrophobes, mais on peut demander à ce que la lumière soit rallumée). Les liens artistiques entre la Roumanie et la France sont, il est vrai, très anciens.  Comme le rappelle justement Hervé Mikaeloff, le commissaire de l’exposition : « Au cœur de l’Europe, la Roumanie fut le creuset fertile de certains des plus grands artistes du début du siècle : la sculpture avec Constantin Brancusi, le mouvement Dada sous l’impulsion de Tristan Tzara, l’art conceptuel avec André Cadere, le mouvement lettriste avec Isodore Isou, la littérature avec le penseur Cioran  ou encore le théâtre avec Eugène Ionesco… » « Ces artistes, ajoute Mikaeloff, développèrent des liens forts avec la France à un point tel qu’ils font aujourd’hui partie de notre patrimoine culturel. »

Pendant la période communiste, l’art contemporain roumain fut plongé dans un relatif sommeil, dont il n’émergea qu’avec la chute du mur de Berlin. Certains artistes émigrèrent et firent carrière hors de leur pays comme Dan Perjovski, connu pour ses dessins politiques et humoristiques, ou Mircea Cantor, lauréat il y a deux ans du Prix Marcel Duchamp et qui est représenté par la toujours prestigieuse galerie Yvon Lambert. Mais d’autres, comme Ion Grigorescu, qui est présent dans l’exposition, préférèrent rester, car ils avaient le sentiment que leur art était intimement lié à la situation de leur pays. Ce n’est que progressivement, après la mort de Ceaucescu, que l’art roumain reprit des couleurs. Mais curieusement, ce n’est pas à Bucarest que les choses se passèrent, mais à Cluj, l’ancienne capitale de la Transylvanie, troisième ville du pays. Là, un groupe d’artistes qui n’avaient pas d’ateliers décidèrent de se réunir dans une ancienne fabrique de pinceaux laissée à l’abandon (la Fabrica de Pensule) et de l’investir en un faisant un lieu où cohabitaient différentes disciplines artistiques. Une galerie, l’excellente Plan B (qui a maintenant un autre espace à Berlin)  y vit le jour aussi et c’est ainsi que les nouveaux  artistes roumains apparurent peu à peu sur la scène internationale.

Sans titre    Ce sont quelques-uns de ces artistes que présente l’exposition Scènes roumaines. Mais elle a l’intelligence de les mettre en parallèle avec des figures historiques de l’art du pays. Ainsi, une pièce entière est consacrée aux dessins de Geta Brätescu, une artiste née en 1926, qui fut tour à tour écrivain, illustratrice de livres et directrice de la revue culturelle Secolul 20 (le XXe siècle) et dont l’œuvre subtile est aujourd’hui unanimement reconnue (on a pu voir son travail lors de la Triennale 2012 du Palais de Tokyo).  Une autre est réservée aux peintures sur photos noir et blanc du déjà cité Ion Grigorescu  (né en 1945) qui colore des scènes de la vie quotidienne, donnant ainsi un aspect pop à ce qui ne pourrait n’être qu’une invitation à la nostalgie. On peut voir ainsi l’évolution de l’art roumain, son ancrage dans la réalité historique du pays et son goût pour les avant-gardes. Mais ce qui frappe surtout à la vue des œuvres des autres artistes représentés (qui sont, eux, nés pour la pour la plupart entre les années 70 et 80), c’est l’omniprésence de la peinture. A croire que le conceptualisme roumain n’a pas engendré de rejet de la peinture, à l’inverse de nombreux pays européens,  et en particulier de la France, où elle a longtemps été regardée avec défiance (elle l’est toujours). Il est vrai que sous  le régime communiste, seule la peinture réaliste était considérée et enseignée dans les écoles. Ces artistes n’ont pas grandi à cette époque et n’ont pas eu à subir les dogmes de l’idéologie totalitaire, mais ils ont pu bénéficier de cette tradition (quitte même à la détourner par la suite).

C’est donc la peinture qui triomphe sur les cimaises de l’Espace culturel Louis Vuitton. Une peinture parfois un peu trop passéiste, comme celle de Ionna Batrânu, qui, avec ses « Melancolic Interiors », renvoie à Vuillard et aux Nabis. Mais une peinture qui, par ailleurs, témoigne d’une formidable vitalité et d’une technique imparable :  Oana Farcas séduit par ses jeux de lumière et ses tableaux à la beauté très cinématographique ; Micea Suciu intrigue avec ses grandes toiles qui empruntent des éléments à la sculpture et qui, comme celles de ses collègues, font souvent référence à l’histoire de l’art ; Sergiu Toma inquiète avec  son univers qui peut être lu de multiples façons et qui fait un peu penser à David Lynch ; Bogdan Vladuta impressionne avec ses espaces vides, aux frontières troubles et qui rappellent les peintures à la cire de Philippe Cognée ; Simon Cantemir Hausi questionne avec ses situations banales , qui semblent n’être que la partie anodine d’une narration complexe ; Serban Savu, enfin, un des plus connus, fascine par ses scènes de la vie quotidienne qui lui ont valu le surnom de « nouvel Hopper » et qui n’ont plus de sujet central, mais une multitude d’actions qui se déroulent simultanément. Adrian Ghenie (une des stars, avec Victor Man, de cette scène roumaine) est aussi présent avec sa toile Dr. Josef, qui  n’est autre qu’un portrait du criminel de guerre Mengele et qui est d’autant plus saisissant qu’il lui barbouille le visage de taches de couleurs qui lui font comme un camouflageDan Beudean_Sir Richard Francis Burton.

Trois artistes échappent au médium dominant : Dan Beudan, Mihut Boscu  Kafchin et Ciprian Muresan : le premier fait d’étranges dessins qui trouveraient leur place dans un cabinet de curiosités ; le deuxième, sorte de bricoleur fou, fait des installations futuristes qui ne sont pas sans évoquer celles du français Théo Mercier, le troisième, qui a déjà eu une exposition au Frac Champagne-Ardennes, illustre un chapitre du roman d’Ilf et Petrov, Veau d’or, paru en 1931, qui est une satire de l’art soviétique, en faisant de ses collègues et amis artistes certains personnage du livre. Mais tous font preuve d’une même imagination, surtout d’une foi en l’art qui force l’admiration.

Scènes roumaines, jusqu’au 12 janvier à l’Institut culturel Louis Vuitton, 60 rue de Bassano 75008 Paris (www.louisvuitton.com)

A noter qu’une vente aux enchères d’œuvres d’artistes roumain (dont certains faisant partie de cette exposition) aura lieu chez Tajan, le 29 octobre, à 19h, au profit de la Fabrica de Pensule (www.tajan.com).

Images :

Oana Farcas, Blue man, Date: 2012, oil on linen; 30 x 20 cm, Copyright: Oana Farcas, Courtesy: Oana Farcas; Geta Bratescu (série de 13 dessins encadrés), 1cadres The Traveler, 1997, Drawing on paper, 35 x 50.5 c,; Copyright: the artist, Courtesy: Ivan Gallery, Bucharest & Galerie Barbara Weiss; Dan Beudean, Sir Richard Francis Burton, 2011; Graphite on paper mounted on wood, 45 x 40 cm; Copyright: Dan Beudean, Courtesy: Zorzini Gallery

 

 

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