de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Duos bruxellois

Duos bruxellois

« En Italie, lorsqu’une discussion est rompue, on renverse la table ! », s’exclament, en chœur, Marie Cool et Fabio Balducci, ces deux artistes qui travaillent en couple et dont l’œuvre avait été présentée, il y a une dizaine d’années, par le Festival d’Automne. Et c’est ce qu’ils ont fait à la rentrée dernière, pour leur exposition à la galerie Marcelle Alix, Spiaggiamento, juste après leur passage à la très controversée Documenta d’Athènes et de Cassel : ils ont renversé des tables, éteint des écrans de télévisions et refusé de montrer quoique ce soit qui aurait pu séduire le spectateur. Geste fort, et qui avait le mérite de la radicalité, mais que ce même spectateur pouvait considérer comme hostile, qui l’excluait délibérément de l’exposition, même si un texte très argumenté et considéré comme une des pièces de celle-ci, lui en donnait les clés.

On retrouve une table – ou plutôt un bureau – renversée dans l’exposition qui vient de s’ouvrir à la Verrière de la Fondation Hermès de Bruxelles, dans le cadre du cycle « Poésie balistique » initié par Guillaume Désanges, qui en est à son 7ème volet (cf le compte-rendu de la précédente exposition, consacrée à Jean-Luc Moulème, http://larepubliquedelart.com/eloge-de-lincompris/). Et elle est même située à l’entrée de l’espace, barrant littéralement le premier regard du spectateur et lui signifiant une même volonté de refus. Mais contrairement à l’exposition chez Marcelle Alix, elle se contourne et lui laisse la possibilité d’accéder aux autres œuvres qui sont présentées sur les cimaises. Ces œuvres, ce sont tout d’abord les « actions », c’est-à-dire des sortes de performances qu’autrefois les artistes (surtout Marie Cool) « interprétaient » en temps réel, mais qu’aujourd’hui ils préfèrent faire exécuter par d’autres ou plutôt qu’ils documentent à l’aide de vidéos qui ont pour eux la même valeur artistique. Et ces actions, ce sont des gestes simples, précis, mais qui renvoient à des notions essentielles et qui ouvrent à de larges champs poétiques : on y voit, par exemple, une main qui superpose une feuille de papier blanc à une autre dans la lumière, jusqu’à ce que l’ombre de la première obscurcisse complètement la seconde, ou une règle que l’on place elle-aussi dans la lumière, sous un bureau, à la limite de l’ombre, mais sans qu’on sache exactement pour mesurer quoi.

Cool Balducci.1Et ces œuvres, ce sont aussi des dessins, qui sont rarement présentés, et que les artistes préfèrent qualifier « d’activité concentrée dans une feuille de papier » (il faudrait réinventer un vocabulaire pour pouvoir nommer leur pratique si particulière). En fait, ce ne sont d’ailleurs pas des dessins, mais des photocopies de matrices qui, comme les gestes, font référence à la notion de mesure et se reproduisent à l’infini en se modifiant à chaque fois. Table, chaise, bureau, feuilles de papier, photocopie, scotch (une autre action consiste à faire vibrer du doigt un ruban de scotch tendu dans l’espace), on voit bien que l’œuvre de Marie Cool et Fabio Balducci est toujours liée au monde du travail. A un monde du travail dont ils détourneraient les codes et qui serait rendu à la contemplation et à l’inefficacité, donc à la poésie. C’est en cela qu’elle est politique et critique avec force l’idée de pouvoir et de productivité ; c’est de cette manière que, sous des dehors raffinés et qui peuvent même devenir hypnotiques, elle mine de l’intérieur et agit comme une bombe à retardement.

Mais un autre élément en constitue une donnée essentielle, au point de faire partie de la fiche technique des pièces : la lumière. Lumière venue d’en haut (au mot « transcendance », ils préfèrent celui de « verticalité »), lumière picturale, lumière qui définit l’espace. Une très belle et très étrange photo présentée dans l’exposition montre d’ailleurs Marie Cool, lors du montage de la Documenta, inscrire son bras gauche dans le prolongement d’un rai de lumière, comme pour le saluer. Et même leur travail sur papier est dicté par la lumière, puisque c’est en l’exposant à une forte charge lumineuse que la photocopieuse reproduit l’image. Mais qui dit lumière dit aussi ombre, son complément obligatoire, comme le blanc n’existe qu’en fonction du noir. Dans l’exposition se trouve un poème de T.S. Eliot, écrit en 1940, qui apparait aussi sous la forme d’une photocopie et qui, comme l’image dans le tapis, pourrait bien être une métaphore du travail de Marie Cool et de Fabio Balducci. Il dit ceci :

« O noir noir noir. Tous s’en vont dans le noir,

Dans les vides espaces interstellaires, dans le vide au-dedans du vide, (…)

Et noirs le soleil et la lune, noir l’Almanach de Gotha,

Noirs la Gazette de la Bourse et l’Annuaire des Actuaires,

Et froid le sens, perdu le mobile de l’action.

Et nous entrons tous avec eux dans le silence funéraire. »

 

Thurnauer 2C’est un autre duo d’artistes, mais celui-ci constitué pour l’occasion, qui officie à quelques pas, à la Patinoire Royale-Galerie Valérie Bach : Zorka Ságlová et Agnès Thurnauer. Si la seconde est bien en vue et s’est déjà longuement exprimée dans ces colonnes (cf http://larepubliquedelart.com/agnes-thurnauer-ecriture-plurielle/), la première, qui est morte en 2003, est à peu près inconnue en France, alors qu’elle est devenue une des figures majeures de l’art de son pays, la République Tchèque. Zorka Ságlová, née en 1942, a été élevée à la campagne et toute son œuvre est marquée par les phénomènes naturels, les motifs végétaux, les formes animales. En 1969, elle réalise à la galerie Vaclav Špála à Prague une installation qui met en scène des bottes de foin entassées. Jugée subversive, l’exposition est violemment critiquée et éloigne l’artiste pendant près de 20 ans de l’espace public. Celle-ci se réfugie alors dans son atelier et se consacre essentiellement à la peinture. Elle peint des toiles qui peuvent s’apparenter à des relevés et dans lesquelles un animal, le lapin, à l’instar de chez Beuys, occupe une place privilégiée.

Si Nadine Gandy, la commissaire, qui est aussi galeriste (cf http://larepubliquedelart.com/gandy-gallery/), a décidé de les réunir, alors que 20 ans les séparent et qu’elles ne se sont même jamais rencontrées, c’est d’abord parce que ce sont toutes deux des peintres d’atelier. Comme Zorka Ságlová, mais pas pour les mêmes raisons (elle n’a jamais été contrainte), Agnès Thurnauer privilégie ce lieu où elle réinvente le monde et imprime sur la toile le mouvement et l’évolution de sa réflexion. Toutes deux ont une grande connaissance de l’histoire de l’art et se jouent des références et des confrontations temporelles avec délectation. Mais c’est aussi parce que leurs toiles, qui semblent abstraites au premier regard, ne le sont pas : pour Zorka Ságlová, elles correspondent à des observations de la nature et à des évènements qui se passent autour d’elle, pour Agnès Thurnauer, elles sont la trace d’une performance ou d’une action qui s’est déroulée et dans laquelle le corps a été fortement engagé.

Il en résulte une exposition qui n’est ni chronologique ni systématique, où les toiles se répondent et s’interpellent librement. Au centre sont placées les « Matrices », ces sculptures en résine d’Agnès Thurnauer qui sont des moules de lettres, qu’elles travaillent depuis de nombreuses années maintenant et qui témoignent d’un des autres aspects importants de son travail : le rapport au langage. Libre au spectateur, à partir de ces moules, de se forger son propre langage pour définir ce qui différencie ou ce qui rassemble les deux artistes. Il y verra en tous cas l’itinéraire de deux femmes et qui n’ont pas choisi le chemin de la facilité et qui occupent une place singulière sur la scène de l’art d’aujourd’hui.

 

-Marie Cool et Fabio Balducci, jusqu’au 7 juillet à la Verrière de la Fondation Hermès 50, boulevard de Waterloo 1000 Bruxelles (www.fondationentreprisehermes.org)

– Zorka Ságlová et Agnès Thurnauer, Reconnaissances, jusqu’au 9 juin à la Patinoire Royale-Galerie Valérie Bach, 15 rue Veydt 1060 Bruxelles (www.prvbgallery.com)

 

Images : Marie Cool Fabio Balducci, Sans titre, 2 feuilles de papier (A4), lumière du soleil, bureau (à C.B.), 2016, Action, dimensions variables, Courtesy des artistes et de Marcelle Alix, Paris Photo : Marie Cool Fabio Balducci Remerciements : documenta 14 ; Marie Cool Fabio Balducci, Sans titre, 2005-2017, Activité concentrée dans une feuille de papier format A4, technique mixte, 21 x 29,7 cm Courtesy des artistes et de Marcelle Alix, Paris Photo : Marie Cool Fabio Balducci ; vue de l’exposition de Zorka Ságlová et Agnès Thurnauer, Reconnaissances, à la Patinoire Royale-Galerie Valérie Bach

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commentaire

Une Réponse pour Duos bruxellois

Gascon dit: 14 mai 2018 à 16 h 19 min

Ravi d’apprendre que l’exposition bruxelloise de Marie Cool et Fabio Balducci est moins « raide » que leur dernière expo à la galerie Marcelle Alix.

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