de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Ecrire, c’est dessiner

Ecrire, c’est dessiner

C’est une exposition particulièrement émouvante que présente actuellement le Centre Pompidou-Metz, sous le titre : Ecrire, c’est dessiner. Emouvante, parce que celle qui en est l’inspiratrice, la grande artiste franco-libanaise Etel Adnan, vient juste de disparaître, à l’âge de 96 ans. Et émouvante, parce qu’elle remonte à l’essence du geste créateur, là où le simple fait d’écrire une lettre devient une œuvre d’art. « Ecrire, c’est dessiner », disait Etel Ednan et elle-même en avait souvent fait l’expérience (dans la Grèce antique, d’ailleurs, un seul mot graphein signifiait à la fois « écrire » et « dessiner »). Rappelons qu’elle était d’abord poétesse et qu’elle avait publié, en 1980, un texte sur les horreurs de la guerre, L’Apocalypse arabe, qui avait fait grand bruit. Dans ce texte, elle mêlait aux mots des signes qui les prolongeaient, les amplifiaient ou simplement les remplaçaient lorsqu’ils n’étaient plus assez plus assez forts. Et elle accordait une importance particulière à la graphie. Dans une vidéo présentée en début d’exposition, on la voit dire combien l’écriture sur une lettre, par exemple, a d’importance et renseigne déjà sur l’état d’esprit ou la personnalité de celui ou de celle qui l’envoie. Et elle explique aussi qu’un de ses amis s’était inquiété de son état de santé, parce qu’il avait trouvé que son écriture se modifiait au cours d’une lettre qu’elle avait elle-même envoyée. Toute une personnification de l’écriture que l’envoi de messages électroniques fait hélas disparaître.

Dans une autre vidéo, Etel Adnan explique aussi que c’est lorsqu’elle vivait à San Francisco (puisqu’en plus de parler plusieurs langues, elle a vécu dans plusieurs pays) qu’elle a découvert ces cahiers pliés japonais qu’en Europe, on nomme « leporellos ». Et elle a vu qu’en traçant une simple lettre de l’alphabet arabe, elle pouvait lui donner une forme graphique et la prolonger sur plusieurs pages. Elle a donc eu l’idée de mélanger poèmes et dessins sur ces leporellos et ce sont eux qui sont présentés dans des vitrines dans la première partie de l’exposition. Mélange de couleurs et de mots, ou simplement de signes, ce sont des objets précieux, que l’on a envie de garder avec soi et qui prennent sens dans la durée, comme un mouvement cinématographique (Etel Adnan rappelait aussi qu’en Asie, on n’accrochait pas de tableaux aux murs, mais que les œuvres étaient sur des manuscrits ou des rouleaux que l’on pouvait consulter).

Et tout autour, le commissaire, Jean-Marie Gallais, a rassemblé un ensemble d’œuvres qui s’inscrivent dans la même continuité. Cela va de manuscrits anciens (comme un recueil de textes en prose et en vers de l’Empire ottoman du début du XVIIe siècle ou les Albums de Pierre Richard, un paysan-laboureur lorrain du XIXe siècle qui rédigeait des traités magico-religieux en mêlant écriture et dessin et en utilisant une langue qui lui était propre) à des pages de poètes souvent ornées de petits dessins (Rimbaud, Verlaine, Hugo dans ses séances de spiritisme) en passant par la calligraphie japonaise ou les œuvres d’artistes contemporains comme Babi Badalov, Twombly, Nancy Spero, Julie Mehretu ou Pélagie Gbaguidi.

Dans cet accrochage qui réunit une cinquantaine d’artistes et d’écrivains, plusieurs ensembles se détachent particulièrement : celui des dessins de Roland Barthes que l’on redécouvre avec bonheur et qui remettent en lumière cette activité moins connue du célèbre sémiologue ou celui, montré pour la première fois, des gravures de Louise Bourgeois sur lesquelles elle est intervenue à la fin de sa vie en les réhaussant et en ajoutant des mots qui traduisent ses humeurs et sa mélancolie. En bref, une exposition qui s’adresse autant aux amoureux des mots qu’à ceux des formes et qui touche essentiellement au livre, c’est-à-dire à l’intime.

Le contraire, en fait, de celle qu’Anselm Kiefer présente actuellement au Grand Palais éphémère. Car l’artiste allemand est aussi un grand lecteur de poésie et il rend souvent hommage aux poètes en inscrivant quelques-uns de leurs vers dans les toiles (ici Paul Celan). Mais à la différence d’une Etel Adnan qui jouait sur l’ellipse, la subtilité, le non-dit, Kiefer assène, dramatise, pontifie. Dans un Grand Palais éphémère plongé en partie dans l’obscurité, d’immenses toiles sont posées sur lesquelles apparaissent des éclats, des rebuts, des fleurs séchées et les mots du poète. Et quelques sculptures trouvent aussi leur place (un avion au sol, un bunker tel qu’on en trouvait aux bords du Rhin, pendant son enfance). Kiefer veut parler de l’histoire, du nazisme et de ces crimes que l’Allemagne d’après la Guerre cherchait tellement à enfouir (juifs, les parents de Celan sont tous les deux morts en déportation). Mais il le fait avec une telle emphase, une telle grandiloquence, une telle volonté de spectaculaire, que son propos s’en trouve désamorcé. On aime bien l’artiste lorsqu’il interroge avec savoir la mythologie allemande ou célèbre le philosophe italien Andrea Emo (cf La démesure et l’humilité – La République de l’Art (larepubliquedelart.com)). Ici, il tient la place de l’artiste officiel, pour ne pas dire pompier.

Ecrire, c’est dessiner, jusqu’au 21 février au Centre Pompidou-Metz (www.centrepompidou-metz.fr)

-Anselm Kiefer, Pour Paul Celan, jusqu’au 11 janvier au Grand Palais éphémère sur le Champs de Mars (www.grandpalais.fr)

Images : Etel Adnan, Rihla i lâ Jabal Tamalpaïs [Voyage au mont Tamalpaïs] (détail), 2008, © Etel Adnan © Centre Pompidou-Metz, photo Béatrice Hatala ;  Arthur Rimbaud, Plaisirs du jeune âge, provenant du Cahier des dix ans, daté 1865, Musée Rimbaud © Musée Arthur Rimbaud, Ville de Charleville-Mézières ; Nancy Spero, Azur (détail, 2002, © Adagp, Paris, 2021 © Centre Pompidou, MNAMCCI, Dist. RMN-Grand Palais, photo Philippe Migeat

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commentaire

Une Réponse pour Ecrire, c’est dessiner

mosser bénéDicte dit: à

j’adore.
La raison d’être de mon atelier ArtéMotÉcrit art-thérapie et ma raison d’être.
Merci pour cet article
BénéDicte M Les Images

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