de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Eileen Gray ou l’élégance moderniste

Eileen Gray ou l’élégance moderniste

Ouverte au public depuis seulement deux ans, E-1027, la maison construite par Eileen Gray à Roquebrune-Cap-Martin, près de Menton, revient de loin. Il faut dire que son destin fut des plus singuliers : conçue par la géniale ensemblière dans les années 30, pour et avec l’aide de son amant, l’architecte Jean Badovici, qui était le fondateur et le rédacteur de la revue L’Architecture vivante, elle ne fut occupée par elle que deux ans, jusqu’à sa séparation avec Badovici1. Par la suite, Eileen Gray n’y revint jamais. Badovici, qui était proche de Le Corbusier, invita à plusieurs reprises son illustre collègue à séjourner à la villa et celui-ci s’y sentit si bien qu’il prit l’initiative – et sans bien sûr demander la permission à Eileen Gray – de peindre sur les murs. Lorsqu’après la Guerre, il revint dans la maison et constata que ses peintures, dont il était particulièrement fier, étaient détériorées, il décida même de les restaurer… et d’envoyer la facture à Jean Badovici. Ce fut le début de la brouille entre les deux hommes qui dura plusieurs années (d’autant qu’Eileen Gray déclara publiquement que les peintures de la Corbusier ne cadraient pas avec son projet architectural).

Mais Badovici finit par mourir sans laisser d’héritier et la maison fut mise aux enchères. Le Corbusier, soucieux pour ses peintures, réussit à convaincre une de ses amies fortunées de s’en porter acquéreur. C’est ce que celle-là fit et maintint la maison à peu près en l’état, modifiant toutefois un certain nombre de choses voulues par Eileen Gray. Jusqu’à ce qu’un de ses héritiers, dans les années 90, qui, lui, se souciait comme une guigne du concept qui avait prévalu à sa construction, finisse par vendre tout ce qui se trouvait à l’intérieur. Et jusqu’à ce qu’après la mort de ce même héritier, assassiné sur place, la maison ne soit la proie des squatteurs…

Fonds Eileen Gray_009 bEn 1999, le Conservatoire du littoral en fait l’acquisition et la fait classer aux Monuments historiques. Une association, Cap Moderne, est créée, qui est chargée des travaux de restauration (qui ne sont toujours pas complètement terminés). On la visite désormais, ainsi que l’Etoile de mer,  le Cabanon et les Unités de camping de Le Corbusier. Car après sa brouille avec Badovici, l’architecte d’origine suisse, très attaché au lieu, voulut revenir et il se fit construire un petit cabanon adossé à un restaurant de plage, L’Etoile de mer, qui avait ouvert quelques années plus tôt. Pour remercier d’ailleurs le restaurateur, Thomas Rebutato, de l’avoir accueilli et de le nourrir régulièrement (le cabanon ne comporte pas de cuisine), le Corbusier décida de lui construire cinq petites chambres (les Unités de camping), sur un modèle architectural qui rappelle celui du cabanon, pour que celui-ci puisse les louer. Et ce sont donc tous les bâtiments qui peuvent se voir aujourd’hui, séparés par seulement quelques mètres.

Que ce soit dans le cabanon de Le Corbusier (une dizaine de m2 seulement) ou dans la villa d’Eileen Gray (120 m2, ce qui n’est pas grand pour une villa de l’époque, dont la vocation était d’accueillir de nombreuses personnes), on est frappé par l’intelligence avec laquelle l’espace est utilisé, par toutes les astuces auxquelles on a recours pour le rendre plus fonctionnel, par la manière dont la vue est toujours orientée sur la plus belle perspective sur la mer . A tel point qu’on ne sait plus, d’ailleurs, qui de Le Corbusier ou d’Eileen Gray a été influencé par l’autre (même s’il est plus probable que ce soit cette dernière qui se soit inspiré du premier, puisqu’on sait qu’elle avait vu plusieurs de ses constructions, en particulier en Allemagne où, avec Jean Badovici, elle était allée découvrir les travaux du Bauhaus). Ici règne la modernité absolue, avec ses arêtes nettes, ses lignes droites, ses toits plats, ses volumes bien définis. Et les restaurations magnifiquement réalisées par Cap Moderne permettent de retrouver ce que fut vraiment l’esprit de ces lieux (les couleurs franches et primaires des Unités de camping de Le Corbusier, l’élégance absolue, par exemple, des jardins d’Eileen Gray où, autour d’agrumes, alternent des céramiques noires et blanches.

Fonds Eileen Gray_037 bCette année, en collaboration avec le Centre Pompidou, une exposition, Eileen Gray : une architecture de l’intime, est aussi présentée dans les locaux qui accueillent les visiteurs, directement à côté de la gare de Roquebrune-Cap-Martin. On y voit surtout des documents relatifs aux travaux entrepris pour l’appartement, à Paris, de Madame Mathieu-Lévy, refait par l’architecte Paul Ruaud entre 1931 et 1933, des plans et des esquisses pour la villa E-1027 et pour la maison Tempe e Pailla, qu’Eileen Gray acheta aussitôt après, près de Menton, pour elle toute seule, et qu’elle finit par revendre, dans les années 50, au peintre Graham Sutherland (elle est aujourd’hui une propriété privée). C’est une petite exposition, qui ne comporte malheureusement pas de meubles ou de tapis conçus par la créatrice, mais qui forme avec la visite des différents bâtiments, un tout incontournable et exceptionnel.

 

1Le nom de la villa, E-1027,  imbrique les initiales d’Eileen Gray et de Jean Badovici : E pour Eileen, 10 du J de Jean, 2 du B de Badovici et 7 du G de Gray.

 

Eileen Gray : une architecture de l’intime et les visite de la Villa E-1027 et du Cabanon de Le Corbusier, Cap moderne, Le Hangar, esplanade de la gare  (gare de Cabbé), avenue Le Corbusier, 06190 Roquebrune-Cap-Martin (attention, les visites se font uniquement par petits groupes ; il faut impérativement réserver à l’avance, soit sur le site de Cap moderne, www.capmoderne.com, soit par téléphone, au 06 48 72 90 53)

 

Images : Fonds Eileen Gray, Eileen Gray et Jean Badovici E-1027, séjour, 1929 ; Fonds Eileen Gray, Madame Mathieu-Levy dans son appartement rue Lota – Paris, aménagé par Eileen Gray ;  Fonds Eileen Gray, Eileen Gray, Maison Tempe a Pailla, route de Castellar – Menton, Terrasse, 1931-1933

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