de Patrick Scemama

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En scène

En scène

Dans un précédent post (cf http://larepubliquedelart.com/lopera-et-les-arts-plastiques-enfin/), je vous parlais de l’exposition qui se tient actuellement au Centre Pompidou-Metz  et qui retrace l’histoire des plasticiens qui ont travaillé pour l’opéra. Cette collaboration fructueuse et heureuse se poursuit actuellement, en particulier à l’occasion du 350e anniversaire de l’Opéra de Paris. Et elle s’incarne plus spécifiquement en la personne de Clément Cogitore, qui vient de se voir confier la mise en scène d’une des œuvres les plus représentatives du répertoire français, Les Indes galantes de Rameau. Cogitore, rappelons-le, avait déjà réalisé à la demande de la 3e Scène de l’Opéra (une plate-forme en ligne qui propose des films inspirés par l’univers de la danse ou de l’opéra) un court-métrage sur un des morceaux les plus célèbres de l’œuvre, l’entrée dite « des Sauvages ». Pour ce faire, il avait fait appel à la chorégraphe Bintou Dembélé, une spécialiste des danses urbaines, qui avait réglé le passage comme une électrisante bataille de danseurs de Krump : « Ce film parlait d’une intuition, précise-t-il : celle que cette musique pouvait accueillir d’autres corps, d’autres énergies et d’autres tensions que ceux habituellement convoqués sur une scène d’opéra ». Et, de fait, celui-ci remporta un succès qui dépassa largement le cadre des seuls amateurs de lyrique et fut présenté dans des expositions, comme celle qui se tient encore en ce moment au Musée Chagall de Nice (cf http://larepubliquedelart.com/nice-fete-le-cinema/).

Conséquence de ce succès, la direction de l’Opéra décida de lui confier la mise en scène de l’ensemble de l’ouvrage (près de quatre heures de musique !). C’était un pari risqué, parce que même s’il a déjà réalisé des films de cinéma, comme Ni le ciel ni la terre en 2015 avec Jérémie Régnier, il n’avait jamais fait de théâtre et n’avait donc aucune expérience de la scène. Le résultat est convaincant, sans doute parce que Les Indes galantes n’est pas une œuvre traditionnelle, qui demande une direction d’acteurs très fouillée, mais un opéra-ballet, qui est surtout prétexte à divertissement et qui fait intervenir des personnages qui sont davantage des stéréotypes que des êtres de chair et de sang. Clément Cogitore le traite dans la continuité de ce qu’il avait fait avec son court-métrage, en plaçant les danses urbaines au cœur du projet et en prenant souvent le contrepied de ce qu’on attend de cette musique (mais on peut, à juste titre, lui reprocher que l’ensemble ne soit pas suffisamment dansé). Surtout, il a l’excellente idée de faire que ce monde exotique qu’est censée représenter l’œuvre (les « Indes » au sens ancien du terme) devienne nos villes d’aujourd’hui, nos mégapoles « qui sont devenues des villes-mondes, modelées par des mouvements migratoires parfois très anciens et où chaque communauté a hérité de son territoire, qu’elle habite avec son Histoire et sa culture ».

Le paradoxe, c’est qu’il n’a pas réalisé lui-même le décor, mais a demandé à Alban Ho Van, un collaborateur régulier de Christophe Honoré au théâtre, de le faire. Pourtant, c’est bien son univers qu’on retrouve, avec son côté nocturne, son goût pour les célébrations et les communautés, ses interrogations sur le devenir de l’image. Un univers quasi surréaliste parfois, comme avec ce bras articulé qui descend des cintres pour plonger dans le cratère creusé au centre de la scène et en ressortir, comme par magie, la coque d’un bateau sur lequel des migrants ont vraisemblablement sombré, un manège pour les enfants ou un soleil qui n’est autre qu’un écran de leds sur lequel s’imprime une image floutée, nouveau Dieu numérique que les participants à la scène photographient à travers leur iPhones (une des visions les plus fortes du spectacle, qui est à mettre en relation directe avec les photos et les vidéos de l’artiste). Alors celui-ci a-t-il vraiment mis en scène Les Indes galantes ? Peu importe, au fond, puisque la particularité de cette œuvre est qu’elle laisse la porte ouverte à tous les imaginaires et à toutes les interprétations. Il nous a épargné, en tous cas, le discours critique post-colonialiste attendu dans lequel tant d’autres à sa place se seraient précipités et proposé une vision contemporaine d’une forte acuité et d’une grande beauté.

La beauté, c’est aussi ce qui caractérise At the Hawk’s Well, le ballet imaginé par Hiroshi Sugimoto d’après un drame de Yeats où se mêle au folklore irlandais une dimension japonaise venue de ses recherches sur le théâtre nô. Pas plus que Clément Cogitore n’est metteur en scène, Sugimoto n’est chorégraphe, et il a donc fait appel à un ancien danseur de chez William Forsythe, Alessio Silvestrin pour régler la chorégraphie. Mais pour le reste, c’est lui qui a conçu la scénographie et surtout les lumières, car ce qui est caractéristique du travail de cet extraordinaire photographe, c’est le soin apporté à la lumière, la manière dont l’image se construit à partir d’un point de vue lumineux. Et ici, sans jamais avoir recours à la photo projetée, il fait montre d’un savoir-faire exceptionnel. Sur un décor très dépouillé qui s’avance vers le public à la manière du théâtre japonais, il fait se succéder des lignes de lumière qui englobent les danseurs et un acteur nô (somptueux costumes de Rick Owens) et les figent dans les poses hiératiques qu’exige cette histoire de puits asséché dont l’entrée est gardée par une femme-épervier et près duquel un homme attend depuis un demi-siècle le retour de l’eau miraculeuse. Et la musique électronique de Ryoji Ikeda, qui joue sur les hauteurs de son, ajoute encore à l’étrangeté et à l’aspect hypnotique du propos. C’est un peu un Ovni, plutôt un conte dansé qu’un véritable ballet, mais c’est beau, fascinant et réglé au millimètre près. A noter que pour prouver encore davantage son lien avec les artistes contemporains, l’Opéra de Paris a aussi demandé à Mircea Cantor de faire des dessins lors des répétitions de spectacles, dessins qui sont ensuite reproduits dans les programmes de spectacle.

Autre plasticien qui intervient dans un opéra : le belge Hans Op de Beeck qui est présent dans la distribution du beau Don Carlos de Verdi qui ouvre la nouvelle saison de l’Opéra des Flandres. Mais cette fois, c’est bien en tant que décorateur qu’il agit, sous la houlette d’un metteur en scène, Johan Simons. Et son intervention est surprenante : alors qu’on le connait surtout pour ses univers gris laiteux, où tout semble recouvert par la cendre (un univers a priori très accord, d’ailleurs, avec la mélancolie de Don Carlos), c’est dans un mélange de décor construit et de vidéos colorées qu’il plonge l’œuvre, lui donnant l’aspect de quelque chose en train de se faire, qui passe d’éléments abstraits à d’autres plus concrets et qui finissent par donner des images presque d’animation. Il faut dire qu’il répond en cela au parti-pris de Simons qui est de faire revivre à Don Carlos son histoire, peu de temps avant sa mort, dans un lit qui tient autant de ceux que l’on trouve dans les hôpitaux psychiatriques que du lit d’enfant. Du coup, tout passe par l’esprit déformé du personnage éponyme et c’est plus un paysage mental qui se profile sur le plateau qu’une vision réaliste. Une des scènes les plus caractéristiques à cet égard est sans doute l’Autodafé, la scène la plus spectaculaire de l’opéra, où, à la place des traditionnels défilés de figures protocolaires, apparaissent, en vidéo, des formes bariolées, rondes ou coniques, qui sont également présentes sur le plateau et qui font autant penser à des mobiles d’enfant qu’aux cloches qui semble résonner dans la tête de l’infortuné infant. C’est une proposition insolite, jamais là où on l’attend et qui donne de nouvelles perspectives à cette collaboration entre art plastique et art lyrique.

Enfin, dans ces ponts entre les différentes disciplines, on pourrait citer le travail de Gerard & Kelly, ces deux artistes américains autant influencés par la danse minimaliste que par la théorie queer. Ils présentent deux performances dans le cadre du Festival d’automne et du programme New Settings de la Fondation Hermès qui ont trait à l’architecture et plus particulièrement à Le Corbusier (une première performance a lieu à la Villa Savoye de Poissy et une autre dans l’appartement-atelier du Corbu, dans le XVIe). Après avoir travaillé sur le couple, puis la famille, Gerard & Kelly s’intéressent au mode de vie dans certains intérieurs qui conditionnent le comportement de leurs habitants. Pour la performance à la Villa Savoye, ils font référence au voyage qu’ont effectué ensemble l’architecte et Joséphine Baker, de retour d’Argentine. Et  ils en concluent que l’un comme l’autre étaient engagés dans une forme de strip-tease, elle en se déshabillant sur la scène des Folies-Bergère, lui en montrant la mécanique des maisons, c’est-à-dire ce que l’on cache habituellement. Et c’est à partir de là qu’ils conçoivent leur chorégraphie, « sans chercher à couvrir les joints », en montrant la transition physique d’un geste à un autre. C’est étonnant, insolite et cela permet d’évoluer librement dans des lieux qui sont d’authentiques chefs-d’œuvre de l’architecture moderniste.

Les Indes galantes, jusqu’au 15 octobre à l’Opéra Bastille et At the Hawk’s Well (avec Blake Works I de William Forsythe), jusqu’au 15 octobre également, au Palais Garnier (www.operadeparis.fr)

Don Carlos jusqu’au 30 octobre à l’Opéra des Flandres (Anvers et Gand, www.operaballet.be)

-Gerard & Kelly, Modern Living, le week-end prochain à la Villa Savoye de Poissy et du 16 au 18 octobre dans l’appartement-atelier de Le Corbusier (www.festival-automne.com)

 

Images : Alexandre Duhamel dans Les Indes galantes (photo Little Shao) ; Tetsunojo Kanze et Hugo Marchand dans At the Hawk’s Well (photo Ann Ray) ; Don Carlos à l’Opéra des Flandres (photo Annemie Augustijns) ; Gerard & Kelly, Modern Living, 2019. Performance view: Villa Savoye, Poissy, France, presented by Festival d’automne à Paris with the support of the Hermès Corporate Foundation as part of his New Settings program. Pictured: Kehari Hutchinson Photo Martin Argyroglo

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