de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Exposer la danse et la musique

Exposer la danse et la musique

Une des tendances de l’art actuel est de transposer au musée des formes d’art (les arts vivants) qui d’ordinaire ont besoin de la scène pour exister. Tino Seghal, le danseur-chorégraphe, a été un des premiers à franchir le pas, allant même jusqu’à renoncer définitivement aux représentations traditionnelles, et il s’est vu décerner le Lion d’or du meilleur artiste lors de la dernière Biennale de Venise. Et l’an passé, dans le cadre du Nouveau Festival du Centre Pompidou, c’est Xavier Le Roy, un proche de Jérôme Bel et de Boris Charmatz, qui présentait une exposition, Rétrospective par Xavier Le Roy, conçue à partir de ses propres chorégraphies (cf. http://larepubliquedelart.com/les-arts-vivants-au-musee/). Mais les conditions de présentation de la danse ou du théâtre et des expositions restent très différentes : au théâtre, le public, généralement assis, vient voir un spectacle qui a un début et une fin et se déroule sur une durée donnée, alors qu’au musée, le spectateur va et vient, prend les choses en cours et n’accorde à la représentation (mais s’agit-il encore d’une représentation ?) que le temps qu’il souhaite. Ce sont ces contradictions que tente à son tour de résoudre Anne Teresa de Keersmaeker, qui vient d’adapter pour l’exposition qu’elle présente au Wiels de Bruxelles (exposition qui sera reprise l’an prochain au Centre Pompidou, en collaboration avec l’Opéra de Paris), sa chorégraphie Vortex Temporum, sur une musique de Gérard Grisey.

Vortex Temporum est une pièce d’une durée d’environ une heure, qui normalement fait appel à sept danseurs de la compagnie, ainsi qu’à six musiciens et un chef d’orchestre de l’ensemble Ictus. Pour l’exposition, Anne Teresa de Keersmaeker a fait appel aux mêmes danseurs et musiciens et les a invités à performer pendant les heures d’ouverture du centre d’art, durant neuf semaines. Le spectacle initial a été étendu en cycles de neuf heures (le neuf étant un chiffre structurant pour la composition) et chaque heure propose sa propre chorégraphie, son propre groupe de danseurs et de musiciens et un espace d’exposition spécifique. Au début de chaque heure, on voit les danseurs tracer au sol à la craie l’aire de jeu à partir de laquelle ils vont évoluer. Puis les musiciens jouent et improvisent à partir de la partition de Gérard Grisey, les danseurs les rejoignent et se mêlent à eux pour une chorégraphie qui est, de fait, à chaque fois légèrement renouvelée.

Le principe est à la fois simple, précis et d’une extrême rigueur. Il permet de toucher au cœur même du mouvement, au moment même où il est en train de se faire, à ce à quoi peut ressembler les répétitions que, d’habitude, on ne voit pas (d’où le titre de l’exposition : Work/Travail/Arbeid). Il permet aussi de voir comment la chorégraphe élabore son langage à partir de règles géométriques et mathématiques strictes (c’est cette science de la construction/déconstruction qui l’a rendue célèbre). Pourtant, même si le « spectacle » ne respecte en rien les codes de la représentation traditionnelle, on reste dans le cadre de la performance dansée, d’une adaptation pour le « white cube » d’une chorégraphie, mais qui ne la repense pas entièrement. De ce point de vue, la proposition de Xavier le Roy qui consistait à inviter des performers à recréer ses solos à partir des souvenirs qu’ils en avaient et en prenant les spectateurs à témoins me semblait plus innovante.

Boulez2Si trouver de nouveaux codes pour montrer la danse dans le cadre d’expositions n’est pas une chose simple, qu’en est-il alors de la musique, cet art totalement abstrait ? C’est pourtant ce qu’essaie de faire la Philharmonie de Paris en  proposant une exposition consacrée au grand compositeur et chef d’orchestre Pierre Boulez. Mais il est vrai que, plus que sur la musique elle-même de l’auteur du Marteau sans maître (encore que de larges extraits de ses œuvres y soient diffusés à travers des casques distribués à l’entrée), c’est sa vie et les différentes facettes de ses activités qui sont mises en avant. Et Dieu sait que celles-ci sont riches et nombreuses, depuis les débuts avec la compagnie Renaud-Barrault, où il fonde le « Domaine musical », jusqu’au dispositif de spatialisation de ses dernières grandes œuvres comme Répons, en passant par ses succès à la tête des plus grands orchestres de la planète ou ses incursions à l’opéra (entre autres le fameux Ring du centenaire mis en scène par Patrice Chéreau à Bayreuth).

Mais si cette exposition est évoquée dans ces colonnes, c’est parce qu’elle laisse une large place aux arts plastiques, dont Pierre Boulez a toujours été très proche. Elle s’ouvre d’ailleurs par une toile de Paul Klee que le compositeur découvrit lors d’une exposition au Palais des Papes d’Avignon et qui le fascina, parce qu’il y voyait un équivalent visuel à ce qu’il voulait faire en musique. Mais bien d’autres peintres et sculpteurs, en général abstraits, comme Miro, Kandinsky, Mondrian, Calder, Nicolas de Staël ou Veira Da Silva, sont présents dans l’exposition et des lettres ou des notes laissent voir la proximité que Boulez entretenait avec eux (une lettre inénarrable de Calder, dans un français plus qu’approximatif, lui demande, par exemple, s’il n’a pas une petite musique « gaie » d’une quinzaine de minutes pour un ballet qui doit être fait à partir de ses œuvres !). Lorsqu’il dirigeait le « Domaine musical », Boulez enregistra quelques disques en témoignage de ses concerts et, pour chaque pochette, il s’adressa à un artiste différent. Une des plus étonnantes est celle réalisée par Giacometti (un des seuls artistes non-abstraits, avec Bacon, présents dans l’exposition) pour un disque consacré à Stravinsky. Dans une courte vidéo diffusée non loin, on voit d’ailleurs le génial peintre et sculpteur faire un portrait du non moins génial musicien et on les entend tous les deux dialoguer et qualifier Picasso de « monstre ». Rien que pour ce court document, d’une force exceptionnelle, cette exposition fascinante et foisonnante mériterait d’être vue…

-Anne Teresa De Keersmaeker, Work/Travail/Arbeid, jusqu’au 17 mai au Wiels, Avenue Van Volxemlaan 354, 1190 Bruxelles (www.wiels.org)

-Pierre Boulez, jusqu’au 28 juin à la Philharmonie de Paris, Musée de la musique, 221 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris (www.philharmoniedeparis.fr)

 

Images : Work/Travail/Arbeid d’Anne Teresa De Keersmaeker, photo: Anne Van Aerschot; Exposition Pierre Boulez, avec, au fond, une toile de Kandinsky, photo : W. Beaucardet.

 

 

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