de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Fabriquer le citoyen

Fabriquer le citoyen

Né en marge de « Nuit Debout », à partir du constat que les musées étaient déconnectés et désinvestis des grands enjeux de société actuels, « Musées Debout » s’est fixé pour objectif, en dehors de tout esprit partisan, de « questionner, penser et repenser le musée d’aujourd’hui et surtout de demain ».  Guillaume Kientz, qui en est l’investigateur, est aussi conservateur au Louvre et a été commissaire de l’exposition Velasquez, récemment, au Grand Palais. Il a accepté de nous expliquer les raisons de son engagement.

« Je voudrais d’abord dire que je m’exprime en mon nom propre, pas en tant que conservateur au Louvre, mais en tant que citoyen intéressé et concerné par les questions culturelles. A ce titre, moi et d’autres personnes intéressées par le même sujet déplorons, depuis plusieurs années, l’absence de la culture et des musées dans les débats publics et les grands enjeux de société, alors même qu’ils ont été créés, après la Révolution, comme des lieux de fabrique du citoyen, du vivre ensemble, etc. Et « Nuit Debout », qui est une sorte d’invitation à penser et à repenser le monde, a agi comme une étincelle pour formaliser cette plainte et y trouver une place, parce que le musée est aussi la mémoire de ce monde et qu’il est donc nécessaire à la refonte de cette pensée. Mais nous n’étions pas du tout sûrs que beaucoup de gens répondent à cette initiative, car jusqu’alors, nous nous sentions un peu isolés à l’intérieur du système dans lequel la question de l’histoire de l’art est enfermée en ce moment, et lorsque j’ai envoyé un premier tweet, il y a quelques jours, nous nous sommes retrouvés peu nombreux sous l’Arc du Carrousel, dans les Tuileries. Mais au fil des réunions, il y a eu de plus en plus de monde, l’intérêt s’est étendu à des gens qui n’étaient pas seulement des acteurs du monde des musées et nous nous sommes dit que si nous voulions que la question soit sur la place publique, il fallait aller sur la Place de la République qui, plus ou moins, l’incarne aujourd’hui. Et là, nous avons touché un public beaucoup plus nombreux. Notre volonté est que la société dans sa diversité se réapproprie ce lieu magnifique qu’est le musée et même qu’elle nous le dispute, parce nous n’en sommes en rien propriétaires, et, à titre personnel, j’ai été émerveillé de voir l’élan d’enthousiasme qui a accompagné, dimanche, notre rencontre sur la Place de la République au cours de laquelle j’avais proposé aux gens de venir parler des œuvres qui avaient bouleversé leur vie…

Musées debout 1Notre objectif est que le musée revienne à sa fonction initiale de fabrique du citoyen et nous regrettons qu’aujourd’hui, dans les musées, même si on y dispense encore du savoir, on n’explique plus assez à quoi sert ce savoir. A titre d’exemple, je voudrais citer les deux œuvres auxquelles j’ai fait référence dimanche, parce qu’elles avaient été essentielles pour moi : les métopes du Parthénon et le David de Michel-Ange. Concernant les métopes, on peut bien sûr donner des informations sur les dates, les sculpteurs, etc., mais on peut aussi expliquer qu’il s’agit d’une question politique au sens noble du terme, car elles sont réalisées au moment où Athènes pacifie ses relations avec le monde extérieur et les Centaures, qui représentent les barbares contre lesquels se battent les Lapithes (les Grecs), y apparaissent comme beaucoup plus humanisés que d’ordinaire, c’est-à-dire que la figure de l’Autre est beaucoup plus semblable, proche, et que la guerre se justifie de moins en moins. De la même manière, concernant le David de Michel-Ange, on peut expliquer qu’il est une réaction au régime de théocratie fondamentaliste imposé par Savonarole entre 1494 et 1498 en replaçant la figure de David triomphant de Goliath au cœur même de la citoyenneté florentine, c’est-à-dire sur la place du Palazzo Vecchio. Ce sont ces éléments que n’expliquent peut-être plus suffisamment les musées. On y enseigne l’histoire de l’art, ce qui est bien, mais pas suffisant. L’histoire de l’art doit participer d’une élévation et d’une émancipation de l’homme. Lorsque certains problèmes se posent, on a tendance à chercher des solutions dans les livres et pas dans les musées, alors que les œuvres qui s’y trouvent sont le fruit de tout un récit, d’une circonstance historique, d’un affect personnel, et qu’elles sont autant à même de témoigner que les ouvrages écrits.

Mais le musée ne peut pas tout non plus, et c’est dès l’école qu’on doit apprendre à décoder les images. Si les gens se sentent étrangers à leur patrimoine, c’est parce qu’on ne leur a pas appris à le connaître et à l’embrasser, au sens large du terme. De la même manière, comme facteur l’intégration, l’art joue un rôle fondamental. Un des éléments auquel il a été fait allusion lors d’une de nos dernières réunions et auquel je n’avais jamais pensé est, par exemple, dans les banlieues, le fait de savoir que les barres d’immeuble que tout le monde s’accorde à trouver très moches sont des œuvres d’architectes. Et que donc elles ne sont pas là par hasard, qu’elles ont été pensées, même si on peut bien sûr les contester. Or, apprendre à décrypter un monument, même moche, c’est déjà le comprendre, c’est déjà vivre avec lui, c’est déjà se l’approprier et, d’une certaine manière, se sentir mieux, se sentir intégré dans le paysage, avoir l’impression de faire partie de quelque chose. Et cette question de l’intégration par le patrimoine est un enjeu essentiel et qui, au moment où se posent de manière si cruciale les problèmes du vivre ensemble,  va au-delà des origines ethniques ou des phénomènes migratoires. J’ai grandi dans une zone rurale et l’intégration, dans une zone rurale, passe aussi par la connaissance du lavoir, de l’église ou de tous les autres monuments qui peuvent s’y trouver. Il faut connaître le patrimoine pour l’apprécier, mieux y vivre, le respecter et en construire de nouveaux.

Musées debout 2Pour que les gens puissent s’approprier les musées et apprendre à décoder les œuvres, il faut aussi qu’ils puissent y aller plus souvent et que les visites soient gratuites. Cela veut dire qu’il faut sortir du système de rentabilité qui est à l’œuvre aujourd’hui dans la plupart des grandes institutions culturelles et qu’on n’exige ni de l’école, ni de l’assemblée nationale, par exemple. Mais sortir du système de rentabilité ne veut pas dire faire de « l’irrentabilité », c’est-à-dire ouvrir les vannes au maximum et se dire que plus on dépense, mieux on se porte : c’est le sortir d’une logique entrepreneuriale qui est tout à fait adaptée à un secteur privé dont la vocation est de faire des bénéfices et de les réinvestir, etc., mais pas au secteur culturel.  Nous invitons à repenser l’ensemble du système et le reconsidérer à la lueur de ce qui s’est passé avec l’écologie. De la même manière, par exemple, qu’on disait il y a 20 ans qu’il était impossible de sortir du diesel ou de l’agriculture intensive, on est en train d’en sortir aujourd’hui, parce qu’on a compris qu’on n’avait pas le choix, que les enjeux étaient très importants. On parle souvent de l’économie de la culture, nous, ce que nous voudrions inscrire à l’agenda des débats, c’est une écologie de la culture. En fait, les musées ne génèrent pas eux-mêmes de bénéfices. Mais ils en génèrent pour tous ce qui est autour, c’est-à-dire les hôtels, les restaurants, le tourisme, etc., ce qui en soi est très bien, mais se révèle biaisé au bout du compte, car une entreprise qui génère des revenus qui vont à des tiers ne tient pas longtemps. C’est de cette quadrature du cercle qui finit par faire des dégâts considérables dont nous voulons sortir pour aller vers un type d’institutions qui n’a pas ces contraintes. Et qui n’excluent bien sûr pas le mécénat et l’argent privé s’ils sont totalement désintéressés et s’inscrivent dans une démarche philanthropique.

Aujourd’hui, la première étape de « Musées Debout » est de libérer la parole, de faire en sorte que tout le monde se sente légitime pour parler de l’art et des musées. Une fois que cette parole sera libérée, on sera encore plus en mesure de libérer la pensée. Pour l’instant, nous sommes dans une phase embryonnaire et nous ne savons pas exactement vers où nous allons, même si nous sommes persuadés d’aller quelque part. Mais ce qui est important, c’est de laisser les choses se faire, de ne pas les brusquer. A l’image de « Nuit debout », d’ailleurs, qui, bien au-delà des questions relatives à la loi sur le travail, vient à la rescousse du politique en innervant la pensée. Mais si nous tenons à être politiques, nous ne voulons en aucun cas être politisés, c’est-à-dire que nous ne sommes dans le giron d’aucun parti, que seule la société civile nous intéresse et que nous ne voulons pas être récupérés. Après, que les gens qui viennent vers nous soient encartés ou pas, cela ne nous concerne pas… »

-La prochaine réunion de Musées debout aura lieu ce soir, jeudi 21, Place de la République, à 21h. Le thème en sera : « Connecté/déconnecté – engagé/dégagé: l’art contemporain face aux enjeux de société » . Ses activités sont régulièrement annoncées sur sa page Facebook ou sur Twitter (#museesdebout, @museesdebout).

 

Images : vues d’une réunion de « Musées Debout », dimanche dernier, place de la République

Cette entrée a été publiée dans Entretiens/Portraits.

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commentaires

2 Réponses pour Fabriquer le citoyen

de Ferron dit: 19 avril 2016 à 15 h 01 min

Dénonçons l’écart entre Province /Paris ,comme dans la région de Valence ( Drôme)ou nous devons faire des centaines de kilomètres pour aller voir à Lyon , Grenoble… Et la centralisation à Paris ou tout déborde de partout; les musées,les expositions ,les galeries et le service au strict minimum « chez nous « .Liberté , Egalité , Fraternité ?

BOURGEOIS dit: 22 avril 2016 à 14 h 33 min

Et quid des musées hors « beaux-arts » dans tout ça? Je suis responsable d’un écomusée en Bourgogne. Les objets du passé raccrochent aussi la mémoire, et dans le même sens que l’oeuvre, invitent à savoir qui nous sommes en interrogeant la notion de temps. En milieu rural, nos musées constituent des institutions indispensables pour la rencontre, le partage, la reconquête sociale. Une vraie maison du peuple!
Certes, nous sommes loin de Paris et nous ne partagerons malheureusement ces « Musées debout » que par la pensée. Mais ouvrons le débat, et faisons le voeu que nos musées retrouvent leur vocation et leur essence même : émerveiller, étonner, faire connaître, découvrir, et avant tout partager.

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