de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Féministes, historiques et joyeuses

Féministes, historiques et joyeuses

Pour être tout à fait franc, c’est un peu en traînant des pieds que je suis allé voir l’exposition Niki de Saint Phalle qui vient de s’ouvrir au Grand Palais. On connaît par cœur ses Nanas imposantes et colorées que l’on a vues partout et que l’on peut acheter, sous forme de jouets gonflables, dans les boutiques de musées ; son univers naïf et joyeux se décline, d’ailleurs, dans tous les supports, depuis les sculptures extérieures comme celles, par exemple, de la Fontaine Stravinsky à Paris, jusqu’aux livres pour enfants ou aux produits dérivés, sets de table ou assiettes décorées ; on avait vraiment le sentiment de ne plus rien avoir à apprendre sur cette artiste qui a tellement su imposer un style et une marque de fabrique. Pour tout dire, on avait le sentiment que le Grand Palais cherchait à assurer ses arrières en programment une exposition dont le succès public était, à l’avance, prévisible.

La visite de l’exposition n’a pas fondamentalement modifié mon apriori. Les dernières salles, surtout,  consacrées aux réalisations monumentales et, en particulier, au « Jardin des Tarots », cet énorme projet architectural que Niki de Saint Phalle réalisa en Toscane sur une durée de vingt ans. On s’y promène comme à l’intérieur d’un parc d’attractions, au milieu d’œuvres qui font preuve d’un réel pouvoir d’imagination et de séduction, mais qui se répètent à l’envi. Pourtant, l’exposition gagne à être vue dans son ensemble. Elle révèle une image beaucoup plus complexe et subtile que celle que l’on peut avoir habituellement de cette artiste d’une grande beauté physique, qui, faut-il le rappeler, commença sa carrière comme mannequin (le Grand Palais montre judicieusement quelques couvertures de magazine qu’elle a faites). Niki de Saint Phalle n’a jamais triché, elle a pu reprendre et reproduire à satiété des formes qui lui avaient assuré le succès, mais elle a toujours été sincère. Son art avait aussi valeur curative car la jeune femme, qui, suite à une grave crise nerveuse, avait subi des électrochocs à l’âge de 23 ans, était restée fragile et avait besoin de créer pour garder une stabilité. Il n’est pas exempt d’une certaine naïveté, dans toutes les luttes qu’il entend mener, dans toutes les causes qu’il prétend embrasser, mais on ne peut jamais le prendre en faute de flagornerie ou de duplicité.

Le Promenade du Dimanche (CB)L’exposition s’ouvre donc sur les premières œuvres que la jeune femme réalisa lorsqu’elle décida de se consacrer entièrement à l’art, sans avoir fait d’études pour cela. Il s’agit de tableaux de grands formats qui font le pont entre ses deux cultures – française et américaine, puisqu’elle était née en France, mais avait grandi aux Etats-Unis -, et allient la matière picturale d’un Fautrier ou d’un Dubuffet aux « drippings » de Pollock et à l’intégration d’objets chère à Rauschenberg ou Jasper Johns. Puis viennent les séances de tirs, qui relèvent de la performance et consistent à tirer à la carabine sur des sacs de couleur qui se répandent ensuite sur des surfaces verticales recouvertes de plâtre blanc. Ces tirs (tears, « larmes » en anglais) sont un moyen de mettre à distance et d’éliminer toutes les angoisses qui perturbent la jeune femme, mais aussi de tuer symboliquement cette société de consommation qu’elle rejette tant (ce qui peut prêter à sourire venant de la part de quelqu’un venant des meilleurs milieux). Cette action lui vaudra d’être invitée par le critique Pierre Restany à rejoindre le groupe des « Nouveaux Réalistes », qui est en train de se former.

Des Nouveaux Réalistes, justement, elle adopte l’idée d’assemblage et d’accumulation, en particulier dans ses grandes sculptures de femmes (les « Mariées », les « Femmes qui accouchent », les « Prostituées », les « Sorcières », etc), qui sont constituées d’une multitude d’objet les plus divers, souvent peints, et qui représentent peut-être ses oeuvres les plus fortes et les parlantes aujourd’hui. Puis viennent les fameuses Nanas dont elle va faire sa spécialité, d’abord en papier mâché et en laine, puis en résine, et qui se veulent une alternative, par leur taille et la rondeur de leurs formes, au pouvoir des hommes. Car parmi tous les combats de Niki de Saint Phalle, s’il en est un qui la caractérise, c’est bien celui-là, le féminisme avant l’heure, cette volonté de se battre contre les diktats imposés par la gent masculine et qui cantonnent les femmes dans des rôles déterminés (elle prétend même, que, « puisque le communisme et le communisme ont échoué, il est temps de passer à une nouvelle société matriarcale » : « Ces femme qui mettent au monde, dit-elle, ont cette fonction de donner vie – je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elles feraient un monde dans lequel je serais heureuse de vivre. »). Là encore, on peut sourire devant la candeur de tels propos, mais on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’à l’époque où ils ont été prononcés, avant 68, ils faisaient preuve d’un réel courage et d’une réelle perspicacité. C’est toute l’œuvre de Niki de Saint Phalle qui est ainsi. Et généreuse (elle s’est beaucoup investi aussi dans la lutte contre le SIDA). D’ailleurs, si elle n’avait pas été porteuse de ces qualités-là, elle ne serait pas devenue aussi populaire. On ne séduit pas le peuple en l’abusant.

Self-Hybridation designs facials 1En visitant l’exposition Niki de Saint Phalle, sans savoir pourquoi, j’ai pensé à une autre artiste dont la carrière présente de nombreuses similitudes : Louise Bourgeois. Comme la première, la seconde a été partagée entre deux cultures, française et américaine ; comme elle, son œuvre est bâtie sur des traumas enfantins (Niki de Saint Phalle a révélé vers la fin de sa vie avoir été victime d’abus sexuels de la part de son père ; Louise Bourgeois a vécu une enfance très difficile, avec la présence sous le toit familial, de la maîtresse de son père, lui-même certainement incestueux) et toutes les deux ont en commun d’avoir l’araignée comme motif récurrent de leur travail. Mais chez Niki de Saint Phalle, elle incarne la menace, la peur, l’aspect néfaste, alors que chez Louise Bourgeois, elle est l’image de la mère, protectrice, laborieuse, utile. Cette distinction est peut-être aussi ce qui différencie leurs œuvres : l’une se donne à lire immédiatement et dans un langage relativement basique, tandis que l’autre se découvre peu à peu, comme on tisse la toile, et cache ses secrets derrière des images plus codées. Il serait intéressant de les exposer simultanément.

Orlan 1Puisqu’on parle d’artistes féministes historiques, il serait bien de citer ORLAN, qui expose actuellement à la galerie Michel Rein. ORLAN, on la connait surtout pour ses performances, comme le fameux Baiser de l’artiste en 1977, à la Fiac, qui consistait à glisser une pièce de cinq francs de l’époque dans une fente pour que se voir gratifier d’un fougueux « french kiss ». Ou pour les nombreuses opérations de chirurgie esthétique qu’elle s’est imposées et dont elle a fait de joyeux happenings. Mais là encore, ce sont les aspects les plus spectaculaires du travail qui restent dans les mémoires et il faudrait une rétrospective pour voir à quel point l’œuvre est plus riche et plus profonde qu’elle n’y paraît.

On y verrait aussi à quel point elle est cohérente. Et c’est ce que montre en partie l’exposition présentée actuellement chez Michel Rein, qui a pour titre : Masques, Pekin Opera Facing Designs et Réalité augmentée. Elle s’ouvre par une photo ancienne de l’artiste où on la voit porter un masque asiatique. Et elle se poursuit avec une série d’œuvres nouvelles, qui poursuit le travail de « self-hybridation », mais avec des masques de l’Opéra de Pékin. A l’étage, ce sont des images d’opérations chirurgicales qui sont présentées, avec un dessin au sang. Soit autant d’œuvres qui tournent autour de cette question des masques qui, selon l’artiste, « sont des caractères formels qui parlent avant de parler aux spectateurs par les couleurs et les signes ». Mais les pièces liées aux masques de l’Opéra de Pékin peuvent aussi se voir, avec un Iphone ou un Ipad, à travers un principe de réalité augmentée. Là, ORLAN a fait modéliser son corps et se présente avec son masque pour effectuer quelques galipettes devant le spectateur étonné. Histoire de sortir de sortir du cadre, comme elle en avait montré l’intention dès ses premiers travaux…

-Niki de Saint Phalle, jusqu’au 2 février 2015, Grand Palais (entrée Champs-Elysées) 75008 Paris (www.grandpalais.fr)

-ORLAN, Masques, Pekin Opera Facing Designs et Réalité augmentée jusqu’au 18 octobre à la galerie Michel Rein, 42 rue de Turenne 75003 Paris (www.michelrein.com)

Images : Niki de Saint Phalle, Cheval et la Mariée, 1964, 235 x 300 x 120 cm , tissu, jouets, objets divers, grillage , Sprengel Museum, Hanovre, donation de l’artiste en 2000, © BPK, Berlin, dist. Rmn-Grand Palais / Michael Herling / Aline Gwose ; La Promenade du dimanche, 1971, 185 x 215 x 200 cm, polyester peint, Niki Charitable Art Foudation, Santee, USA ,© 2014 Niki Charitable Art Foundation, All rights reserved / Photo : Christian Baur ; ORLANMasques, Pekin Opera facing designs & réalité augmentée, Galerie Michel Rein, Paris, 2014 Ph: Florian Kleinefenn

 

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