de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Forêts puissantes

Forêts puissantes

Récemment, à l’occasion de l’exposition des attentions qui se tient actuellement au Crédac d’Ivry, je vous parlais de Daniel Steegmann Mangrané, cet artiste espagnol qui vit actuellement au Brésil et qui est fasciné par la forêt tropicale (cf http://larepubliquedelart.com/lindividuel-dans-le-collectif/). Et j’évoquais les quatre très beaux hologrammes qui figurent dans l’exposition et qui mettent en scène des phasmes, ces étranges insectes qui ont la forme de bâtonnets et qui se fondent au point de sembler disparaître dans l’environnement dans lequel ils évoluent.

C’est encore le phasme qui est au cœur de l’exposition qu’il présente actuellement à l’IAC (Institut d’art contemporain) de Villeurbanne, avec un film déjà ancien dans lequel on voit l’insecte se mouvoir dans un contexte très géométrique et très construit (Phasmides, 2012). Et quand je dis « au cœur », c’est au sens littéral, car le film, qui est projeté dans la pièce centrale du bâtiment, est en fait la seule œuvre véritablement présentée au sein de l’exposition et elle tient lieu de métaphore pour tout le reste. Plutôt que de concevoir une rétrospective classique, Daniel Steegmann Mangrané a en effet préféré un parcours, une expérience sensorielle dans laquelle l’exposition elle-même est une œuvre en soi (plutôt qu’une accumulation d’œuvres diverses), sur le modèle des expositions conçues, par exemple, par Philippe Parreno ou Pierre Huygue. Et pour ce faire, il a complètement redessiné l’espace de l’IAC, cette ancienne école reconvertie en centre d’art, en rajoutant de multiples cloisons et en plongeant l’ensemble dans une obscurité seulement contrecarrée par des sortes de meurtrières en volumes par lesquelles s’insère la lumière naturelle. Ainsi le spectateur est-il d’abord perdu dans cette espace initiatique (une forêt mentale ?) où il se repère grâce à ces percées lumineuses, qui sont comme des clairières ménageant un temps de repos. Puis il pénètre dans la salle où est projeté le film et il comprend que c’est son rapport à l’espace, sa propre position dans l’environnement qui est questionnée. Enfin il aboutit devant une verrière derrière laquelle des branches –au fond le seul élément naturel d’une exposition qui ne parle que de cela – ont été placées et qui apparaissent de manière très poétique, comme en ombres chinoises.

Pour mieux s’adapter au projet et faire en sorte que la lumière qui pénètre dans l’exposition soit toujours zénithale (c’est-à-dire vraiment en mesure de faire fonctionner ce contraste voulu par l’artiste), l’IAC a aussi décidé d’adapter ses horaires d’ouverture en fonction de l’allongement du jour (ainsi, le 28 avril, dernier jour de l’exposition, celle-ci sera ouverte de 11h06 à 17h07) et de limiter le nombre de spectateurs à l’intérieur du parcours, de manière à ce que celui-ci puisse se vivre toujours plus ou moins individuellement. C’est une décision courageuse de la part de sa directrice, Nathalie Ergino, comme l’est celle d’accepter cette proposition radicale, qui ne manquera pas de faire réagir. Mais pour qui voudra s’y plier et accepter cette forme de recueillement et d’introspection, le jeu en vaut la chandelle et propose un parcours basé sur les notions de mimétisme et de disparition d’une haute portée symbolique et métaphorique, une sorte de traversée du miroir.

C’est aussi sur une forêt symbolique que se termine l’exposition que présente actuellement Theaster Gates au Palais de Tokyo, dans le cadre de la saison Sensible ((première exposition personnelle dans un musée en France de cet artiste majeur, très célèbre aux USA). Mais si la forêt de Daniel Steegmann Mangrané se situait sur un plan mental, voire écologique, celle de Theaster Gates tente de réparer l’oubli. Oubli de quoi ? Des habitants de l’île de Malaga, dans l’état du Maine, en face de Boston, où, en 1912, la communauté mixte interraciale d’environ 45 personnes qui y vivait fut chassée par le gouverneur pour en faire un lieu touristique (en fait, l’île est restée depuis inhabitée et la nature y a repris ses droits). Par la suite, le nom de « Malaga » devint presqu’une insulte, une stigmatisation pour désigner cette population pauvre et deshéritéée. Et c’est pour lui rendre son honneur et sa mémoire que l’artiste, très impliqué dans la restauration de la culture noire américaine, a choisi de lui consacrer une exposition qu’il a baptisé Amalgam, c’est-à-dire presque l’anagramme de « Malaga », un terme utilisé dans le passé pour évoquer les mélanges raciaux, ethniques ou religieux. Et il a donc imaginé cette forêt de troncs de frênes, dont certains sont surplombés de masques en bronzes provenant de moulage de masques africains divers et qui symbolisent les habitants de l’île. « Ces arbres étaient en train de mourir, précise Theaster Gates, Un meunier affirma qu’ils n’étaient plus bons pour la construction. Inutiles. Quelque part dans la mort d’un mort se cache la vérité de sa force. »

Mais cette dernière partie de l’exposition (Si amère, cette malédiction des ténèbres) est précédée de trois autres, qui utilise des médiums différents et montre la diversité de la pratique de l’artiste. La première (Autel) présente une immense sculpture en tuiles, qui est quasiment de la taille des maisons que l’on trouvait sur l’île et qui témoigne de son intérêt pour la construction et la rénovation urbaine (Theaster Gates travaille régulièrement avec des chercheurs et des architectes pour des projets sociaux liés à des problématiques d’espace et qui répondent à une volonté politique). La deuxième (Institut de la Modernité et Département du Tourisme de l’île) est une sorte d’office du tourisme fictif, composé d’une estrade sur laquelle sont placées différentes sculptures, une vitrine dans laquelle un néon indique « Rien n’est pur au final », des éléments muraux dans lesquels des objets, la plupart d’origine africaine, ont été réunis et un grand tableau sur lequel l’artiste a écrit les dates importantes de l’histoire de Malaga, mêlées à d’autres de la colonisation (en particulier celle de la France en Algérie). La troisième, enfin, Danse de Malaga, est une vidéo composée de documents d’archives tout autant que d’une chorégraphie non narrative conçue spécialement pour l’occasion. Et l’ensemble est relié par une bande son (car Theaster Gates est aussi musicien et il organise régulièrement des événements live avec son groupe, les Black Monks of Mississippi), soulignant la puissance, tant formel que conceptuelle, du projet et montrant à quel point ce travail dépasse l’idée que nous nous faisons habituellement du champ d’intervention artistique.

Enfin, peut-on parler de forêt à propos de Beaver’s Trap, cette pièce composée de 42 éléments de bois alignés sur le périmètre d’un carré et qui est associée à un piège érotique féminin abstrait, un « lit destiné à la capture d’un compagnon » ? Quoiqu’il en soit, elle permet de découvrir le travail de Rosemarie Castoro (1939-2015), cette artiste américaine pionnière de l’art minimal, qui fut l’épouse, avant Ana Mendieta, de Carl Andre, qui collabora avec la célèbre chorégraphe postmoderne Yvonne Rainer et qui est quasiment oubliée aujourd’hui (« Beaver », « castor » étant la traduction anglaise de son nom d’origine italienne). Rosemarie Castoro était une figure centrale de la scène new-yorkaise des années 1960 et dans son studio-loft de Soho se retrouvaient régulièrement des artistes tels que Sol Lewitt, Lawrence Weiner, Robert Smithson ou Agnes Martin. Son travail était très lié à l’esthétique rigoureuse et froide du minimalisme, mais elle l’a rapidement subvertie en y introduisant des éléments à caractère sexuel ou surréaliste. Après avoir commencé par la peinture abstraie, elle se tourne, dans les années 60, vers des œuvres plus conceptuelles, où le langage et la performance jouent des rôles importants (certaines pièces de poésie concrète ont d’ailleurs de nombreuses similitudes avec  celles de Carl Andre). Puis au milieu des années 70, son travail prend une dimension plus surréaliste et elle se lance dans des sculptures dont l’aspect féministe (même si l’artiste ne s’est jamais revendiquée comme telle) ne dépareillerait pas au milieu de celles de Louise Bourgeois. Enfin dans les années 80, elle initie une nouvelle série sculpturale avec les Flashers, ces structures en acier noir de plus de deux mètres de haut qui viennent du moment où Rosemarie Castoro a courbé un billet de 20 dollars pour le faire tenir debout, mais qui évoquent aussi l’exhibitionnisme sexuel, « l’imperméable gris que portent les vieux bonshommes et qu’ils ouvrent devant les jeunes filles innocentes » (elles ont été exposées en 1983 sur les rives de la Seine).

La galerie Thaddaeus Ropac lui consacre l’ensemble de ses espaces du Marais. Outre le Beaver’s Trap, on y voit tout autant les peintures du début que les sculptures de la fin. Et de nombreuses photos et documents retracent l’existence de cette femme très engagée dans la vie sociale et apparemment très appréciée de ses pairs (incroyable vitrine où l’on voit toutes les cartes postales envoyées par Carl Andre ou Sol Lewitt de leurs déambulations autour du monde !). C’est l’occasion de découvrir une artiste passionnante, qui ne se laissa enfermer dans aucun moule (c’est peut-être ce qui la desservit sur le plan de la reconnaissance) et qui fut sans doute injustement éclipsée par le machisme et la misogynie du milieu de l’art de l’époque.

-Daniel Steegmann Mangrané, Ne voulais prendre ni forme, ni chair, ni matière, jusqu’au 28 avril à l’IAC, 11 rue du Docteur Dolard, 69100 Villeurbanne (www.i-ac.eu)

-Theaster Gates, Amalgam, jusqu’au 12 mai au Palais de Tokyo, 13 avenue du président Wilson, 75116 Paris (www.palaisdtokyo.com). Une sélection d’œuvres de l’artiste est par ailleurs présentée à la Galerie Gagosian, 4 rue de Ponthieu 75008 Paris.

-Rosemarie Castoro, Wherein Lies The Space, jusqu’au 30 mars à la galerie Thaddaeus Ropac, 7 rue Debelleyme 75003 Paris (www.ropac.net)

 

Images : Vues de l’exposition de Daniel Steegmann Mangané, Ne voulais prendre ni forme, ni chair, ni matière à l’Institut d’art contemporain ; vue de l’exposition Amalgam de Theaster Gates, Palais de Tokyo 2019, photo : André Morin ; Rosemarie Castoro, Beaver’s Trap, 1977, bois, 215,90 x 274,3é cm, Courtesy  Antke  Kempkes Art Advisory and Thaddaeus Ropac Gallery London-Paris-Salzburg © The Estate of Rosemarie Castoro

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

2 Réponses pour Forêts puissantes

Gascon dit: 14 mars 2019 à 10 h 11 min

Très impressionné, en effet, par l’exposition de Theaster Gates au Palais de Tokyo. Peu d’artistes font preuve aujourd’hui d’une telle ouverture sur le monde.

Jacques Chesnel dit: 14 mars 2019 à 11 h 09 min

j’espère que vous avez lu le roman d’écofiction de Richard Powers « L’Arbre-Monde », sinon dépêchez-vous

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