de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Futurs d’hier et d’aujourd’hui

Futurs d’hier et d’aujourd’hui

Le futur a toujours fasciné et angoissé les artistes. Comment imaginer l’avenir ? Et comment se le représenter à partir des données d’aujourd’hui ? Certains y ont répondu de manière géniale et prophétique, comme George Orwell  avec  1984 ou Stanley Kubrick avec 2001, l’odyssée de l’espace. Et d’autres y ont apporté des réponses plus anecdotiques, comme les nombreux réalisateurs de films de science-fiction de série B , qui ont surtout envisagé l’avenir sous la forme de petits hommes verts venus d’ailleurs et semant la terreur sur la terre (il est amusant de noter, d’ailleurs, quand on regarde les projections des créateurs des années 60-70, que tous se sont focalisés sur la conquête de l’espace et la domination des robots et qu’aucun n’a imaginé la révolution technologique que nous avons effectivement connue avec le passage à l’an 2000). Enfin, nombreux sont ceux  – et les jeunes artistes ne sont pas exclus, qui sont souvent nourris de récits d’anticipation –  qui ont voulu apporter leur pierre à l’édifice et laisser à l’humanité la vision, sérieuse ou fumeuse, de leur propre prophétie.

Lucio Fontana (1899-1968), à qui le Musée d’art moderne de la ville de Paris consacre aujourd’hui une rétrospective, n’a pas vraiment imaginé l’avenir. Mais il s’est lui aussi passionné pour les sciences de son époque et surtout la conquête spatiale, au point de concevoir une théorie, le « spacialisme », dont le but est d’être en phase avec le progrès et de donner à l’idée et au mouvement la primauté sur la matière. L’art spatial se devait de dépasser les genres traditionnels (peinture, sculpture, poésie, musique) et de faire une synthèse entre « couleur, son, mouvement, espace ». En ce sens, il reprenait l’idéal de la « Gesamtkunstwerk » wagnérienne, c’est-à-dire de « l’œuvre d’art intégrale », que le compositeur allemand appelait d’ailleurs « l’œuvre de l’avenir ».

Mais pour Fontana, cette volonté de donner une dimension spatiale à l’œuvre se traduisit surtout par des trous et des fentes qu’il infligea à des toiles et qui le rendirent célèbre. Dès 1949, en effet, l’artiste italien se mit à percer des trous au verso et au recto de la toile de manière à constituer diverses figures géométriques et, plus tard, il lacéra la toile dans le sens de la verticalité, regroupant toutes ces œuvres sous le terme de « Concetto spaziale » (Concept spatial).  Ce geste violent, aux connotations érotiques évidentes (à l’intérieur des « Concetto spaziale », l’artiste fait des sous-groupes qu’il nomme sans équivoque Trous, Fentes, Boules ou Œufs), n’a pas pour volonté de détruire la toile ou de l’abîmer : il consiste à l’enrichir en laissant traverser l’ombre et la lumière et en passant de la bi à la tridimensionnalité. C’est un geste de sculpteur appliqué à la peinture, fondamental pour l’histoire de l’art, en ce sens qu’il est un des premiers à décloisonner les genres, et qui aura une influence considérable sur les artistes qui suivront, en particulier Yves Klein (Fontana a aussi été précurseur dans l’utilisation du néon, comme le montre la pièce installée dans le hall du Musée, qui est une réplique d’une œuvre qu’il avait réalisée pour la Triennale de Milan en 1951).

Le problème, c’est que des « Concetto spaziale », Fontana en a réalisé à la pelle (environ 150 par an), qui ne varient que par la couleur et la dimension de la toile ou les matières qui ont été posées dessus (parfois des paillettes, parfois des débris de verre de Murano dans une série en hommage à Venise). L’artiste lui-même, dans ses écrits, avouait avoir abouti à un stade qu’il ne pouvait plus guère dépasser. D’où une certaine lassitude qui s’installe à la vue de toutes ces pièces accrochées les unes après les autres dans les salles du Musée d’art moderne. Comme le reste de sa production que l’on connait moins bien et qui a été réunie non sans mal ici (entre autres des céramiques figuratives qui font référence à l’iconographie traditionnelle italienne) flirtent dangereusement avec le kitsch,  on sort du Musée avec le sentiment d’une œuvre qui a certes joué un rôle considérable en son époque, mais qui a bien vieilli aujourd’hui et dont les audaces futuristes nous inciteraient plutôt à sourire.

Sugimoto 2On n’aurait guère envie de sourire, en revanche, face à celles proposées par Hiroshi Sugimoto, quelques mètres plus loin, dans les entrailles du Palais de Tokyo. Sugimoto, on le connaissait surtout pour ses somptueuses photos en noir et blanc de paysages maritimes (Seascapes)  ou de cinémas vides (Theaters). Mais on savait moins qu’il était aussi architecte, philosophe, collectionneur d’objets provenant de d’époques et de cultures diverses. C’est pourtant cet aspect de son activité qu’il montre dans cette exposition qui s’inscrit dans la deuxième partie de la vaste programmation L’Etat du ciel commencée en février (cf  http://larepubliquedelart.com/qui-peut-le-moins-peut-le-plus) et qui, en faisant référence à la première phrase de L’Etranger de Camus (« Aujourd’hui, maman est morte »), s’intitule « Aujourd’hui, le monde est mort ». En fait, il s’agit de trente-trois récits (le chiffre est inspiré par le « Pavillon des trente-trois baies », édifié à Kyôto sur ordre de l’Empereur qui tentait ainsi de représenter sur Terre le monde de l’Au-delà bouddhique), racontés par des personnages fictifs (un apiculteur, un esthète, un paléontologue, un généticien, etc) qui sont autant de visions du monde après la fin de l’humanité. Chaque récit, écrit d’une main tremblée sur une feuille de papier, est comme un testament adressé à un interlocuteur futur. Et ils sont bien sûr autant d’aspects et de visions du monde de l’artiste lui-même.

Pour mettre en scène cette promenade eschatologique, Sugimoto lui-même a conçu une scénographie de ruines (des tôles rouillées) qui renvoie selon lui à l’aspect quelque peu « en ruines » de l’intérieur du Palais de Tokyo. Et pour l’illustrer, il puise dans ses propres collections pour en extraire des objets qu’il met en relation avec quelques-unes de ses photos, comme les « paysages marins » qui encadrent l’exposition et symbolisent le début et la fin de l’histoire de l’humanité. Ainsi, par exemple, peut-on voir dès l’entrée une statue en bois sculpté du XVIIIe siècle qui représente Kaminari-sana, le dieu du tonnerre, et qui est fixée sur un pilier provenant du temple Talma-Dera de Nara. Cette statue dialogue avec les Lightning Fields, une série de photographies que Sugimoto a réalisées  à partir de décharges électrostatiques qui produisent des figures fractales évoquant la naissance du cosmos. Mais elle dialogue aussi avec une cage Faraday, du nom du scientifique qui a découvert la loi de l’induction électromagnétique, d’où s’échappent  de temps en temps des éclairs qui semblent avoir été émis par le dieu lui-même. Ou avec des fossiles et météorites placés un peu plus loin et qui racontent l’origine de la vie (selon certaines théories, celle-ci viendrait des molécules d’acides aminées contenues dans des météorites qui auraient heurté la Terre).

Sugimoto 4Car tout, dans cette fascinante exposition, seulement éclairée par la lumière naturelle (après le coucher du soleil, elle se visite à la lampe de poche), fait sens, tout a une place bien précise, tout a été étudié avec un soin inouï. Chaque récit, comme un cabinet de curiosités,  est mis en scène avec un souci hallucinant du détail, un raffinement extrême et renvoie aux questions essentielles de notre société : politiques, écologiques, existentielles (on pourrait aussi citer le récit de l’apiculteur, avec la mort des abeilles, ou celui de l’artiste contemporain, avec les boîtes de soupe Campbell vides, en référence à Warhol, qui ont vieilli sur son balcon). Et un hommage particulier est rendu à Marcel Duchamp, l’inventeur du ready-made, qui a eu une influence considérable sur le travail de Sugimoto : un portrait par Man Ray est caché sous un escalier, une reconstitution de son œuvre ultime, Etant donnés, est mise à la mode nippone d’aujourd’hui et une enseigne voulant dire « marchand de sel » en japonais est accrochée sur un mur parce qu’elle est une anagramme de  « Marcel Duchamp ». La preuve que Sugimoto, malgré sa culture universelle et ses connaissances, aussi bien scientifiques que philosophiques, sait rester facétieux et que cette extraordinaire exposition, malgré son imposante ambition, sait rester légère.

-Lucio Fontana, jusqu’au 24 août au Musée d’art moderne de la ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson 75116 Paris (www.mam.paris.fr) –Aujourd’hui, le monde est mort de Hiroshi Sugimoto, jusqu’au 7 septembre au Palais de Tokyo, 13 avenue du Président Wilson 75116 Paris (www.palaisdetokyo.com). A noter que jusqu’au 23 juin, le Palais de Tokyo présente aussi Flamme éternelle, une installation de Thomas Hirchhorn qui est en fait un espace de rencontres, de dialogues et de confrontations, la pensée étant cette « flamme éternelle ». L’entrée en est gratuite ; on peut y boire un verre, y lire un livre ou regarder une vidéo ; l’artiste est tout le temps sur place et il invite en permanence des écrivains, des philosophes et des intellectuels à venir participer à des débats. Les spectateurs sont invités à y intervenir ainsi qu’à s’approprier l’espace de l’exposition.

Images : Lucio Fontana, Concetto spaziale, Attese, (Concept spatial, Attentes), 1966 © Fondazione Lucio Fontana, Milano / by SIAE / Adagp, Paris 2014 ; vues de l’exposition Aujourd’hui, le monde est mort  de Hiroshi Sugimoto au Palais de Tokyo, photo André Morin.

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