de Patrick Scemama

en savoir plus

La République de l'Art
Jeunes artistes

Jeunes artistes

Depuis le début des années 2000, les musées nationaux des Alpes-Maritimes invitent de jeunes artistes à venir dialoguer, sur le thème de l’engagement, avec La Guerre et la Paix, cette fresque que Picasso peignit, dans les années 50, dans la petite chapelle romane de Vallauris, où il avait tant pratiqué la céramique. L’an passé, c’était l’artiste libanaise Mounira Al Solh (cf Pour le Liban – La République de l’Art (larepubliquedelart.com)) qui y avait installé une tente, donné à entendre des récits et proposé une version féministe du chef-d’œuvre. Et cette année, c’est la performeuse française Violaine Lochu, lauréate, entre autres, du prix AWARE 2018, qui a été chargée d’investir l’espace qui est adjacent à la chapelle (en fait, ce n’est pas la chapelle elle-même que Picasso a peinte, mais le narthex, un petit vestibule à la voûte basse qui ouvrait directement sur la place du village).

Et pour ce faire, elle a pris au mot le message du Maître. Car avec cette œuvre, réalisée en pleine Guerre froide, c’est la notion de Paix, qui vient après les horreurs de la Guerre et pour laquelle il s’est toujours battu, que Picasso a voulu célébrer ; il en a fait le fruit de la bataille. Et Battle, « bataille » en anglais, c’est le titre que Violaine Lochu a donné à son exposition. Avant tout, elle a rencontré des habitants de Vallauris faisant partie d’associations comme Les Apprentis d’Auteuil ou Ensemble et Solidaires pour les faire parler de leurs propres batailles (qu’elles soient historiques comme la Guerre d’Algérie, ou personnelles comme des batailles contre la maladie ou des violences familiales) et recueillir leurs témoignages. De ce matériau, elle a fait une pièce sonore qu’on peut télécharger via un QR code et dans laquelle elle intervient elle-même, puisqu’elle est aussi chanteuse et qu’elle s’est beaucoup déplacée en Europe centrale à la recherche des langues et des chants traditionnels.

De cette pièce sonore, elle a fait une singulière performance : quatre exécutants (deux femmes, dont l’artiste elle-même, et deux hommes), torses nus et maquillés de blanc, couverts d’une coiffe et d’une jupe qui font penser tout autant au théâtre japonais qu’à l’Egypte antique, apportent méthodiquement une sorte d’autel sur lequel ils posent un certain nombre d’objets, parmi lesquels des petits papiers sur lesquels ils retranscrivent, à l’envers, les témoignages de la pièce sonore. Ces petits papiers, qui sont comme les prières que l’on accroche aux arbres en Extrême-Orient, ils les enroulent dans une pâte de riz dans laquelle se trouve du colorant bleu, parmi différents ingrédients, et en font comme des œufs qu’ils portent à leurs bouches et croquent, se teignant ainsi les lèvres et la langue de cette couleur azuréenne (ce bleu est celui qu’utilise Picasso dans son interprétation de la Paix). Et cette ingestion agit comme une révélation, elle a une valeur cathartique (comme pouvait l’avoir le théâtre dans la théorie d’Aristote) : soudain, les exécutants se mettent à parler et à littéralement expulser ces douleurs enfouies. Ce faisant, ils les apaisent, leur redonnent douceur et espérance et font en sorte que la chapelle dans laquelle ils évoluent retrouve sa fonction initiale d’asile et de refuge.

La performance a été filmée sur deux jours et c’est sa captation que l’on peut voir en se rendant à la chapelle. Dans le prolongement, sur un tapis toujours du même bleu, sont alignés les éléments qui ont été utilisés, c’est-à-dire les papiers sur lesquels ont été retranscris les témoignages, les pâtes de riz, les ingrédients qui y ont été ajoutés, etc. Le tout avec un raffinement et un ordonnancement qui rappellent eux-aussi la culture orientale. Ce n’est donc pas à la performance qu’on assiste, mais à ses traces. Et cela ne facilite pas peut-être l’approche qu’on peut en avoir. Ce qui fait qu’un visiteur qui se déplace pour voir l’œuvre de Picasso pourrait facilement passer à côté de cette autre œuvre ou, surpris par son étrangeté, pourrait n’y jeter qu’un regard amusé ou discret. Ce serait dommage, car il se passerait d’une expérience généreuse : un projet qui va délibérément à la rencontre de l’autre et qui répond parfaitement au message de l’artiste espagnol.

A quelques kilomètres de là, à Saint-Paul de Vence, les jeunes artistes sont aussi à l’honneur dans le cadre de la Biennale de sculptures qui se tient dans tout le village. C’est la deuxième édition de cette manifestation gratuite qui, dans un premier temps, avait fait appel à des artistes confirmés comme Agnès Thurnauer ou Anthony Gormley. Cette année, donc, on a privilégié les jeunes pousses et ce sont des œuvres de, par exemple, Kevin Rouillard (dont a récemment vu le travail au Palais de Tokyo), Kokou Ferdinand Makouvia ou du duo Florian Pugnaire & David Raffini qui fleurissent sur une place ou au détour d’une ruelle. Certains ont aussi trouvé refuge dans des galeries. C’est le cas de Martin Belou, qui expose chez Catherine Issert, qui est, par ailleurs, commissaire, sous la présidence d’Olivier Kaeppelin, de la Biennale. Ce jeune artiste, qui vit entre la France et la Belgique (où il est représenté par la galerie Bernier-Eliades), travaille à partir de matériaux qu’on peut trouver autour de soi, tels que les matières organiques, la pierre, le cuivre et le laiton. Il envisage son travail comme un « objet-monde », dont le principe est que chaque installation fonctionne comme une suite de la précédente avec un système de vases communicants. C’est ainsi que cette exposition chez Catherine Issert répond à une monumentale installation à la Kunsthalle de Gand où il avait construit de gigantesques pavillons. Les pièces présentées ici pourraient être des compléments ou des réponses à ces pavillons. Quoiqu’il en soit, avec ses contrastes, ses rapports d’échelle, ses architectures incertaines, son raffinement sans préciosité, l’univers dans lequel nous invite à entrer Matin Belou est fait de poésie, de fragilité et d’une manière jamais appuyée d’assembler les matières.

-Violaine Lochu, Battle, jusqu’au 27 septembre au musée national Pablo Picasso, Place de la Libération 06220 Vallauris (www.musee-picasso-vallauris.fr)

-Martin Belou, Nota bene, jusqu’au 28 août à la galerie Catherine Issert, 2 route des Serres à Saint-Paul de Vence, dans le cadre de la Biennale qui se tient jusqu’au 2 octobre (www.galrie-issert.com)

Images : Violaine Lochu, Battle, choeur, photographie réalisée lors du tournage de la vidéo-performance, avec les performers Jean Fürst, Catherine Gringelli, Nicolas Iarossi et Violaine Lochu, maquillage Cécile Régnard, direction artistique Violaine Lochu, photo Rachael Woodson, 2021 ©Adagp, Paris, 202 ; costume de procession, photographie réalisée lors du tournage de la vidéo-performance, avec le performer Nicolas Iarossi, direction artistique Violaine Lochu, photo Rachael Woodson, 2021 ©Adagp, Paris, 2021 ; Martin Belou, Chambre 2021 Calebasse, algue, grès, laiton et acier 73 x 20 x 44 cm / Socle: 89 x 51 x 51 cm Courtesy de l’artiste et de la galerie Catherine Issert

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

0

commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*