de Patrick Scemama

en savoir plus

La République de l'Art
Johan Creten, le gitan de l’argile

Johan Creten, le gitan de l’argile

Depuis plus de vingt ans, Johan Creten se bat pour donner à la céramique une autre image que celle à laquelle, décorative et féminine, on l’a longtemps associée. Ce que cherche à prouver l’élégant artiste d’origine flamande, c’est que la chatoyance de ses couleurs et la brillance de son poli ne l’empêche pas d’être porteuse d’autres enjeux, certains carrément sexuels ou politiques. Il y parvient sans encombre dans l’exposition qu’il présente actuellement à la galerie Perrotin, Sunset/Sunrise.

-La République de l’art: Votre nouvelle exposition à la galerie Perrotin s’intitule Sunset/Sunrise. On y trouve beaucoup d’éléments (comme cette oeuvre déjà ancienne, Madame Butterfly, qui représente deux battes de base-ball, dont l’une, aux couleurs du drapeau américain, est recouverte de papillons ou de fleurs) qui jouent sur l’opposition, le dualisme, le double-sens. Et la céramique elle-même, qui part du trivial (la terre) pour aboutir à un résultat très raffiné, participe de ce dualisme. Etes-vous d’accord avec cette approche de votre travail ?

-Johan Creten: Il y a beaucoup de choses dans ce que vous dites, mais il me semble qu’effectivement, une des constantes de mon travail est le double-sens, le fait qu’il puisse se lire de différentes manières. Quelqu’un m’a dit, d’ailleurs, récemment, que mes œuvres étaient comme des bombes à retardement, parce qu’on ne se rend pas forcément compte immédiatement de quoi ça parle ni jusqu’où cela peut aller.

-On n’a pas toujours saisi cette ambiguïté. Vous en avez souffert ?

-Oui, bien sûr. Aujourd’hui, on parle de moi comme d’un précurseur du renouveau de la céramique dans le monde de l’art contemporain et de nombreux jeunes artistes en présentent dans leurs expositions, mais quand j’ai commencé, dans les années 80, c’était une technique qui était complètement interdite et taboue dans les pratiques de l’époque. Il a fallu du temps – et en particulier l’exposition Ceramix, qui a été présentée à la Maison Rouge et dans laquelle j’avais une salle entière – pour que les gens comprennent ce que les œuvres étaient vraiment, à savoir pas seulement de belles sculptures colorées et bien réalisées techniquement, mais aussi des pièces qui avaient un fort potentiel politique.

fine art documentation for Perrotin photographed and edited by Claire Dorn

-Dans la présente exposition, pour que les gens communiquent plus étroitement avec les œuvres, vous avez voilé les fenêtres et installé à différents endroits des « points d’observations », c’est-à-dire des plots en céramique sur lesquels on peut s’asseoir. Qu’est-ce qui vous a amené ainsi à travailler sur la perception du spectateur ?

-D’abord parce que je fais toujours en sorte qu’une exposition soit unique et ne ressemble pas à celle qui l’a précédée. Ici, les œuvres sont accrochées soit très bas soit très haut, votre regard se promène de l’une à l’autre, il faut parfois se concentrer sur de petits détails à côté d’œuvres monumentales en bronze, l’éclairage est très étudié, etc. L’idée qui préside – et qui est la même que celle qui m’a  toujours guidé, que ce soit au Musée de la Chasse et de la Nature ou dans des châteaux renaissance perdus au milieu de la France – est de créer un monde, de faire en sorte que les œuvres ne soient pas simplement aligner pour le marché, mais qu’elles racontent une histoire, que ce soit leur proximité qui ouvrent de nouvelles perspectives.  Chez Perrotin, par exemple, à côté du titre Sunrise/Sunset, c’est-à-dire ce moment particulier où le soleil apparaît et disparaît, vous avez un petit oiseau qui vous regarde et une pièce ancienne, que j’ai faite lorsque j’étais encore aux Beaux-Arts, et qui est un « présentoir d’orange ». Au départ, la raison d’être de cette pièce, dans un esprit proche de Duchamp, était de donner une valeur particulière au fruit par le simple fait de sa présentation. Mais ici, à côté de Sunrise/Sunset, elle devient bien sûr, par sa couleur et sa forme, l’image-même du soleil, sans qu’il soit pour autant nécessaire de l’identifier.

Quant aux « Points d’observation », ils sont là pour que le spectateur s’assoie et qu’il prenne le temps de regarder les œuvres. Dans le monde dans lequel nous vivons et dans lequel les images arrivent à une vitesse effrénée, on n’a plus le temps de rien, ni de lire un livre, ni de contempler une œuvre. Or j’ai remarqué que, dans une exposition, quand on parvient à faire asseoir le spectateur, son regard change et s’élargit…

-Dans l’exposition, vous voilez les fenêtres, mais vous montrez aussi un certain nombre de portraits de femmes voilées. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ce sujet ?

-J’avais déjà fait une œuvre sur ce thème et, quand on regarde mes œuvres des années 80, on voit que je réagissais déjà au renouveau de l’extrême-droite dans le Sud de la France, à la haine de l’immigré et à toutes les exclusions. Mais sans être volontairement polémique, en cherchant à rester subtil. Ce qui est d’ailleurs très sympathique dans l’exposition, c’est que quand les gens évoquent ces œuvres, ils me parlent aussi de Matisse ou de Delacroix. C’est-à-dire qu’on peut porter un autre regard, de beauté et de séduction, sur ces femmes que je croise dans la rue ou sur le chemin entre le métro et mon atelier. Un de ces portraits s’intitule La Vierge d’Alep et, dans le contexte judéo-chrétien, la vierge renvoie à une autre religion. L’idée est que le voile devienne polysémique et qu’il représente tout autant le voile du grand deuil, que celui du mariage ou de la virginité, bref qu’il ne soit pas cloisonné à une seule famille religieuse et prenne une portée plus universelle.

-On a le sentiment que cette exposition insiste plus particulièrement sur la question politique. Vous y avez même mis des pièces plus anciennes, des assemblages de photos, dont une, par exemple, The Gate (2011) montre comment vous avez muré un portique de parking, parce que celui-ci était déjà destiné à empêcher l’entrée des gitans…

-Oui, mais parce que je crois que l’état du monde m’y obligeait. Après des années de paix et de relative tranquillité, nous vivons un moment où la menace grandit et où on a le sentiment que tout peut basculer. Je voulais exprimer cela. Et encore une fois, je voulais que mon travail soit vu sous un angle qui ne soit pas seulement celui du beau et du séduisant auquel il a longtemps été associé. Enfin, j’étais curieux de voir si mon galeriste, Emmanuel Perrotin, me suivrait dans cette exposition qui n’est pas forcément la plus facile et la plus vendeuse.

fine art documentation for Perrotin photographed and edited by Claire Dorn

-Cette idée de menace, c’est aussi ce que vous avez voulu dire avec ces sculptures d’oiseaux mazoutés en bronze que vous déclinez de différentes manières ?

-Oui, mais pas seulement. Au-delà des discours sur le fascisme (puisque le grand aigle de The Price of Freedom renvoie pour certains au nazisme), ils interrogent sur notre vraie nature. Moi, l’animal ne m’intéresse pas pour ce qu’il est, mais, comme La Fontaine, pour ce qu’il dit sur l’homme. Quand je fais des oiseaux, c’est bien sûr aux questions existentielles de l’homme que je pense. Et il est vrai qu’une sculpture comme De Gier, qui est dans la cour et qui mesure plus de quatre mètres, a un impact particulier sur le spectateur. Je me suis d’ailleurs assez amusé à pousser les limites et à concevoir une œuvre qu’on a eu du mal à rentrer sous le porche de l’immeuble.

-A propos d’ambivalence, il y a aussi dans l’exposition des petites pièces intitulées « Vulva » et des tondos (La Cible du Diable) que l’on peut rapprocher de votre série « Odore di Femmina » qui vous a rendu célèbre et qui, en faisant allusion au Don Giovanni de Mozart, évoque la femme de manière très sexuelle. Mais ces sexes-là ont aussi un aspect assez coupant et assez dangereux ? S’agit-il du vagin denté dont parle la psychanalyse ?

-C’est vous qui voyez cela comme ça. Une des forces de mon travail, je crois, est d’éveiller des références culturelles, mais aussi des réminiscences différentes pour chacun. Ainsi, la grande sculpture De Gier dont nous parlions tout à l’heure a-t-elle été vue, par un collectionneur, comme une sculpture égyptienne et, par un autre, comme une pierre tombale. Pour moi, les tondos de la série La Cible du diable ne se rattachent pas à la série « Odore di Femmina », mais à quelque chose de plus abstrait. Il y a une tache à leur surface dont on ne sait pas si elle grandit ou si elle régresse. Et cette tache pourrait faire penser à un croissant de lune, qui, mis en regard dans la même pièce avec une pièce qui s’intitule « Europea’s dream » et une autre « Wargame », prend un sens différent. Mais, là, je vous en dis déjà trop…

fine art documentation for Perrotin photographed and edited by Claire Dorn

-Tout de même, vous aimez jouer sur les mots. Dans vos « Odore di Femmina », le sexe féminin est représentée par des formes que l’on peut aussi bien identifier comme des fleurs que comme des comme des moules et, récemment, dans un entretien donné à Libération, vous disiez que les « Points d’observation » étaient comme des bittes d’amarrage que l’on trouve sur les ports et que vous aimiez l’idée que l’on s’assoit sur une bite…

-C’est mon humour belge ! Je racontais aussi comment le collectionneur qui a acheté ma sculpture représentant deux volailles empilées n’a compris qu’après qu’il s’agissait de deux coqs en train de forniquer et que la pièce parlait explicitement d’homosexualité, ce qui l’a rendu furieux. Le rire est ce qui permet de résister à la déprime ambiante.

-Est-ce en abordant des sujets comme la sexualité que vous avez voulu donner de la modernité à la céramique ?

-Cela en fait partie. Ce qui m’a intéressé dans la céramique, ce n’est pas le côté cuisine, mais le fait que l’émail et la couleur donnent un sens à ces sculptures que l’on n’obtient pas, par exemple, avec du bronze ou de la résine. Il y a là une sorte de jouissance que l’on ne trouve nulle part ailleurs et qui, quand j’ai commencé à en faire, à une époque où régnait l’art minimal et conceptuel, était encore défendue. Alors que l’art minimal n’avait recours qu’à des matériaux industriels et neutres, la céramique, qui se faisait avec les mains et avec de la terre, révélait des choses plus intimes, émotionnelles et directes. Et du coup, elle apparaissait comme sale, triviale, trop personnelle. J’ai découvert la céramique par hasard, parce que je suis tombé, un jour, sur un atelier de céramique abandonné. Et j’ai eu le sentiment qu’il y avait une place à prendre, qu’on pouvait trouver une nouvelle forme d’expression avec cette technique jugée souvent décorative. La suite ne m’a semble-t-il pas donné tort.

-Le titre de vos œuvres (Aus dem Sérail, Odore di Femmina) renvoie souvent à des opéras, et en particulier aux opéras de Mozart. Vous êtes amateur d’opéra ?

-Le monde de l’opéra m’a fasciné lorsque j’étais enfant et je rêve de faire un jour un décor d’opéra. Mais c’est aussi mon lien à ces références culturelles qui diront quelque chose à certains, rien à d’autre. Et d’une certaine manière, c’est mon lien à la culture classique, avec laquelle je n’ai jamais coupé les ponts et que j’affectionne particulièrement : je revendique l’héritage de l’histoire, cette chaîne qui nous constitue et qui n’est pas toujours facile à porter. Et mon point de vue a ceci de singulier que c’est celui d’un étranger : j’ai beaucoup voyagé dans le monde, je suis flamand, mais j’habite à Paris, où que j’aille je reste toujours un étranger. C’est un sentiment qui donne de la force, mais qui vous singularise à tout jamais. Pendant longtemps, on m’a appelé « the clay gipsy », le gitan de l’agile. C’est peut-être la meilleure clef pour aborder mon œuvre…

Sunrise/Sunset de Johan Creten, jusqu’au 10 mars à la galerie Perrotin, 76 rue de Turenne 75003 Paris (www.perrotin.com)

 

Images : Johan Creten,  Vues de l’exposition Sunrise / Sunset, Perrotin Paris, 10 janvier – 10 mars 2018 © Creten / ADAGP, Paris 2018, Photo : Claire Dorn / Courtesy Perrotin (1 avec entre autres la sculpture monumentale The Price of Freedom, 2 avec la sculpture De Gier, 4 avec les tondos de la série La Cible du Diable et la sculpture Europea’s Dream) ; Portrait de l’artiste, 2017 © Claire Dorn / Courtesy Perrotin (3)

Cette entrée a été publiée dans Entretiens/Portraits, Expositions.

1

commentaire

Une Réponse pour Johan Creten, le gitan de l’argile

Udnie dit: 13 février 2018 à 18 h 53 min

 » Le prix reste top secret.  » en conclusion de l’ article mis en lien à propos du Porte-bouteilles de Marcel Duchamp.

Le mystère attire le désir comme  » à bruit secret  » par exemple…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*