de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Julien Salaud, vision animale

Julien Salaud, vision animale

Julien Salaud est un cas à part dans le panorama des jeunes artistes français d’aujourd’hui, une sorte d’OVNI, un garçon dont le travail ne se rattache à aucune tendance ni à aucune école établie.  D’ailleurs, contrairement à la plupart de ses collègues, il n’a pas fait de grande école d’art comme les Beaux-Arts ou la Villa Arson de Nice, mais a suivi son parcours plus atypique :  études scientifiques (biochimie), puis ethnologie, avant d’abandonner la fac pour aller travailler en Guyane auprès d’une association de Protection de l’Environnement, où, pendant plusieurs années, il est resté seul dans la forêt tropicale, à identifier les animaux qu’il rencontrait. Ce n’est qu’à son retour en France, après avoir commencé à sculpter et à illustrer des livres pour enfants, qu’il décide de reprendre ses études et de se lancer véritablement dans une carrière artistique. Après un master en « arts plastiques et nouveaux médias » à l’Université de Saint Denis, il participe, en 2010, au 55e Salon de Montrouge, où il remporte le Prix du Conseil général des Hauts de Seine. Très vite, la consécration arrive : il montre son travail dans diverses galeries et institutions (dont la galerie Suzanne Tarasiève qui le représente depuis trois ans), participe à la réouverture du Palais de Tokyo, après les travaux d’agrandissement, intervient dans le programme « Hors les murs » de la Fiac avec  une sublime installation au Museum d’histoire naturelle du Jardin des Plantes, expose en ce moment au Musée de la Chasse, mais aussi au Herzliya Museum d’Israël.

A ce parcours professionnel peu commun se greffe – mais bien sûr les deux sont intimement liés – un parcours personnel douloureux que l’artiste a raconté en détail et avec beaucoup de franchise sur son blog (blog.julien-salaud.info).  Dès l’enfance, Julien Salaud a été victime de violence et de discrimination de la part de ses petits camarades. Son nom, déjà, difficile à porter, lui a valu moqueries  et brimades dans les cours de récréation. A cela s’est ajoutée la prise de conscience d’une homosexualité qui lui a donné encore plus un sentiment de marginalité. Enfin la mort tragique d’un frère dans un incendie est venue ébranler encore plus profondément la construction d’une identité fragile. A tel point qu’il y a quelques années, il faisait part de sa difficulté à être français et à trouver sa véritable place dans la société. Il se définissait même comme «  un minuscule néant flasque, rayonnant d’une immense détresse ».

VMF.0247Quelle autre alternative à une telle crise existentielle que le repli sur soi, la vie intérieure, en somme, la création ? Cet exutoire est bien sûr le lot de nombreux artistes, mais chez Julien Salaud, il prend un caractère vital, indispensable, organique. Aussi s’est-il lancé à corps perdu dans une œuvre multiple qui a vu alterner peintures (au début de sa carrière), avec dessins, photographies, sculptures et installations (tous les médiums sont bons pour cet artiste à la production généreuse), mais avec toujours un point commun : l’animal qu’il place au centre de son travail. Car il est celui qui ne juge pas, celui qui nous rattache à la nature, celui qui fait le lien entre nous et des forces plus telluriques  de l’univers. Ce n’est pas un hasard si Julien Salaud  a été choisi pour participer, en 2012, à la très belle exposition organisée par Jean de Loisy au Musée du Quai Branly, qui avait pour titre Les Maîtres du désordre et qui réunissait arts premiers et artistes contemporains autour du thème du chamanisme et de la possession: son travail tout entier s’inscrit dans cette tradition de l’entre-deux , de la transformation des êtres et de leur passage d’un état à un autre. Il est empreint d’une forte puissance spirituelle. D’ailleurs sur son blog, Julien Salaud faisait part aussi d’une expérience initiatique qu’il a vécue alors qu’il travaillait pour l’association guyannaise et qui est fondatrice de sa démarche artistique : une nuit, alors qu’il était au fin fond de la forêt, après qu’il eût plu pendant plus de trois jours et qu’il soit resté pendant tout ce temps presque sans manger ni bouger, cerné par les insectes et l’humidité qui envahissait tout, il a eu le sentiment de faire partie de la forêt, d’être lessivé par la pluie comme les plantes qui l’environnaient. « J’étais fondu dans la forêt, écrit-il, et la forêt était fondue en moi ».

Cet animal, donc, il le dessine, le pare, le magnifie. A la manière d’un entomologiste, il épingle des insectes dans des boîtes ou sous des globes et les habille de pierres précieuses, en faisant des personnages de troisième type, monstres hybrides à la fascinante beauté. Ou il revêt de perles ou de bijoux des biches et des chevreuils empaillés, revendiquant l’usage de la couture et de l’apprêt et s’inscrivant ainsi dans le sillage d’une forme d’art chère aux artistes féministes ou queer. Ou encore il les assemble, faisant se rencontrer des têtes de chevreuil  ou de sanglier avec des fragments de faisan pour donner naissance à des créatures improbables qu’il nomme « Guerrier traversière » ou « Faisanglier ». Ou enfin il les réinvente, à l’aide de fils et de clous, pour créer des « grottes stellaires », qui sont comme des répliques rêvées de la Grotte de Lascaux … Chaque pièce de Julien Salaud subjugue par son étrangeté, sa force poétique, son imagination.  On peut certes y voir de nombreuses influences, dont  celles de Jan Fabre et de Kiki Smith, mais l’artiste les revendique et l’œuvre possède désormais une identité qui lui est propre et qui la rend immédiate reconnaissable.

Demi3Aujourd’hui, il est invité au Musée de la Chasse et de la Nature à dialoguer avec quatre tapisseries de la tenture des Chasses nouvelles de Jean-Baptiste Oudry, réalisées en 1728 à la manufacture de Beauvais, que le Musée vient d’acquérir. Oudry (1686-1755), bien représenté dans les collections de ce dernier, s’est toute sa vie efforcé de montrer de « belles » chasses et de faire en sorte que la violence qui pouvait en émaner soit compatible avec le décor d’un salon.  A cet art poli, raisonné, civilisé – et où l’animal est toujours aimé et respecté -, Julien Salaud répond par des interventions baroques et sophistiquées, où la sensualité et le corps s’expriment librement. On trouve là un de ses grands cerfs recouverts de perles, dont les pieds semblent pris dans la terre et dont les bois s’élèvent jusqu’au ciel, comme pour un arbre de de vie. Et un « Faisanglier » particulièrement somptueux et tellement « recomposé » qu’on ne sait plus par où exactement le regarder. Et une « grotte stellaire » que l’on découvre à travers un interstice laissé au milieu d’un assemblage de fourrures. Mais le plus étonnant est sans doute la vidéo qui a été faite spécialement pour l’exposition et dans laquelle on voit l’artiste lui-même, nu, s’extirper d’un cocon comme le papillon de la chenille. A ces images surprenantes et sauvages s’ajoute toute une série de dessins et de photos qui complètent le projet et  forment un ensemble représentatif et cohérent au sein de ce lieu si attachant et si ouvert à l’art d’aujourd’hui (c’est là, par exemple, qu’Abraham Poincheval est resté treize jours dans la peau d’un ours) qu’est le Musée de la Chasse et de la Nature.

Ainsi va l’art de Julien Salaud, entre barbarie et délicatesse, violence et douceur, fascination et répulsion. On peut peut-être y rester insensible, mais il ne laissera personne indifférent.

Les Chasses nouvelles, exposition Oudry-Salaud, jusqu’au 14 juin au Musée de la Chasse et de la Nature, 63 rue des Archives 75003 Paris (www.chassenature.org)

Images : vue de l’exposition avec  le cerf empaillé (Printemps) de Julien Salaud et des tapisseries d’Oudry ; un spectateur regardant la « grotte stellaire » ; extrait de la vidéo  Danse du cocon, 2015 : film de Mathilde Jouannet et Bernard Stulzaft ; Courtesy julien Salaud et la galerie Suzanne Tarasiève.

 

 

 

Cette entrée a été publiée dans Entretiens/Portraits, Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour Julien Salaud, vision animale

nicolas dit: 27 février 2015 à 19 h 50 min

« un garçon dont le travail ne se rattache à aucune tendance ni à aucune école établie »… sauf à connaitre par exeemple Kohei Nawa…

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