de Patrick Scemama

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La République de l'Art
La nature envahit Nice

La nature envahit Nice

L’art et la nature, un sujet qui se confond presque avec l’histoire de l’art, une question éternellement débattue de savoir jusqu’à quel point l’art doit imiter, voire même dominer, la nature ou, au contraire, s’en éloigner (pour aller jusqu’au paradoxe wildien d’une « nature qui imiterait l’art »). Mais depuis les années 60, non contents de vouloir se positionner par rapport à la nature, les artistes ont aussi voulu se l’approprier, se confronter à elle et ils ont essayé de l’intégrer à leurs travaux grâce, entre autres, à l’utilisation de matériaux qui n’étaient pas artificiels, qui étaient issus directement du milieu naturel. Les Nouveaux Réalistes, d’une part, et les artistes du Land Art ou de l’Arte povera, de l’autre, sont allés chercher de la terre, de la pierre et du sable, pour les mettre en lien avec des matériaux industriels ou sont intervenus en son sein même, dans un rapport souvent d’humilité, parfois de démesure. Et depuis que les questions écologiques se posent cruellement à notre planète, les artistes ont aussi été de ceux qui ont tiré la sonnette d’alarme et alerté sur les dangers encourus.
L’exposition que présente cet été le Mamac de Nice reprend ces thèmes essentiels, mais qui ont été tellement galvaudés qu’ils finiraient presque par devenir clichés. Mais elle a une nouvelle fois l’intelligence de le faire à partir d’un des artistes les plus importants de la collection et de la ville de Nice toute entière : Yves Klein. Klein, dont on sait que le fameux bleu était une tentative de s’approprier la couleur du ciel au-dessus de la Baie des Anges, chercha, dans les années 60, à enregistrer l’action des éléments (il appela cela les « états-moments de la nature »). Il plaça, par exemple, sur le toit de sa voiture une toile fraîchement enduite de peinture et fit, à toute allure, le voyage de Paris à Nice, laissant la chaleur, le froid, le soleil, le vent imprimer leur marque sur elle et la vieillir prématurément (une métaphore de sa propre existence ?). Ou il pulvérisa de la peinture sur des roseaux et attendit que le vent et la pluie les dirigent vers sa toile pour obtenir leur marque végétale. Le résultat donna des œuvres étonnantes, où tout l’univers semble se refléter, œuvres qu’il intitula « Cosmogonies » et c’est aussi le titre que porte l’exposition, auquel Hélène Guenin, la commissaire (assistée de Rebecca François), qui est aussi directrice du Mamac, a rajouté : « au gré des éléments ».

Cosmogonies 2Avec 90 œuvres de près de 50 artistes, celle-ci entend montrer comment ces recherches initiées par Klein ont été poursuivies et actualisées par les créateurs de notre époque. « Convoquer les éléments, capter les liens invisibles qui unissent les composantes de l’univers, saisir les processus d’érosion, d’empreinte, de cristallisation, révéler la brûlure du soleil… », explique-t-elle, telle est la démarche de ces artistes « « cueilleurs » de vent, de lumière et de pollen », démarche qui découle « d’expérimentations basées sur la capture de phénomènes naturels, sur l’exploration des différents états de la matière, l’observation méticuleuse d’éléments a priori insaisissables ».

On commence par une confrontation quasi physique du corps de l’artiste avec la nature, dans une sorte d’osmose presque romantique, comme cette vidéo de Marina Abramovic qui ouvre le parcours et dans laquelle on voit son visage, en gros plan, confronté à une vague qui la submerge peu à peu. Ou ces photos dans lesquelles Andy Goldsworthy fait des sculptures avec les éléments qu’il trouve dans les montagnes et jette au vent. Puis, autour de Klein, ce sont les artistes qui ont fait directement intervenir la nature dans le processus de fabrication de l’œuvre qui sont regroupés, comme Davide Belula qui a enterré ses toiles avant de les ressortir et de les exposer, encore pleine d’humus et de traces de ce geste accompli. Ou Bernard Moninot qui, à l’aide d’une brindille, enregistre les mouvements du vent sur de la fumée. Ou Quentin Derouet qui macule ses toiles de roses, brûlées ou macérées. Ou Charles Ross qui enregistre la brûlure du soleil sur des panneaux de bois. Enfin, c’est l’action destructrice des hommes et l’exploitation outrancière de la nature que les artistes dénoncent soit les mettant en scène directement, comme Tetsumi Kudo dans ses sculptures surréalistes, ou en créant des écosystèmes alternatifs comme Hicham Berrada ou Vivien Roubaud.

Cosmogonies 3Parmi toutes ces œuvres, de nombreuses sont des prêts du Frac Lorraine. Ce n’est pas étonnant, car Hélène Guenin y a fait ses classes et une exposition sur un thème très similaire y a été montrée, il a y quelques années, sous la direction de Béatrice Josse, Rumeurs du Météore (cf http://larepubliquedelart.com/soleil-genereux-sur-le-frac-lorraine/). On y retrouve, par exemple, une très belle vidéo de l’artiste brésilienne Maria Laet, dans laquelle on voit une femme recoudre du sable ou une photo du belge Martin Vanden Eynde où il apparaît lui-même, torse nu, en train d’essayer de « réparer » avec de l’enduit le sol fissuré d’une région désertique. Là, ce sont des actions immatérielles et qui semblent, hélas, dérisoires que les œuvres cherchent à documenter.

Bien sûr, le sujet a été tellement traité et par tant d’artistes qu’on peut se demander pourquoi certains y figurent alors que d’autres pas. Et la liste est longue (de Julian Charrière à Wolfgang Laib, en passant par Jean-Luc Mylayne ou Nils Udo) de noms qui nous viennent à l’esprit et qui pourraient tout autant y figurer. Mais la richesse et l’intérêt de l’exposition est justement de nous montrer des artistes que l’on connait moins et qui appartiennent à des générations un peu plus anciennes, comme la féministe Judy Chicago, qui bénéficie au même moment d’une exposition à la Villa Arson ou de Michelle Stuart qui superpose dans des compositions très rigoureuses des papiers directement enduits de différentes matières naturelles  A noter que, parallèlement, Irene Kopelman, qui est déjà présente dans l’exposition et qui travaille souvent avec des scientifiques, à la manière des « botanistes » du XVIIIe siècle, montre, dans la Galerie contemporaine du musée, un ensemble de dessins et de peintures très délicat réalisé sur le vif, à partir de l’observation de mangroves dans la forêt tropicale du Panama. Et que Michel Blazy investit, lui, la Galerie  des Ponchettes pour réaliser une installation à partir d’éléments naturels dont il a le secret, installation « immersive et environnementale à l’image d’un jardin des délices, où fresques murales, ruines et végétations spontanées révèlent une expérience du temps » (le soir du vernissage, toutefois, l’odeur était si forte qu’on ne pouvait y demeurer longtemps, sauf à porter un des masques distribués à l’entrée).

Quoiqu’il en soit, pour toutes ces expositions, il faut faire le voyage à Nice, cet été, où décidément, quelque chose est en train de bouger et où on ne se contente plus du pop et des couleurs flashy de la Promenade des Anglais. Les enjeux majeurs de notre époque, peut-être moins hédonistes, mais qui nous concernent tous, y ont repris leur place.

Cosmogonies, au gré des éléments, jusqu’au 16 septembre, et Irene Kopelman, jusqu’au 30 septembre, au Mamac, 1 place Klein, Nice (www.mamac-nice.org)

-Michel Blazy, Timeline, jusqu’au 4 novembre à la Galerie des Ponchettes, 7 quai des Etats-Unis, Nice (Mamac, Hors les murs)

 

Images : Yves Klein, Cosmogonie sans titre (COS 13), 1961, Pigment pur et liant indéterminé sur papier, 65 x 50 cm, © Succession Yves Klein / ADAGP, Paris, 2018 ; Gina Pane, Terre protégée II,1968, Installation composée de bois, chanvre et terre 7 x 420 x 460 cm, Vue de l’exposition Gina Pane, Kamel Mennour, Paris Courtesy Anne Marchand et Kamel Mennour, Paris/London Photo. archives Kamel Mennour – © Gina Pane / ADAGP, Paris, 2018 ; Barbara et Michael Leisgen, La création des nuages, 1974, Épreuves gélatino-argentiques,  texte sur calque collé sur carton, 66 x 326,5 cm (x10) Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle Achat en 1976 © Barbara et Michael Leisgen

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commentaires

2 Réponses pour La nature envahit Nice

Gascon dit: 4 août 2018 à 9 h 22 min

Y a-t-il des œuvres de Giuseppe Penone, un des artistes qui a le mieux dialogué avec la nature?

Patrick Scemama dit: 7 août 2018 à 9 h 07 min

Oui, il y a « Respirer l’ombre », une de ses pièces avec des feuilles sur lesquelles l’artiste a imprimé la trace de son corps

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