de Patrick Scemama

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La République de l'Art
L’art du skate et de la conversation

L’art du skate et de la conversation

 

Il est des artistes qui pratiquent un art « ouvert », c’est-à-dire un art qui renvoie à d’autres secteurs de l’activité humaine (la science, l’écologie, la politique, etc) et qui procède par glissements, analogies, digressions. Le contraire, donc, d’un art « fermé, qui s’autonourrit, et impose un spectateur une seule grille de lecture, un sens unique et incontestable, un Moi divin. Un art qui sollicite l’intelligence, appelle le rebond, force l’imagination : en somme, un art de la conversation tel que le pratiquaient les Lumières au XVIIIe siècle et qui a donné lieu à quelques correspondances ou à quelques romans épistolaires parmi les plus brillants de la littérature française.

C’est le cas de Raphaël Zarka. Son travail, qui fait appel à différents médiums (la sculpture, le dessin, la photo, la vidéo) touche à des secteurs aussi différents que la physique, l’histoire de l’art, les mathématiques, l’architecture, dans un constant va-et-vient entre le passé et le présent, les formes nobles qui sont parmi les créations les plus accomplies de l’homme et celles que la nature a laissées là presque par hasard. Un des exemples les plus frappants de cette transversalité est la fascination qu’il nourrit pour cette forme qui porte le nom barbare de « rhombicuboctaèdre » et qui n’est autre qu’un polyèdre semi-régulier qui a été découvert par Archimède. En fait, à l’origine, Raphaël Zarka en a découvert deux en béton, abandonnés sur un terrain vague à la sortie de Sète, et qui étaient des prototypes d’un brise-lame qui n’a jamais été produit en série. Il ne connaissait rien à cette forme et n’avait pas d’attirance particulière pour elle, mais il éprouva le besoin, quelque  temps plus tard, à l’occasion d’une exposition, d’en faire une réplique en bois. Un collectionneur allemand, épris de géométrie, lui expliqua alors d’où elle venait, comment elle avait été décrite par un physicien de la Renaissance, Luca Pacioli, et lui fit parvenir une photocopie du traité où il en est question, Divine proportion. Dès lors, l’artiste éprouva une véritable fascination pour cette figure mythique et il se mit à la chercher dans tous les éléments qui nous entourent. Il en trouva aussi bien dans des réverbères de Trafalgar Square que dans des ampoules Philips, dans des colonnes de monastères chinois que dans l’architecture même la Bibliothèque de Biélorussie…

Car le travail de Raphael Zarka relève aussi du collectionneur, de l’archiviste, du chercheur. L’idée principale qui le guide – et qui émane entre autres de Roger Caillois – est que toutes les formes existent déjà dans la nature, qu’il n’y a rien à inventer, mais qu’on peut les répertorier, les faire se superposer, étudier les différents contextes dans lesquels on les retrouve. Pour l’artiste, ce n’est pas la forme en soi, sa structure ou sa couleur, qui est intéressante, mais la manière dont elle apparaît et dont elle peut être porteuse d’un autre sens ou d’une autre fonction dans un contexte différent. Ainsi, une autre partie de son travail consiste à observer des peintures de la Renaissance italienne, c’est-à-dire des peintures où la notion de perspective est fondamentale, pour reconstruire, en contreplaqué et à la dimension de maquette, les éléments de mobilier qui s’y trouvent. Privé de leur contexte initial et  agrandis ou réduits à une autre échelle, ces éléments qui servaient précédemment de cadre à des figures religieuses deviennent des architectures épurées et modernistes. Une autre revient à concevoir des sculptures abstraites et minimales à partir de déductions ou de théorèmes de savants et d’artistes  célèbres.Riding.Trichet

Mais s’il est un élément essentiel dans son activité, c’est le skateboard, que Raphaël Zarka a beaucoup pratiqué et auquel il a consacré trois livres1. Pour lui, faire du skateboard relève de cette transversalité dont il était question plus haut en s’appropriant les espaces de la ville à des fins différentes (ceux qui permettent la vitesse et la glisse). Parallèlement à la publication de ses livres, il a conçu une conférence dans laquelle il explique que « contrairement à la majorité des terrains de jeux ou de sport, la géométrie des formes des skateparks n’est jamais abstraite, qu’elle correspond toujours à la réplique d’espaces ou d’objets que se sont au départ appropriés les skateurs : une piscine vide, une rambarde d’escalier, la section d’une canalisation géante, etc ». Et dans son dernier livre, Free Ride (2011), il a fini par mettre en relation les skateurs, les artistes minimalistes américains qui considéraient l’espace comme un matériau et le déplacement du corps comme un mode de perception primordial et la mécanique galiléenne. Tout un programme, qui pourrait paraître fumeux si  la démonstration de l’artiste ne parvenait à le rendre clair, à lui donner des perspectives inattendues.

On retrouve toutes ces séries (et bien d’autres encore) dans la très belle monographie qui vient de lui être consacrée et porte tout son simplement son nom : Raphaël Zarka. Illustrée de manière quasi exhaustive, toute en couleurs, elle s’enrichit aussi de plusieurs contributions et d’un entretien très éclairant avec l’artiste lui-même. « Faire en sorte que l’art rende la vie plus intéressante que l’art », telle fut la célèbre formule des artistes du mouvement Fluxus. Raphaël Zarka n’appartient pas à ce mouvement, mais il n’empêche que sa pratique, qui débouche sur tant de domaines qui vont au-delà du seul domaine de l’art et qui touchent aux aspects les plus savants comme les plus populaires de notre culture, nous rend plus intelligent.

 

1 Edités tous les trois aux Editions B42

Raphael Zarka, Editions B42, 236p, 30€

Images: dix ans après, 2011, tirage lightjet, encadrement bois, verre,70 x 100 cm, courtesy de l’artiste et galerie Michel Rein, Paris; Riding. Trichet, Bertrand Trichet (photo), Dijon, 2004, Scott Bourne (skatteur), caveman drop in (figure exécutée)

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