de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Le come-back des seventies

Le come-back des seventies

Dans les années 70, l’idée de la modernité, c’était Vasarely. Dans les films, sur les couverture de livres et de disques, dans les émissions de télévision (en particulier celles de Jean-Christophe Averty), dans les magazines, lorsqu’on voulait signifier qu’on était de notre temps, on reproduisait les carrés et les ronds de celui que l’on peut considérer comme le père de l’art optique. C’était l’époque où Courrèges créait ses robes en métal géométriques, où l’on portait des pantalons à pattes d’eph et où le futur était associé à la conquête de l’espace (2001, le film de Kubrick était sorti en 68 et on n’avait même pas idée, à ce moment-là, de ce qu’une révolution numérique pourrait bien signifier). Et partout fleurissaient les multiples du peintre hongrois, depuis les posters jusqu’aux foulards, en passant par la porcelaine éditée par Rosenthal, lui qui déclarait : « Je ne suis pas pour la propriété privée des créations. Que mon œuvre soit reproduite sur des kilomètres de torchons m’est égal ! Il faut créer un art multipliable. »

A tel point que, devant le succès de Vasarely et son sens des affaires, les institutions se détournèrent de lui, estimant qu’il n’avait pas besoin d’elles. Et il fallut attendre cinquante ans pour que l’une d’entre elles lui consacre une première grande monographie. C’est ce que fait actuellement le Centre Pompidou dans l’exposition Vasarely, le partage des formes (sous le commissariat de Michel Gauthier et d’Arnaud Pierre), qui rassemble quelques 300 œuvres, objets et documents, dont certains n’avaient quasiment jamais été vus. Surtout, elle retrace les différentes étapes du travail du peintre et permet de comprendre comment il est passé d’un langage figuratif qui doit beaucoup à son maître, Sándor Bortnyik, qui fut élève au Bauhaus, à un langage géométrique et abstrait qui n’appartient qu’à lui, qu’il a su faire rimer avec art populaire et qui fait de l’instabilité son moteur, obligeant le spectateur à prendre le temps de regarder le tableau, puisqu’il se modifie en fonction du point de vue sur lequel il se concentre.
Victor Vasarely est donc né en 1906 en Hongrie. Dès les années trente, il s’installe à Paris où il commence à travailler comme graphiste publicitaire. Après la guerre, il décide de se consacrer complètement à l’art et invente une abstraction singulière, procédant de l’observation du réel. C’est en effet en regardant des galets rouler sur une plage de Belle-Ile qu’il a l’idée de réduire ses sujets à des formes simples, animées par le rythme. Puis après l’achat d’une maison à Gordes, il est fasciné par la déstabilisation de la vision que provoquent les contrastes d’ombre et de lumière sur le paysage angulaire de ce village du Lubéron et peint toute une série de toiles à partir de cette géométrie particulière. Mais il est vite insatisfait de l’inertie des formes abstraites et il cherche à les mettre en mouvement. Après un passage par le noir et blanc (inspiré du positif et du négatif de l’image photographique), il met sur pied un langage à portée universelle constitué de ce qu’il appelle « unité plastique » et qui est un « carré-fond » d’une couleur donnée dans lequel s’inscrit une forme géométrique (six en tout) d’une autre couleur. Et il enrichit sa palette en utilisant douze à quinze nuances chromatiques intermédiaires issues des six couleurs pures de l’alphabet plastique. A partir de là, tout ne devient plus qu’assemblage et construction, variables à l’infini. « La complexité devient ainsi simplicité, écrit-il. La création est désormais programmable ».

Et c’est à partir de là aussi que son succès s’affirme de manière spectaculaire. Outre qu’il devient la tête de file de ce que l’on appelle l’art optique (une reconstitution d’une exposition à la galerie Denise René le montre aux côtés d’œuvres de Tinguely, Soto, Agam ou Pol Bury), il se lance dans la production massive d’objets dérivés, conçoit, avec son fils Yvaral, le sigle de la marque Renault, la salle à manger d’honneur de la Bundesbank à Francfort ou réalise des œuvres monumentales pour la Gare Montparnasse à Paris ou la façade de l’immeuble d’RTL. Et les dernières grandes séries de toiles (il meurt en 1997) versent de plus en plus dans une dimension cosmique qu’il accentue encore en parlant de « métagalaxies » ou de « paysages interstellaires ».

Mais à y bien regarder, l’œuvre de Vasarely n’a pas tant évolué que cela. Si l’on compare une œuvre sur papier de 1938 (Zèbres-A) et Oerveng de 1974, un poster caractéristique de la période cybernétique, on voit que la différence n’est pas si grande et que beaucoup de choses étaient en germe dès les premiers travaux. C’est à la fois ce qui fait la force de l’artiste (son style est immédiatement identifiable) et sa faiblesse (on a le sentiment d’avoir rapidement fait le tour de son œuvre). Et si beaucoup de pièces présentées dans l’exposition du Centre Pompidou aujourd’hui peuvent sembler naïves ou démodées, c’est parce qu’elles répondent à une ambition qui n’a plus trop d’écho aujourd’hui. En les concevant, Vasarely voulait créer un esperanto visuel, une sorte de langage universel issu du modernisme des années 20, fortement inspiré par des théories scientifiques (il a beaucoup regardé, par exemple, pour les couleurs, les travaux de Wilhelm Ostwald, pionnier de la chimie physique) et qui devait s’adresser à tous les peuples. Or aujourd’hui, à l’heure d’un certain repli, du rejet de l’idée de mondialisation qui profiterait à l’ensemble de la planète, cette utopie semble anachronique et totalement étrangère aux questions qui nous préoccupent. Sans doute faudra-t-il attendre encore un peu pour que Vasarely retrouve la place qu’il mérite (peut-être) dans l’histoire de l’art.

Au Centre Pompidou, pendant que se tient l’exposition Vasarely, se poursuit la saison France-Roumanie qui aura lieu jusqu’à l’été 2019 et qui coïncide avec la présidence roumaine du Conseil de l’Union européenne (une très belle confrontation entre les peintres Ciprian Muresan et Serban Savu y est toujours en cours et on annonce pour bientôt une exposition Isidore Isou). Mais si on veut avoir une histoire globale de l’art roumain, depuis le début du XXe siècle jusqu’à nos jours, c’est dans un autre temple des années 70, le siège du parti communiste, place du Colonel Fabien, qu’il faut se rendre. Là, dans cet incroyable bâtiment construit par Oscar Niemeyer, après qu’il ait fui le Brésil suite au coup d’état militaire (et qui sert aussi désormais à des défilés de mode, grandeur et décadence du communisme français !), est présenté une exposition conçue par Ami Barak qui montre l’importance et la richesse de la scène roumaine dans les avant-gardes d’hier et d’aujourd’hui. On passe de Brancusi, bien sûr, à Tristan Tzara et Marcel Iancu, les fondateurs du dadaïsme, puis aux surréalistes Viktor Brauner et Jacques Herold et aux lettristes. Après la guerre, ce sont les artistes dissidents au régime communiste et qui souvent n’ont pas eu les moyens de fuir (paradoxe dans un tel lieu !) qui sont évoqués avec Cadéré, Ion Grigorescu ou Geta Bträtescu. Et dans les années 70, le conceptuel Decebel Scriba ou le groupe Sigma, dont les préoccupations n’étaient pas si étrangères, d’ailleurs, à celle de Vasarely.

Mais l’intérêt de l’exposition est aussi de montrer cette génération de peintres que l’on a découverte dans les années 2000, qui a été défendue par la galerie Plan B de Cluj (c’est de cette ville que bon nombre de ces peintres sont originaires) et à qui feu l’Institut culturel Louis Vuitton avait jadis consacré une exposition (cf http://larepubliquedelart.com/du-cote-des-carpathes/). Adrian Ghenie en est bien sûr le chef de file, mais on peut y voir aussi des artistes attachants et sensuels comme Cornel Bradascu. Et ceux que l’on voit souvent dans l’hexagone, comme Mircea Cantor, qui fut lauréat du Prix Duchamp en 2011, ou l’inénarrable Dan Perjovski, qui vient d’avoir une exposition personnelle chez Michel Rein, sont aussi présents. Tout comme la jeune génération que l’on découvre et qui semble pleine de promesses (Vlad Nancă, Anca Munteanu Rimnic, etc.). Bref, autant pour le lieu lui-même que pour la traversée d’une scène artistique qui est parmi les plus fécondes, l’exposition mérite qu’on s’y attarde et que l’on médite sur les aléas de l’histoire (avec un grand H)..

A noter que dans le genre nostalgie, le galeriste Hervé Loevenbruck et la commissaire et critique Stéphane Corréard  viennent de s’associer pour ouvrir un lieu dont le but est de redécouvrir certains artistes ou groupes injustement oubliés. Au programme de leur première exposition : un hommage aux grandes galeristes de Saint-Germain des Prés des années 60/70 que furent Iris Clerc et Jeannine de Goldschmidt, la compagne de Pierre Restany, aves des œuvres d’artistes (pour le coup pas vraiment oubliés et qui viennent pour partie directement de la collection du théoricien des Nouveaux réalistes) comme César, Arman, Yves Klein, Alain Jacquet, Daniel Spoerri, mais aussi le moins connus Roy Adzak . De toute évidence, l’heure est au come-back !

Vasarely, le partage des formes, jusqu’au 6 mai au Centre Pompidou,  galerie 2, niveau 6 (www.centrepompidou.fr)

Ex-east, Des histoires passées et récentes des avant-gardes roumaines, jusqu’au 16 mars à l’Espace Niemeyer, 2 Place du Colonel Fabien 75019 Paris

Chez Iris et Jeannine, jusqu’au 2 mars à la galerie Loeve&Co, 15 rue des Beaux-Arts 75006 Paris (www.loeveandco.com)

 

Images : Victor Vasarely, Oerveng, du portfolio Progression 3, 1974, poster offset 41 x 41 cm, Editions du Griffon, Neuchâtel © Editions du Griffon, Neuchâtel © ADAGP, Paris, 2018 ; Zèbres-A, 1938, encre de chine et huile sur papier , 48,7 x 59,8 cm, Collection particulière en dépôt à la Fondation Vasarely d’Aix-en-Provence, photo : Fabrice Lepeltier, © ADAGP, Paris, 2018 ; vue de la coupole de l’Espace Niemeyer avec un programme de projections vidéos de, entre autres, Gabriela Vanga, Doru Tulcan, Constantin Flondor, photo: Romain Lecuyer; Decebal Scriba, Série masque 2, ensemble de 3 photographies, 30 x 30 cm chacune. Courtoisie de la collection Ovidiu Sandor, photo YAP Studio

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commentaires

2 Réponses pour Le come-back des seventies

Udnie dit: 16 février 2019 à 11 h 44 min

Vous expliquez très bien ce phénomène de saturation visuelle sur le public des œuvres de Vasarely pendant les années 70.
Comme le furent d’une moindre manière celles de Dali, Mathieu et Miro.
Mais il s’avère que ces quatre artistes ont repris un souffle esthétique certain chez les esthéticiens, critiques et autres marchand.
( Miro fut bien « vendu  » dès le commencement de sa carrière.)

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