de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Le Prix Ricard, le pouls de l’époque

Le Prix Ricard, le pouls de l’époque

Chaque année, l’exposition des artistes en lice pour le Prix de la Fondation d’entreprise Ricard, comme les listes du Goncourt ou du Renaudot, annonce la rentrée. Car ce prix, qui est censé récompenser un des meilleurs artistes français de la jeune génération et qui permet au vainqueur de voir  une de ses œuvres entrer dans les collections du Centre Pompidou (à partir de cette année, il bénéficiera aussi d’une exposition dans un centre d’art étranger), est décerné pendant la FIAC, c’est-à-dire au plus fort de l’activité artistique parisienne. Chaque nouvelle édition est aussi confiée à un nouveau commissaire qui a pour charge de sélectionner  les participants et d’organiser l’exposition qui présentera leurs œuvres et, cette fois, c’est le collectif bellevillois castillo/corrales, une bande de critiques, artistes et commissaires qui sont tout autant galeriste que libraires et éditeurs, que Colette Barbier, la directrice de la Fondation, a retenu. Ils ont intitulé leur exposition L’Epoque, les Humeurs, les Valeurs, l’Attention, en faisant référence au baudelairien « L’Epoque, la mode, la morale, la passion », mais aussi pour bien marquer à quel point les critères d’appréciation de l’art et de l’artiste ont changé depuis le XIXe siècle, « l’attention » étant peut-être le critère le plus déterminant dans le monde d’aujourd’hui où , comme le disent le commissaires : « tout semble se mouvoir à chaque instant, au fil du temps, un temps changeant, influent sur les comportements de manière à la fois passagère et profonde ».

L’un des principaux mérites de castillo/corrales est d’avoir retenu des artistes (six, trois garçons, trois filles) à peine trentenaires et pour la plupart totalement inconnus (de moi en tous cas). Les années précédentes, en effet, il y avait toujours quelques artistes que l’on avait déjà repérés, dont on connaissait le travail et pour lesquels on arrivait d’emblée avec un jugement favorable (ou défavorable). Cette année, ce n’est pas le cas et, en dehors de Camille Blatrix, qui a bénéficié récemment d’une exposition chez Balice Hertling, la galerie qui le représente, tous ont été très peu vus sur la scène française (même si certains ont déjà des galeries à l’étranger). L’avantage de cette situation est de les mettre tous sur un pied d’égalité et de faire en sorte que la compétition (puisque compétition il y a) soit vraiment ouverte. Mais le risque est que le jugement ne porte que sur les œuvres présentées et pas sur l’ensemble du travail. D’où l’importance des pièces présentées à la Fondation Ricard et que l’on va s’efforcer de commenter ici.

FR-Prix Ricard 2014-040Si l’on doit s‘en tenir au critère de la forme la plus aboutie, c’est sans doute le nom de Camille Blatrix qui vient à l’esprit (mais n’est-ce pas justement parce qu’on connaît le soin qu’il apporte à la réalisation de ses pièces ?). Quoiqu’il en soit, les œuvres qu’il propose, Je veux passer le reste de ma vie avec toi et Still’elle, qui sont comme deux éléments qui matérialisent la présence d’une porte fictive, tranchent par la qualité et le fini de leur réalisation sur celles de ses acolytes. Il s’agit d’une sorte d’interphone encastré dans le mur comme on en trouve devant les hôtels, qui fait aussi baromètre et sur le bouton duquel il faut appuyer pour rentrer en contact avec la réception. Mais l’artiste lui donne une forme tout à fait originale qui se termine par une sorte de petit bonhomme à la figure joviale. Lui fait face, à la même hauteur, une tige en aluminium avec du bois, de l’argent et de l’ivoire reconstitué, qui se termine, elle-aussi, par un profil que Camille Blatrix définit comme étant « sa copine ». On ne sait pas trop ce que sont ces objets qui pourraient trouver leur place dans une exposition consacrée au surréalisme, ni même s’ils porteurs d’un sens en particulier (ils semblent renvoyer, en tous cas, à un ailleurs), mais la poésie qui les anime, l’humour dont ils sont porteurs et la fantaisie qui les caractérise font qu’ils frappent la mémoire et stimulent l’imagination.

En matière de fini de la réalisation, les deux pièces de Marie Angeletti, Joker et Chimes, même s’il s’agit d’une vidéo et d’une double projection mélangeant slide show et vidéo, n’ont rien à leur envier. Car on est épaté de voir le soin que la jeune femme a apporté à faire se succéder des images qui se répondent formellement, comme la photo d’une baguette de chef d’orchestre qui précède celle de la lance que tient la figurine équestre située sur le toit du magasin Hermès, juste à côté. Mais justement, tout cela reste très formel, et on se demande bien ce que cherche à montrer l’artiste qui situe ses vidéos dans le monde de l’art ou de l’entertainment. Et ce ne sont pas ses propres explications lors de la présentation des œuvres aux membres du jury (« C’est une question d’identité, de réalité… ») qui éclairent beaucoup la lanterne.

Plus intrigante, même si guère plus claire sur le plan du sens, est la proposition de Mélanie Matranga. Elle a consisté à recouvrir tout l’espace d’exposition de la Fondation d’une moquette beige, à travers laquelle on sent tout un réseau de fils électriques qui ressortent, par endroits, sous la forme de prises. A un autre endroit (qui est en fait une autre œuvre, alors qu’on pourrait croire qu’elle n’est que l’aboutissement de la première), les fils ressortent pour alimenter de petites enceintes, elles-mêmes placées sous une grande cloche en papier, qui diffusent doucement différentes sortes de musique. Il s’agit d’un travail sur le son, mais aussi sur l’espace, sur la manière dont on appréhende l’espace en sentant les fils sous ses pieds. C’est curieux, original et intelligent.

FR-Prix Ricard 2014-053Curieux, le travail de Jean-Alain Corre l’est aussi qui mélange des formes et des matériaux de diverses provenances, autant nobles que de récupération, pour créer des assemblages bruts, qui s’imposent davantage par leur présence que par leur volonté de séduction. Il y a une force indéniable dans ces sculptures qui témoignent d’un beau sens des proportions et d’une ambition intellectuelle manifeste. Le problème, c’est que cette esthétique donne trop un sentiment de déjà-vu (que l’on pourrait situer, en gros, entre Benoit Maire et Neil Beloufa). Par ailleurs, je ne suis pas sûr que le fait de montrer trois grosses pièces lui rende vraiment service. Elles finissent par trop envahir l’espace et donner un sentiment de redite.

Je ne suis pas sûr non plus d’avoir une opinion bien précise du travail d’Hendrik Hegray, cet artiste qui évolue beaucoup, d’après ce qu’on m’a dit, dans le milieu de la musique. Car les pièces qu’il montre dans l’exposition (un mur de photocopies qui alterne celles de ses propres dessins à celles d’images SM et qui semble à géométrie variable ; une vidéo montrant le paysage dans lequel il a grandi) ne donnent pas vraiment une idée bien claire de l’univers dans lequel il s’inscrit. Mais sans doute faudrait-il voir davantage de pièces pour se faire une meilleure idée.

Alors pour finir, peut-être la proposition la plus intéressante (avec celle de Camille Blatrix) est-elle celle, radicale, d’Audrey Cottin. Car cette jeune artiste a décidé de ne plus travailler qu’en collaboration avec des gens qui n’appartiennent pas, a priori, au milieu de l’art : des scientifiques, des chercheurs,  des intellectuels. A la Fondation Ricard, elle présente une œuvre intitulée Active Painting et qui est une grande bande de toile peinte que les spectateurs, en groupe d’au moins deux personnes, doivent tenter de déplier puis de replier, dans le but d’activer leurs fonctions cognitives.  Mais une autre pièce importante est une performance qui aura lieu le 19 septembre à 18h et le 23 octobre à 12h et 18h et qui consiste, d’après ce que j’en ai compris, à se faire mesurer le cerveau (une bande annonce est projetée toutes les 20 minutes dans l’exposition). Il faudra donc revenir pour en comprendre davantage, mais on est très favorablement intéressé par ce mode d’explorations et de collaborations qui relève d’une pensée toute contemporaine.

Et pour finir encore, il faut dire que castillo/corrales n’a pas seulement juxtaposé les œuvres des différents participants, mais qu’il a vraiment conçu une exposition à l’intérieur de laquelle les sons et les esthétiques se répondent, créent des ambiances particulières et invitent le spectateur plus à un parcours qu’à une simple déambulation. Sa manière de humer l’air du temps – et dont sont censés rendre compte les œuvres présentées -, en dépit d’un aspect fragmentaire et moins abouti de certaines propositions, donnent un aperçu assez juste, il me semble, des cultures, des médiums et des positionnements qui interrogent et préoccupent les jeunes artistes d’aujourd’hui.

L’Epoque, les Humeurs, les Valeurs, l’Attention jusqu’au 31 octobre à la Fondation d’entreprise Ricard, 12 rue Boissy d’Anglas 75008 Paris (www.fondation-entreprise-ricard.com)

Images : vue d’ensemble de l’exposition avec, à droite, la pièce de Jean-Alain Corre, Métro bondage (gingembre) et, à gauche, la pièce de Mélanie Matranga, complexe ou compliqué ; Je veux passer le reste de ma vie avec toi de Camille Blatrix ; Joker de Marie Angeletti. Photos : Aurélien Mole.

 

 

 

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour Le Prix Ricard, le pouls de l’époque

Gertrud dit: 21 septembre 2014 à 16 h 56 min

Merci pour l’analyse et les commentaires qui éclairent quelque peu ma lanterne. La visite de l’exposition m’avait laissée dubitative.

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