de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Les 50 ans de la galerie Templon

Les 50 ans de la galerie Templon

Longue histoire que celle de la galerie Daniel Templon qui fête cette année ses cinquante ans et qui constitue sans conteste une des galeries les plus influentes pour l’histoire et le marché de l’art français du demi-siècle passé ! Tout commence en 1966, lorsque Daniel Templon, qui n’est alors âgé que de 21 ans et qui a eu la révélation de l’art en découvrant des cartes postales reproduisant des œuvres d’artistes contemporains à la librairie Maspero, décide, avec quelques compères, d’ouvrir une galerie dans une cave de la rue Bonaparte. Nous sommes deux ans avant les évènements de 68 et en France, où l’on croit encore être au cœur du monde artistique, règne la seconde Ecole de Paris, triomphe de l’abstraction. Dans un premier temps, le jeune galeriste montre les représentants de cette école, parmi lesquels Dimitrienko et Zao Wou-Ki, mais aussi des artistes dont le nom est un peu oublié aujourd’hui comme Ado ou Michel Tyszblat. Mais très vite, il ressent le besoin de sortir de l’hexagone et se rend, dès 68, à la Documenta de Kassel où est présentée l’avant-garde de l’art mondial. Là, il a la révélation de l’art américain et des artistes du Pop (Warhol, Rauschenberg, etc.) qui font entrer la culture populaire dans la peinture ou du minimalisme (Judd, Sol LeWitt, Robert Morris, etc.) dont les œuvres débordent largement le cadre traditionnel. Il décide de les défendre à une époque où la France pense encore que l’Amérique est incapable de produire de l’art de qualité et, dès qu’il le peut, se rend en Allemagne où il a la possibilité de voir des œuvres de ces artistes.

Car à l’époque, aller aux Etats-Unis est encore une aventure onéreuse et complexe et il lui faut quatre ans avant de pouvoir réunir les fonds pour s’y rendre et y séjourner quelques temps. Lorsqu’il a enfin l’opportunité de le faire, il y rencontre, en particulier grâce à Bernar Venet qui y vit, de nombreux artistes et noue des liens, essentiels pour la suite de sa carrière, avec Leo Castelli, le fameux marchand de Jasper Johns et des artistes pop. A partir de là, Daniel Templon va imposer en France les artistes qui changeront le cours de l’histoire de l’art. Et lorsqu’il sera question de quitter la rue Bonaparte, il aura l’intuition de venir s’installer dans le Marais, où l’on trouve alors des espaces qui ressemblent aux galeries américaines, avant même l’ouverture du Centre Pompidou. Mais pendant toute cette période, il ne se contentera pas de montrer les artistes américains qu’il affectionne tant, mais défendra aussi le travail des français Boltanski, Martin Barré, Ben, Buren, les artistes de Supports/Surfaces… Jusqu’à aujourd’hui, où la galerie, après avoir investi un autre espace rue Beaubourg et ouvert une succursale à Bruxelles, présente les œuvres de, entre autres, Jonathan Meese, Jan Fabre, Garouste ou Kehinde Wiley.

C’est toute cette longue histoire, qui se confond avec l’histoire de l’art des années 60 à nos jours, que raconte le livre qui vient de paraître aux Editions Flammarion sous le titre de Daniel Templon, Une histoire de l’art contemporain. Sous la plume de l’universitaire Julie Verlaine, il retrace cette aventure de manière très complète et exhaustive et en s’appuyant scientifiquement sur les archives de la galerie. Mais il le fait aussi de manière originale, en ponctuant chaque chapitre d’un entretien avec le galeriste, qui donne sa propre version des faits. Et c’est ce qui en fait le piment, car celui-ci n’a pas sa langue dans sa poche et il n’hésite à « balancer » tout ce qu’il a sur le cœur. Concernant les artistes, par exemple, il révèle qu’autant « chez Sol LeWitt, ce que l’on ressentait dès la première impression, c’était une profonde sensibilité,  paradoxalement éloignée de la rigueur minimaliste de son art », autant « Donald Judd était un homme sérieux, voire rigide, rarement dans l’humour ». De Richard Serra, il dit aussi que « l’homme est particulier, totalement égocentrique, ignorant les usages élémentaires de la civilité ». Quant à Anselm Kiefer, à qui il a demandé ce qu’il pensait des vignobles du Bordelais, celui-ci lui aurait répondu : « Quel dommage que le France ne soit pas devenue le jardin de l’Allemagne ! »

Enfin, une rivalité a parcouru la carrière de Daniel Templon, celle avec Yvon Lambert, qui a toujours eu une galerie dans les mêmes secteurs géographiques que lui et avec qui il a partagé un certain nombre d’artistes. A propos de son confrère, il a ces propos doux-amers : « De huit ans mon aîné, venant de prendre sa retraite, Yvon Lambert et moi sommes en fait de faux rivaux. Même si quelques artistes ont choisi, dans le passé, de quitter sa galerie pour rejoindre la mienne (…), nous n’avons jamais été concurrents. En revanche, nous avons grandement animé la scène française dès les années 60. (…) Par notre longévité, notre programme audacieux, nous avons été progressivement été considérés comme deux galeristes historiques. Mais les différences l’emportent. D’abord nos options esthétiques n’ont été que partiellement les mêmes. Lambert a toujours été le galeriste du minimalisme, du conceptuel et de l’abstrait. (…) Moi, je suis allé chercher beaucoup d’autres artistes : j’ai élargi mon champ d’intérêt. J’ai été plus généraliste et plus international. (…) Rétrospectivement, je pense que mon programme a été beaucoup plus complexe et intéressant, plus culturel. J’ai apporté un vrai point de vue éclectique sur une époque, un demi-siècle. Le panorama a été considérablement plus large. »

wishartSi le livre consacré à la galerie Templon couvre une période récente, l’autobiographie de Michael Wishart, Le Saut de l’ange, publié en 1977, en Angleterre, mais qui vient juste d’être traduit en français (Editions Payot), renvoie à une époque plus ancienne. Michael Wishart, dont le nom n’est plus très connu en France aujourd’hui, est un peintre anglais né en 1928 et mort en 1996, à l’âge de 68 ans. A l’âge de 16 ans, une exposition le rendit célèbre et en fit un des peintres les plus prometteurs de l’après-guerre, auprès de Francis Bacon et de Lucian Freud, dont il fut très proche. Mais les addictions en tous genres et un goût immodéré de la fête ne lui permirent pas de maintenir ce niveau tout au long de sa carrière. Peintre de paysage romantique, dans la grande tradition anglaise, Michael Wishart resta insensible au vent de la modernité : « le Pop est à la peinture ce que le chewing-gum est à la gastronomie, déclara-t-il un jour, et je préfère cette dernière. »

Le Saut de l’ange, qui fit scandale lors de sa parution en Angleterre, raconte les premières années de sa vie (jusqu’à 33 ans). On y parle peu d’art et de peinture, mais on le suit à travers tous ses voyages en Europe (surtout en France où il vécut souvent) et on y rencontre toutes les personnalités qu’il a côtoyées, de Bacon et Lucien Freud, déjà cités, en passant par Cocteau, Christian Bérard, Marie-Laure de Noailles, Peggy Guggenheim ou Noureev. Très séduisant et cultivé, il eut de nombreux amants, mais épousa néanmoins Ann Dunn, la fille d’un lord richissime, lors d’une fête qui se tint dans le studio de Bacon et dura deux jours et trois nuits. On peut, à la lecture de ces pages où l’alcool et la drogue coulent à flot, éprouver un sentiment d’ennui et de superficialité, mais force est de reconnaitre que les célébrités qui les animent font désormais partie de la légende.

Abdessemed 1Enfin, ce n’est pas un livre d’Adel Abdessemed, mais sur Adel Abdessemed qu’ont publié récemment Manuella Editions. Et par des contributeurs qui ne sont pas les premiers venus puisqu’il s’agit, entre autres, d’Elisabeth de Fontenay, de Julia Kristeva, d’Emanuele Coccia, de Hans Ulrich Obrist, de Philippe-Alain Michaud et de Jacques Rancière. Adel Abdessemed est cet artiste qui aborde la question de la violence et de la responsabilité de l’artiste de front et dont les œuvres choc font souvent sensation. Les neuf essais réunis dans ce volume, qui seront publiés dans l’importante monographie à paraître en anglais, analysent son travail selon des perspectives historiques (la représentation de la douleur dans l’art occidental), philosophiques (la place de l’animalité, en lien surtout avec une vidéo dans laquelle on voit des animaux tués à coups de marteau qui a donné lieu à de nombreuses manifestations), esthétiques (la question de la représentation « directe » de la violence). Indépendamment de l’opinion que l’on peut avoir de cet artiste qui se définit lui-même comme un « artiste des actes », ils disent bien l’importance de son apport au débat d’aujourd’hui et le rayonnement dont il jouit bien au-delà de la simple sphère artistique.

– Julie Verlaine, Daniel Templon, Une histoire de l’art contemporain, éditions Flammarion, 480 pages abondamment illustrées, 35€

-Michael Wishart, Le Saut de l’ange (traduit de l’anglais par Catherine Piola), éditions Payot, 333 pages, 21€

Adel Abdessemed par, Manuella Editions, 256 pages, 19€

 

Images : Daniel Templon et David LaChapelle devant le portrait de Léo Castelli par Andy Warhol, 2014  © Sylvie Boulloud ; photo de Michael Wishart (DR) ; vue de l’exposition d’Adel Abdessemed, Jalousies, qui s’est tenu récemment au Musée de Vence avec la sculpture, Le Cri (photo Victor Picon).

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commentaires

3 Réponses pour Les 50 ans de la galerie Templon

Annelise R dit: 30 mai 2016 à 20 h 58 min

Beau papier Patrick Scemama. Vous lis souvent avec tant de curiosité sans avoir le temps de manifester mon intérêt. Je connaissais le mot de Kiefer, si cela avait été le cas pensez-vous que ses cieux eussent été (comme on dit) moins fuligineux? Bien à vous, en sympathie. AR

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