de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Les figures silencieuses de Djamel Tatah

Les figures silencieuses de Djamel Tatah

Les saisons passent et ne se ressemblent pas à la Fondation Maeght de Saint-Paul de Vence. Après le bling-bling et l’histoire de l’art repensée sans complexe cet  été par Bernard-Henri Lévy (cf http://larepubliquedelart.com/le-grand-nimporte-quoi/), voilà une exposition qui est son exact contraire, c’est-à-dire calme, posée, sans esbroufe.  C’est celle que l’excellent peintre Djamel Tatah propose sous le titre « Monographie. ».  Dans les salles silencieuses et beaucoup moins envahies, à cette période de l’année, par les touristes, on y est face à des personnages solitaires qui se détachent sur un fond monochrome et dont le regard, la plupart du temps, nous échappe. Des personnages, de sexes masculins ou féminins,  peints à échelle humaine, sur de grandes toiles, mais qui ne donnent jamais dans le gigantisme et dont les pieds ne sont quasiment jamais représentés, comme si l’artiste voulait que le spectateur fasse corps avec le tableau, qu’il s’y projette littéralement. Des personnages aussi dont le visage a été blanchi, comme pour lui donner l’apparence d’un masque et lui retirer toute expressivité trop immédiatement identifiable.

Depuis plus de vingt-cinq ans, Djamel Tatah ne peint  que cela, des personnages  qu’il décline dans un répertoire de poses (assis, debout, couché, dormant ou flottant dans l’espace) sur des fonds monochromes qui vont du bleu à l’ocre, en passant par le vert et le jaune. Au début, il peignait sur du bois récupéré,  à la cire et en se concentrant sur le visage, ce qui donnait au tableau (de format plus réduit) le caractère d’une icône. Mais très vite, il est passé aux châssis traditionnels, ce qui lui a permis d’aborder de plus grandes compositions, où le corps apparaît presqu’entièrement et les personnages se multiplient, dans un système de répétition (positions identiques) ou de contrepoint (positions qui se complètent). Mais à la différence des peintures d’histoire, celles de Djamel Tatah ne racontent rien, elles ne font que figurer et lorsqu’on rencontre plusieurs personnages sur un tableau, c’est souvent le même qui se différencie juste par la couleur de ses vêtements. Plus que de personnages différents,  c’est d’un chœur dont il faudrait parler, un chœur qui est multiple, mais qui parle par la même voix.

05 TatanEt comme le chœur de la tragédie antique commente l’action plus qu’il n’y participe, les personnages de Dajmel Tatah semblent hors du monde, jamais asservis à une fonction qui permettraient de les identifier à tel ou tel rôle.  On ne sait ni d’où ils viennent, ni où ils vont. Ils sont en cela contemporains de ceux de Beckett et d’une vision tragique de l’existence. Pourtant, à bien y regarder, l’histoire n’est pas loin et on sent poindre, sous les corps couchés ou répliqués de face, comme les échos d’une guerre, d’une répression ou d’une violence faite par l’homme à ses congénères (et on peut se demander aussi si les visages blanchis ne font écho aux questions d’un racisme que l’artiste, en raison de ses origines magrébines, a certainement dû connaître). « J’ai l’impression que ces hommes et ces femmes, explique-t-il, pourtant généralement peu loquace sur son travail, ont conscience d’appartenir à une espèce en voie de disparition, et ce sentiment accentue leur présence au monde. Ils sont la multitude solidaire : si vous les regardez bien, vous vous apercevez qu’ils sont secrètement solidaires. Séparés mais ensemble, ils avancent et leur désir semble suspendu par un temps immobile. Je les vois marcher dans les rues. Ils sont assis, en paix, au travail, manifestant, même s’ils sont en guerre, une sorte de neutralité volontaire. Ils tentent de s’abstraire du tableau, de rester hors-champ. »

On pourrait penser, dès lors, que cette peinture reste froide, désincarnée, distante. Et il vrai que par la manière qu’elle a de faire vibrer l’espace, de couper certaines grandes compositions par une bande de couleur ou d’inscrire les figures humaines dans des plans plus construits (surtout dans les œuvres récentes), elle tend vers l’abstraction métaphysique. Certains tableaux, d’ailleurs, fascinent, par leur extrême économie de moyens, comme celui, sans titre (comme toutes les œuvres de l’artiste),  d’un corps couché au sol qui ne représente qu’une toute petite part de la toile, le reste n’étant qu’un monochrome ocre, comme si ce corps « tenait » la toile, la distribuait à sa mesure. On pourrait donc penser que cette peinture, qui relève d’une pratique conceptuelle, n’émeuve pas, si, au bout du compte, elle ne se révélait extrêmement proche, habitée, humaine. Car c’est le garçon que l’on croise tous les jours ce jeune homme que Djamel Tatah a peint sur plusieurs tableaux, regard baissé, mains dans les poches, et dont l’attitude nous est si familière. Car c’est notre voisine de pallier cette femme aux cheveux mi-longs et dont ne sait si la posture un peu lasse cache une indifférence ou au contraire un désespoir face à la misère du monde .Et lorsqu’au détour de l’accrochage de la Fondation Maeght (au demeurant très bien fait), on est surpris par un personnage qui nous fait face et qui est à notre taille, on a presque envie de le saluer et de le prendre dans nos bras.

« Il s’agit bien de « nous », dit aussi Olivier Kaeppelin dans le catalogue : moi et autrui, moi ou autrui ».  Mélancolique, silencieuse, méditative, la peinture de Djamel Tatah sait aussi faire preuve d’une formidable empathie.

Monographie, jusqu’au 16 mars à la Fondation Maeght, 623 Chemin des Gardettes, 06570 Saint-Paul de Vence (www.fondation-maeght.com)

L’exposition est réalisée en partenariat avec le Musée Public d’Art Moderne et Contemporain d’Alger (www.mama-dz.com) et l’Académie de France à Rome – Villa Médicis. Un catalogue, avec des textes, entre autres, d’Eric de Chassey et d’Olivier Kaeppelin a été édité à cette occasion.

 

Images : Sans titre, 2008. Huile et cire sur toile, 205.5 x 173.5 cm. FNAC 09-126. Collection du Centre national des arts plastiques. Photo Jean-Louis Losi © Djamel Tatah, Adagp Paris 2013 ; Sans titre, 1999. Huile et cire sur toile, 220 x 200 cm. Collection particulière. Photo Adam Rzepka © Djamel Tatah, Adagp Paris 2013

 

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