de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Les formes et les forces de Raphaël Zarka

Les formes et les forces de Raphaël Zarka

Strasbourg, pendant les Fêtes de fin d’année, c’est d’abord son marché de Noël, ses illuminations et ses odeurs de cannelle et d’épices qui envahissent toute la ville. Mais si vous n’aimez pas le vin chaud, si Noël vous laisse de glace ou que les boules et guirlandes électriques vous lassent un peu, vous pouvez aller faire un tour du côté du Musée d’art moderne et contemporain. On y présente une très intéressante exposition réalisée à l’occasion du 30e anniversaire des Fonds régionaux d’art contemporain (les FRAC). Elle a pour titre « Formes et Forces », en référence au livre de l’historien d’art René Huyghe, qui avait été conservateur au Louvre et qui, pendant la Guerre, avait pris une part importante dans la sauvegarde des œuvres des collections nationales, et elle a pour commissaire Raphaël Zarka, un artiste dont la pratique relève à bien des égards de celle du collectionneur (cf : https://larepubliquedelart.com/lart-du-skate-et-de-la-conversation/). Raphaël Zarka a donc été invité à faire son propre choix à l’intérieur des collections du FRAC Alsace et, comme c’est souvent le cas lors d’expositions imaginées par des artistes (on pense, par exemple, à la magnifique carte blanche laissée, il y a quelques années, à Ugo Rondinone, au Palais de Tokyo), celui-ci se révèle passionnant car il met en avant certains artistes qui ne sont pas les plus connus et qu’on découvre à cette occasion, et, bien sûr, il brosse un autoportrait « en creux ».

« Formes et Forces » : dans son livre, René Huyghe reliait l’art non seulement à l’homme et à la société, mais aussi aux formes de l’univers. C’est un peu de ce postulat que part Raphaël Zarka, lui qui, à l’inverse de l’artiste romantique et démiurge, mais à l’instar de Borges, pense que toutes les formes existent déjà dans la nature et que tout n’est affaire que de mutation, de recyclage, de réinvention. Ainsi, le choix qu’il opère dans les collections du FRAC est avant tout d’œuvres qui témoignent de formes existantes (animales ou végétales, l’homme étant le plus souvent absent, sauf dans certaines vidéos, où il n’est toutefois pas le sujet central, juste un intervenant) pour les mettre en relation avec d’autres, qui sont de pures constructions mentales. On passe ainsi d’un dessin mescalinien d’Henri Michaux à une œuvre d’Henri Cueco représentant des sentiers d’herbe folle circonscrits dans un triangle et un trapèze à la photo en noir et blanc parfaitement détaillée d’une aile de faucon de Balthasar Burkhard ou à une toile purement abstraite d’Aurélie Nemours. Il n’y a rien là d’appuyé ou de démonstratif, mais juste un léger glissement, parfois imperceptible, et qui fait qu’on passe d’une pièce à une autre de manière naturelle, comme si cela allait de soi, alors que les œuvres n’ont rien à voir les unes avec les autres. Deux pièces sont, à cet égard, peut-être plus significatives que d’autres : la première est une suite de lithographies de Cy Twombly, Natural History Part I, qui évoque la transformation du champignon jusqu’à l’arme nucléaire et sur laquelle l’artiste a rajouté soit un dessin, soit un collage, à tel point qu’on ne sait plus au bout du compte, ce qui appartient au processus de reproduction et ce qui est de la main même de Twombly. La seconde est une vidéo de Raphaël Zarka lui-même. Intitulée « Gibellina Vecchia », elle a été tournée sur le site de ce village sicilien qui a été ravagé par un tremblement de terre en 1968 et sur lequel, en hommage aux victimes, Alberto Burri a érigé une œuvre monumentale, à l’intérieur de laquelle on peut évoluer.En longs plans fixes,on y voit la vie qui reprend peu à peu, des géomètres qui prennent des mesures, des jeunes qui s’amusent, des moutons qui paissent. Les formes naturelles dialoguent avec celles, artificielles, créées par le sculpteur italien, ou plutôt l’homme s’empare de ces blocs de béton pour les investir différemment, à l’image de ces rampes de skate que Raphaël Zarka affectionne particulièrement  et qui finissent par s’intégrer au contexte urbain au point de devenir de véritables œuvres d’art. D’un statut à un autre, la boucle se perpétue, les formes se modifient, comme en témoigne cette étonnante photo de Pierre Savatier qui, en agrandissant à grande échelle une goutte d’eau, lui donne des allures de cratères de lune.

MerzMais il est un autre facteur qui parcourt l’exposition et qui renvoie peut-être à la « force » évoquée dans le titre : celle du temps, qui use, polit ou blanchit jusqu’à l’effacement. On sait l’artiste-commissaire très admiratif du travail de Tacita Dean ou de Gabriel Orozco et l’on est donc pas étonné de retrouver chez lui cette fascination pour l’indicible, le ténu, voire, comme disait Duchamp, « l’infra-mince ». Et pas étonné de retrouver dans l’exposition des œuvres d’artistes comme Edith Dekyndt (dont la vidéo d’un drapeau qui flotte au vent rappelle celles, justement, de Tacita Dean), Marie Cool et Fabio Balducci (des dessins qui se transmettent par photocopie, en s’effaçant un peu plus à chaque fois) ou Dove Allouche (une très belle suite de photos, Le Temps scellé, qui revient sur le lieu où a été tourné le film Stalker de Tarkovski, pour montrer que rien n’a changé depuis). C’est la trace que recherche là Raphaël Zarka, celle qui nous unit à la nuit des temps, comme le soulignent aussi la toile de Mario Merz (Mulino di Lanzo), qui renvoie à l’art paléolithique, celle d’Adam Adach qui ne retient plus que l’apparence des choses, les belles aquarelles d’Yvan Salomone ou les photos grandeur nature de vitrines délaissées de Philippe Gronon.

A propos de toile, le petit document distribué aux visiteurs de l’exposition souligne « la rémanence de la peinture » à l’intérieur de celle-ci, à cause surtout des qualités picturales de certaines pièces, comme la photo de Jean-Marc  Bustamante (Tableau n°39). J’avoue avoir été moins sensible à cet aspect, même si on connaît le goût et la connaissance de Raphaël Zarka pour la peinture, en particulier italienne, et pour les formes qu’on peut en déduire. Mais j’ai pris un très grand plaisir à déambuler au milieu de cette sélection d’œuvres intelligente sans être pédante, raisonnée sans être didactique, à l’image de l’artiste lui-même.

Formes et Forces, jusqu’au 9 février au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, 1 place Hans Arp, Strasbourg (www.musees.strasbourg.eu). Un autre volet de cette exposition (que je n’ai pas vu) se tient au Frac Alsace, à Sélestat.

Images : 4. Yvan Salomone, Sans titre, 2001-2003, Aquarelle sur papier, Format encadré : 105 x 145 x 4,3 cm Collection Frac Alsace © ADAGP, Paris 2013 ; Mario Merz, Mulino di Lanzo, 1982 Technique mixte et matériaux divers sur toile 225 x 390 cm Collection Frac Alsace © ADAGP, Paris 2013

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