de Patrick Scemama

en savoir plus

La République de l'Art
L’opéra et les arts plastiques, enfin

L’opéra et les arts plastiques, enfin

L’opéra et les arts plastiques : un vrai sujet et qui n’a donné lieu à aucune étude sérieuse à ce jour. Car si les liens entre le ballet et les artistes au XXe siècle ont été souvent commentés (que l’on pense par exemple à Picasso pour Parade, Picabia pour Relâche ou, plus près de nous, Buren pour Daphnis et Chloé et Olafur Eliasson pour Tree of Codes, pour n’en citer que quelques-uns), ceux qui unissent l’art lyrique et la création visuelle sont davantage restés dans l’ombre. Il est vrai que l’opéra, avec ses contraintes, sa forme narrative, ses personnages, etc., est plus contraignant le ballet et que, en dehors de quelques œuvres dont il sera question plus loin, laisse moins de liberté à l’imagination et à la fantaisie de l’artiste. Mais de grands créateurs s’y sont néanmoins confrontés et c’est la raison pour laquelle on était impatient de voir l’exposition que le Centre Pompidou Metz, sous le commissariat de Stéphane Ghislain Roussel et dans le cadre du 350e anniversaire de l’Opéra national de Paris, vient de consacrer à ce mariage heureux, sous le titre d’Opéra Monde.

« Son parcours n’est volontairement pas chronologique et n’a pas vocation à être exhaustif », précise d’emblée son commissaire. « Il est pensé comme un grand opéra, composé en actes, qui se déploient en plusieurs temps. » Et, de fait, après un diaporama montrant les différents rideaux de scène réalisés par des artistes contemporains pour l’Opéra de Vienne (une pratique dont devraient s‘inspirer les opéras français), on passe dans une section où sont regroupés des peintres célèbres ayant travaillé pour l’opéra (Natalia Gontcharova pour Le Coq d’or, Roland Topor pour Le Grand Macabre, Giorgio de Chirico pour Les Puritains et, bien sûr, David Hockney pour The Rake’s Progress, opéra de Stravinsky lui-même inspiré par des gravures du peintre anglais William Hogarth). Puis une salle entière est consacrée à La Flûte enchantée de Mozart, une de ces œuvres dont l’aspect féérique a le plus inspiré les artistes. On peut y voir la merveilleuse mise en scène qu’en fit William Kentridge pour la Monnaie de Bruxelles (dans un noir et blanc évoquant l’apartheid de son pays d’origine), mais aussi des maquettes d’Oscar Kokoschka pour le Festival de Salzbourg ou celles, surprenantes et épurées, d’Ewald Dülberg dans les années 30.

Une autre salle est consacrée aux mythes (Elektra, Penthésilée, Tristan, avec une séquence de la fabuleuse vidéo de Bill Viola pour le Tristan et Isolde mis en scène par Peter Sellars à l’Opéra de Paris). D’autres à des œuvres légendaires ou qui sont à la base du concept d’œuvre d’art totale (« Gesamtkunstwerk ») voulu par Wagner, Parsifal bien sûr, Einstein on the Beach de Phil Glass et Bob Wilson, Saint-François d’Assise de Messian… Une autre encore permet de retrouver le dispositif que James Turell imagina pour To be sung de Pascal Dusapin et qui brouille les repères perceptifs ou encore la scénographie révolutionnaire que Renzo Piano imagina pour Prometeo de Luigi Nono. On peut voir aussi les maquettes que Kara Walker conçut pour Norma de Bellini à la Fenice de Venise et une reproduction du somptueux rideau de scène que Julie Mehretu dessina pour l’opéra de Kaija Saariaho, Only the Sound Remains. Enfin, une part importante est dédiée à Christoph Schlingensief, le metteur en scène allemand décédé qui édifia au Burkina Faso un « village-opéra », gommant ainsi « les frontières entre fiction et réalité, pour faire du genre lyrique un art au cœur même de la vie ».

Il y a des trésors dans cette exposition comme des maquettes de Malévitch de 1932, d’autres de Lázló Moholy-Nagy pour les Contes d’Hoffmann au Kroll-Oper de Berlin ou des hommages de l’artiste « brut » Aloïse Corbaz à des cantatrices célèbres. Mais on peut reprocher à Stéphane Ghislain Roussel d’avoir accordé trop de place à des scénographes qui sont certes très talentueux, mais qui ne sont pas de véritables plasticiens pour autant. Pourquoi ouvrir, par exemple, avec le King Kong que Malgorzata Szczęśniak, la collaboratrice de Krzysztof Warlikowski, qui est aussi scénographe de l’exposition,  réalisa pour L’Affaire Makropoulos, qui est très spectaculaire, mais qui ne relève pas, à proprement-parler, d’une œuvre d’art ? Pourquoi accorder tant d’importance à Romeo Castellucci, dont le travail est plastique, mais qui n’a pas d’œuvres en dehors de celles imaginées pour la scène ? Et que font des photos de spectacles de Robert Carsen, Dmitri Tcherniakov ou même Patrice Chéreau, pour qui on a infiniment d’admiration, mais qu’on ne range pas dans la catégorie des plasticiens au même titre que Gilles Aillaud ou qu’Eduardo Arroyo ? Du coup, le concept est un peu dévoyé et un nombre important d’artistes ayant fait des décors pour l’opéra ne sont pas présents, comme les Derain et Cassandre pour le Festival d’Aix, les Léger, Masson et Vasarely pour l’Opéra de Paris, Chagall pour La Flûte enchantée au Met de New-York ou, plus proches de nous, les Kabakov pour Saint-François d’Assise,  Anish Kapoor pour Pelléas et Mélisande à la Monnaie de Bruxelles et Baselitz pour Parsifal à Munich. Enfin, on aurait pu se poser la question de savoir ce qu’implique de mettre en scène un opéra dans une scénographie signée par un plasticien de renom, question à laquelle Pierre Audi, par exemple, qui en est coutumier, a souvent répondu.

Malgré ces quelques réserves et en prenant en compte la riche programmation de concerts et de projections associée à la manifestation, on courra voir cette exposition qui fait figure de pionnière.

 

Opéra Monde, la quête d’un art total, jusqu’au 27 janvier 2020 au Centre Pompidou-Metz, 1, Parvis des Droits-de-l’Homme 57000 Metz (www.centrepompidou-metz.fr)

 

Images : Bill Viola, Isolde’s Ascension (The Shape of Light in the Space after Death) [L’Ascension d’Isolde (La forme de la lumière dans l’espace après la mort)], 2005 , Vidéo HD sur écran plasma, couleur, sonore, 10’30’’ Turin, Fondazione per l’Arte moderna e contemporanea CRT, en prêt au Castello di Rivoli Museo d’Arte Contemporanea, Rivoli-Torino Photographe : Kira Perov © Bill Viola Studio LLC / photo Kira Perov © Bill Viola ; Die Zauberflöte (La Flûte enchantée), mise en scène, décors et costumes de William Kentridge, théâtre royal de la Monnaie, Bruxelles, 2005, avec Sumi Jo (la Reine de la Nuit).Photo Johan Jacobs Courtesy du photographe et de La Monnaie, Bruxelles © Johan Jacobs / théâtre royal de la Monnaie, Bruxelles © William Kentridge, courtesy Marian Goodman Gallery ; Oskar Kokoschka, La Flûte enchantée, dessin préparatoire pour les murs du temple, partie centrale (lune et tête de Janus), 1954-1955, Crayon de couleur sur parchemin, 60 x 90 cm , Salzbourg, Museum der Moderne, inv. : BS 15435  © Museum der Moderne Salzburg, photographer: Rainer Iglar © Fondation Oskar Kokoschka / Adagp, Paris, 2019

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

2

commentaires

2 Réponses pour L’opéra et les arts plastiques, enfin

Jean Muller dit: à

Hâte de découvrir cette exposition qui s’annonce très riche !

Jacques Chesnel dit: à

mitou

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*