de Patrick Scemama

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Marcos Avila Forero

On accuse souvent  une frange de l’art contemporain d’être trop formelle, trop référentielle, trop repliée sur elle-même. C’est parfois vrai et cela concerne des œuvres qui peuvent être élégantes, mais qui restent froides, dégagées du monde, sans prise directe sur la réalité. A l’inverse, on reproche aussi  à une autre frange de cet art d’être trop directement  axée sur l’actualité, de réagir à chaud et sans discernement sur des évènements qui viennent de se produire, de faire du commentaire plutôt que de l’interprétation. Ce reproche peut aussi s’entendre et il s’applique à des artistes qui pensent que l’art ne peut être que politique, que leur action se réduit à une intervention dans la Cité (au sens grec du terme) et qui ne se doutent pas à quel point leurs œuvres, une fois que leur message aura perdu de son sens, se réduiront à une peau de chagrin. Le grand art est celui qui parvient à un équilibre subtil entre ces deux franges, un art qui parle du monde d’aujourd’hui, mais qui le fait dans une forme et un langage qui n’appartiennent qu’à lui, un art qui interroge la société, mais sous un mode poétique. A cet art-là, peu d’artistes parviennent.

C’est pourtant ce que fait Marcos Avila Forero, un jeune colombien qui a été lauréat cette année du Prix des Amis du Palais de Tokyo et qui a récemment eu une exposition dans ce même Palais. A l’aide de photos, de vidéos, de dessins, de performances et  d’installations, il s’empare des grands sujets du monde, mais toujours pour en donner une transcription émouvante, intime et personnelle. L’être humain est au centre de son travail et en particulier la manière dont lui, et les objets et les idées, sont en perpétuel déplacement dans le monde qui nous entoure, comment ils se transforment dans ce flux constant. La vidéo intitulée Cayuco, un bateau disparaît en dessinant une carte, par exemple, montre une route au Maroc, entre la frontière fermée avec l’Algérie, qui représente  la dernière étape pour chaque migrant clandestin qui tente de gagner l’Europe. Sur cette route, une reproduction en plâtre d’un « Cayuco », embarcation de pêche qui a souvent été utilisée pour la traversée des clandestins, a été poussée pendant plusieurs jours à même le sol. La sculpture s’est usée peu à peu jusqu’à ne laisser que des débris, en dessinant par la même occasion le sillage de son déplacement.

condensation-marcos-avila-foreroUne autre vidéo, A Tarapoto, Un Manati, retrace une action qui s’est déroulée en Amazonie. L’artiste a repris la légende d’un animal sacré, le « manati », qui a pratiquement disparu des fleuves.  Avec les souvenirs qu’en a gardés un vieux sculpteur, il l’a reconstitué en bois et il a demandé à un initié aux rituels magiques de voyager sur le dos de cette sculpture le long du fleuve. Une photo, accompagnée d’un témoignage vidéo, La Jarre, revient sur les lieux de cette frontière fermée entre le Maroc et l’Algérie. Là un groupe de personnes casse le fond d’une jarre fabriquée dans la région pour s’en servir de mégaphone et faire passer un message d’une frontière à l’autre. Cet acte provoque la venue de la police qui reste pour observer l’action. L’installation qu’il présentait au Palais de Tokyo, Alpargatas de Zuratoque, montre des photos de  toiles de jute sur lesquelles sont écrits, en espagnol, des témoignages de fermiers colombiens qui ont fui la campagne, déplacés par la violence. Au sol, sont posées des « alpagatas », chaussures traditionnelles que l’artiste a tissées à partir de ces toiles de jute. Une série de photos, enfin, Paysage arménien, semble synthétiser la démarche de Marcos Avila Forero. Il est parti d’un document ancien représentant des civils arméniens amenés en prison par des soldats ottomans armés. Et il a reproduit cette image sur les murs d’une maison en Colombie, située dans la zone cafetière du pays, dans un village qui s’appelle lui-même Arménie. Mais il l’a peinte avec du café, c’est-à-dire avec une matière qui se dégrade et s’efface avec le temps et les éléments. Et la série de photos témoigne de cette dégradation, jusqu’à l’effacement.

A chaque fois, il est question de déplacement, de mise en abyme, de transmission, de trace. Les actions ou performances qu’effectue l’artiste sont bien sûr liés aux pays ou aux contextes qui les voient naître, mais elles ont une portée universelle, car leur valeur symbolique va largement au-delà de ce seul contexte. Au Palais de Tokyo encore, dans le cadre de l’exposition Nouvelles Vagues (cf la critique de l’expo: http://larepubliquedelart.com/des-vagues-bonnes-a-surfer/), et plus particulièrement dans celle organisée par Gaël Charbeau, Condensation, il présente une nouvelle pièce, Palenqueros 2013, qui a été réalisée dans le cadre du programme de résidence de la Fondation d’entreprise Hermès au sein de la Maroquinerie Nontronnaise. Il s’agit de tambours que les esclaves noirs venus d’Afrique utilisaient et qu’ils ont recréés, en arrivant en Colombie, avec les matériaux et les savoir-faire de là-bas. A son tour, Marcos Avila Forero les reproduit, mais en utilisant d’autres matériaux et d’autres savoir-faire (français et d’aujourd’hui) et en prolongeant ainsi cette chaîne de la mémoire et de la réinterprétation.

 

Condensation, dans le cadre de l’exposition Nouvelles Vagues au Palais de Tokyo (www.palaisdetokyo.com), jusqu’au 9 septembre

 

Images : Paysage arménien Courtesy Galerie Doyang Lee, Palenqueros 2013, photo Tadzio © Fondation d’entreprise Hermès

 

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