de Patrick Scemama

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Mathieu Bonardet

Mathieu Bonardet

S’il y a une constante – en tous cas pour l’instant – dans le travail de Mathieu Bonardet, ce jeune artiste qui a sa première exposition personnelle en France actuellement à la galerie Jean Brolly, c’est la mine de graphite. Car toutes les œuvres qu’il présente sont réalisées à partir de ce médium, la plupart du temps sur papier. C’est-à-dire qu’elles sont en noir et blanc, avec toute l’infinité de nuances qui séparent les deux couleurs. Mais pour autant, il ne s’agit pas d’un dessin traditionnel, réalisé sagement sur la table de son atelier. Car le jeune homme y inscrit l’action, le mouvement, la trace du corps dans l’espace. Ainsi, ce qu’on voit à la galerie, ce sont de grands panneaux traversés par une ligne, mais qui sont légèrement décalés les uns par rapport aux autres, de manière à créer du volume. Ou d’autres, qui finissent par donner l’illusion d’une sculpture minimale. Ou une vidéo qui représente une action au cours de laquelle il a violemment tracé des lignes verticales sur le mur, dans un cadre délimité, jusqu’à ce que la mine se brise et qu’elle tombe au sol. Tout, dans le travail de Mathieu Bonardet, est soumis à une dualité : le noir et le blanc, mais aussi les diptyques séparés par un léger interstice, les lignes qui divisent les oeuvres en deux parties, la concentration que demande le dessin et la fougue de l’action, le chaud et le froid, l’attraction et la répulsion. C’est la raison pour laquelle l’exposition s’intitule, à juste titre : Forces contraires.

bonardet1Mais comment cet artiste d’à peine 26 ans, sorti des Beaux-Arts de Paris en 2013, en est-il arrivé à cette pratique, qu’il préfère qualifier de cadre plutôt que de protocole, car il veut s’y sentir libre, être en mesure de la faire évoluer ? « Initialement, explique-t-il, je pensais faire de la peinture. Quand j’ai envoyé mon dossier aux Beaux-Arts, il y a avait des peintures de trains, avec des lignes qui déjà se croisaient, ou des photos prises en hiver, très près d’immeubles et en contre-plongée, de manière à ce que les immeubles se dégagent sur le ciel blanc et finissent par former un paysage. En clair, ce qui m’intéressait, c’était la route, la notion d’espace au sein duquel se jouait une tension et, du même coup, la notion d’horizon. Mes premières pièces gardaient des éléments figuratifs, mais elles n’avaient rien de réaliste, puisque c’étaient essentiellement des constructions mentales, et à travers cette histoire d’horizon, ce que j’interrogeais, c’était l’infini perçu comme fini, ce qu’il y a au-devant, au-delà ou au-dessus de la ligne absolu de d’espace, c’est-à-dire l’idée de l’inatteignable. »

« Dans le même temps, je me rendais compte qu’en peinture, je n’étais pas du tout un coloriste, poursuit-il. Je salissais énormément mes couleurs, ce qui fait que j’arrivais toujours à un côté grisâtre, et comme j’ai un côté maniaque, voire même obsessionnel, et que la peinture me donnait la possibilité de recouvrir sans cesse, je finissais par obtenir des toiles très figées. Le dessin, à l’inverse, était plus contraignant, puisque chaque trait y laissait sa trace et qu’on ne pouvait pas revenir dessus, mais il me convenait mieux et j’aimais son aspect minéral. J’ai donc progressivement laissé tomber la peinture pour ne plus faire que du dessin. Et c’est en travaillant sur un grand polyptique à hauteur humaine que j’ai pris conscience de la manière dont le corps peut s’inscrire dans le travail. Plus tard, lors de journées portes ouvertes aux Beaux-Arts, j’ai noirci pendant deux jours de grandes feuilles de papier blanc qui ont fini par devenir comme une cellule. Et c’est lors d’un échange à New York réalisé dans le cadre de mes études que mon travail a évolué vers une pratique qui engage pleinement le corps ».

bonardet2Comment l’Amérique et New York, dont on a tant vanté la vertu énergisante que c’en est devenue un cliché,  ont-t-elles pu à ce point influencer son travail ? D’abord par la découverte d’une culture qu’il ne connaît pas bien encore, mais dont il va très vite se sentir proche : les peintres et les sculpteurs associés au minimaliste, comme Agnes Martin ou Richard Serra, mais aussi les chorégraphes relevant de ce même mouvement comme Lucinda Childs. Et la performance, qui explose, et laisse sur lui une trace indélébile. Dans l’atelier qu’il occupe, et parce qu’il a peu de moyens pour s’acheter de quoi dessiner, il fait un cercle à bout de bras sur le mur à l’aide d’un crayon, dans un mouvement continu et jusqu’à ce que quelque chose cède, que la mine se brise ou que son bras n’en puisse plus. Cette action, il la filme avec la petite caméra qu’il possède et elle donne lieu à sa première vidéo, qui sera suivie par d’autres, qui jouent toutes non pas sur un épuisement violent du corps, comme dans une performance à la Marina Abramovic, mais plutôt sur une répétition du geste qui a à voir avec le passage du temps, un élément constitutif de son travail (il reconnait aussi la mélancolie qui l’imprègne). Et surtout, elle marque une étape déterminante dans sa pratique, car il y aura désormais les pièces qui ont été faites avant le séjour à New York et celles qui ont été faites après.

Ces dernières sont bien sûr celles que l’on peut voir à la galerie Jean Brolly et qui sont fortement marquées par le minimalisme, un mouvement dont Mathieu Bonardet se sent frère, aussi pour les valeurs spirituelles qu’il porte en lui (dans son discours, l’artiste parle souvent de chapelle, de cellule, de silence, etc.). Mais un minimalisme qui aurait perdu sa froideur pour venir se frotter aux imperfections du geste humain (« dans mes dessins, les traits ne sont jamais complètement droits, précise-t-il ; ils vont même souvent de travers. C’est l’ensemble qui leur donne une impression de régularité. »). Et un minimalisme qui aurait renoncé à ses matériaux industriels (le fer, l’acier, etc.), censés éloigner toute interprétation psychologique, pour se manifester sous la forme fragile du papier, un papier parfois certes marouflé sur bois, mais qui reste vulnérable et porte l’empreinte de l’intervention et du corps de l’artiste. « Un minimalisme revu par la tradition européenne » : tel pourrait être la manière de définir le travail de Mathieu Bonardet.

bonardet4Mais un autre mouvement, non sans lien avec le minimalisme et découvert lui aussi pour l’essentiel aux Etats-Unis, a eu une influence considérable sur son travail : le land-art, et en particulier deux de ses illustres représentants : Walter de Maria et Robert Smithson. D’ailleurs, lors d’un autre séjour Outre-Atlantique, Mathieu Bonardet e eu l’opportunité d’aller voir la fameuse « Spiral Jetty » du dernier (une spirale de 457m de long, composée de différents matériaux et bâtie sur la rive du Grand Lac Salé dans l’Utah). Avant de la voir de ses propres yeux, il avait imaginé une œuvre qui s’en inspirait et qu’il avait déployée sur le champ d’une ferme du Colorado dans lequel il séjournait. Mais cette spirale était en papier et elle tournait involontairement dans l’autre sens que l’originale de Smithson. Sur le papier vierge, Mathieu Bonardet avait tracé un trait, car il aimait que le papier garde la trace, cette fois, de cette position inconfortable et que le crayon suive la ligne dictée par les aspérités du sol (une photo de cette oeuvre a été montrée à la galerie Isabelle Gounod mais pas l’oeuvre elle-même).

Alors comment souhaite évoluer cet artiste à l’univers déjà bien personnel et original, mais qui a toute la carrière devant lui ? Il ne se pose pas trop la question, mais ne s’interdit rien, pas la même la possibilité de délaisser un temps la mine graphite pour se consacrer à la sculpture pure ou pour aller complètement vers le blanc, comme chez Robert Ryman. Mais il a conscience que cela pourrait mettre à mal l’ambivalence qui est aujourd’hui à la base de son travail et qui rend si troublante ces œuvres où l’élégance le dispute à la frénésie, le plein au vide, le cri à l’élégie et où tout semble régner selon les lois d’une partition secrète. Et il sait que sa pratique évolue sur le fil d’un équilibre qu’il ne faut rompre en aucun cas. Faisons-lui confiance pour trouver une juste mesure et une solution qui ne l’arrête en rien dans sa quête obstinée.

Forces contraires, Mathieu Bonardet, jusqu’au 21 novembre à la galerie Jean Brolly, 16 rue de Montmorency 75003 Paris (www.jeanbrolly.com). On peut aussi voir les œuvres sur le site de l’artiste : www.mathieubonardet.com.

 

Images : vues de l’exposition Forces contraires de Mathieu Bonardet à la galerie Jean Brolly.

Cette entrée a été publiée dans L'artiste à découvrir.

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