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La République de l'Art
A Montrouge, un jeune salon sexagénaire

A Montrouge, un jeune salon sexagénaire

Chaque année, avec le printemps, on attend l’arrivée de la nouvelle édition du Salon de Montrouge et, chaque année, on est séduit par la qualité de sa sélection, la diversité de ses propositions, la pluralité de ses intervenants. Cette année, qui est celle de son soixantième anniversaire, n’échappe pas à la règle et, outre un léger resserrement des artistes sélectionnés (60, autant que son âge, au lieu des 72 de l’an passé, sur un total de 3000 dossiers !), on peut noter une nouvelle amélioration de la scénographie de matali crasset, qui rend le parcours fluide et permet une localisation plus précise des propositions, et une présentation plus concise de celles-ci, qui permet en quelques lignes d’avoir une idée du projet. Mais avec le temps, le Salon, toujours excellemment dirigé par Stéphane Corréard, étend ses activités et il propose, par exemple, à l’intérieur du beau Beffroi Art Déco de Montrouge, une œuvre collective et évolutive, à l’image des « cadavres exquis » surréalistes, réalisées sur les parois de l’ascenseur par d’anciens participants au Salon ; dans différents lieux publics de la ville, des interventions de ces autres anciens participants que sont Stéphanie Cherpin, Simon Nicaise, Nøne Futbol Club et Stéphane Vigny ; à quelques mètres de là, dans un lieu annexe (la galerie nomade Simon Cau), une exposition collective réunissant 10 artistes d’éditions anciennes. Enfin, tout le premier étage du Beffroi a été réservé à l’invité d’honneur de cette année, Jean-Michel Alberola, artiste aussi singulier que professeur (aux Beaux-Arts de Paris) aimé de ses étudiants, qui y signe une belle et intelligente exposition.

buttin-pierre-1Qu’en est-il alors de la sélection de cette année ? Elle a déjà le mérité de la diversité, couvrant à peu près le champ de toutes les disciplines et mettant même à l’honneur un genre encore jamais représenté : la performance (le jour du vernissage, ce genre n’était pas encore très identifiable, mais on nous promet des évènements et des soirées spéciales). Et elle est globalement de très bon niveau, même si, cela va de soi, certaines propositions sont plus faibles que d’autres. On constate que bon nombre d’artistes, pour se distinguer (mais comment ne pas user de stratégie si l’on veut un tant soit peu sortir du lot !), ont adopté une posture qui leur permet d’être repérables en collant à l’air du temps. Pierre Butin, par exemple, a envoyé à un nombre important d’artistes français connus un petit carton blanc, afin qu’ils le signent et le lui retournent, lui permettant ainsi d’exposer 500 signatures, comme autant de parrainages à l’élection présidentielle. Caroline Ebin, une figure atypique, puisqu’elle a d’abord travaillé dans les plus grands cabinets d’audit financier avant de se lancer dans une carrière artistique, a choisi la peinture, qui est « une forme de résistance », dit-elle. Mais au lieu de travailler sur un support traditionnel, elle a choisi de découper ses images et de les imprimer en format A4 avant de les peindre, de manière à pouvoir les ranger dans une boîte facilement transportable et les assembler, le moment venu, avec des épingles sur une cimaise. Des idées qui ont l’avantage de ne pas passer inaperçues, mais qui ne garantissent pas une carrière.

luzoir-julie-2Faisons un tour, alors, parmi les propositions qui ont retenu notre attention (même s’il est difficile, en une seule visite, d’être attentif à tous les artistes présentés). On a été sensible au travail de Clara Citron, cette jeune femme qui fait des gravures sur plexiglas en y introduisant du texte et dont le trait et la thématique ne sont pas sans évoquer ceux de Tracey Emin. On a aimé les dessins de Julie Luzoir, en particulier ceux qu’elle laisse dans les lieux publics en incitant les gens qui les trouvent à les ramener au centre d’art pour les faire signer et ainsi établir une communication avec eux. Le travail d’Elia David, sorte de « culte des célébrités déchues, mort-nées ou incomprises » (A. Jakubowicz), plein d’humour et de mélancolie, nous a touchés. Et plusieurs artistes, nés ou vivants hors de France (hasard ou preuve que le déracinement est facteur d’inspiration ?) nous ont intrigués : Tarik Kiswanson, qui crée des masques en laiton à la croisée des masques de guerriers européens et des niqabs portés par les femmes de la péninsule arabique jusqu’au XVIIIe siècle ; Wei Hu, qui présente une vidéo dans laquelle un jeune photographe ambulant demande à des familles tibétaines de poser devant des fonds préparés ; Randa Maroufi, qui joue sur le trouble, l’incertitude, à l’instar des fictions documentaires de Jeff Wall, et qui présente une vidéo mettant en scène un travesti qui aurait autrefois travaillé pour sa famille ; Agata Rybarczyk, qui montre une pièce qui, comme Etant donnés de Duchamp, ne peut être vue que par un seul spectateur à la fois et qui est d’une intimité telle qu’elle nous met mal à l’aise.

maroufi-randa-2Le jury, lui, présidé par le cinéaste Olivier Assayas, a accordé son Grand Prix ex aequo à Marion Bataillard et à Willem Boel. On ne saurait imaginer deux artistes et deux univers plus éloignés l’un que l’autre, car si la première pratique une peinture délicate, qui peut faire penser à Balthus, et dans laquelle elle se met souvent en abyme, le second opte pour une sculpture virile, qui fait appel à une bétonnière et des matériaux de construction pour créer des objets insolites et mobiles. Le Prix spécial du Jury a été attribué à Arthur Lambert et j’avoue être passé totalement à côté du travail de cet artiste qui est répertorié dans la liste des peintres-dessinateurs (pour tout dire, je crois même ne pas l’avoir vu et il faudra que je retourne au Salon, ne serait-ce que pour lui). Le Prix du Conseil général des Hauts-de-Seine a été attribué à François Malingrëy et il fait partie de ceux qui ont été très remarqués le jour du vernissage. Son installation, qui combine peintures et sculptures, met en scène des personnages en maillots de bain noirs sur une plage qui s’activent autour d’un jeune homme au sol. Est-il mort ? S’est-il noyé ? Cherchent-ils à venir à son secours ? On ne sait pas, le mystère règne. Mais règne aussi la fameuse « inquiétante étrangeté » freudienne qui donne à l’ensemble toute sa tension et son caractère onirique.

Deux autres prix ont été remis le soir du vernissage et semblent avoir récompensé des propositions pleines d’humour : le prix Kristal, décerné par un jury issu du Conseil municipal des enfants de la ville de Montrouge, qui a été attribué Mathieu Roquigny, un adepte de l’absurde, disciple de Perec et de l’Oulipo, qui n’hésite pas à assembler des biscuits TUC dans un cadre ou à faire une œuvre avec quatre morceaux de pizza calcinée, et le Prix de l’ADAGP qui a été décerné à Kenny Duncan, un jeune antillais, qui, à partir de petites Tours Eiffel dorées qui sont vendues dans la rue, s’est confectionné une tunique qu’il a endossée et avec laquelle il est allé danser, devant la vraie Tour Eiffel, sous les yeux ébahis des touristes et des marchands africains vendant les mêmes petites Tours Eiffel que celles portées par l’artiste. Pour ces propositions, et pour toutes les autres, il faut se rendre au Salon de Montrouge, qui est aujourd’hui une vraie pépinière de talents, le contraire d’un salon bourgeois, replié sur lui-même et académique. En plus, l’entrée en est gratuite et le métro vous dépose juste devant.

-60eme Salon de Montrouge, jusqu’au 3 juin au Beffroi, 2, place Emile Cresp 92120 Montrouge (www.salondemontrouge.fr)

Images : Marion BATAILLARD, Swann, 2014, Huile sur bois, 40 x 34 cm ; Pierre BUTTIN, 500 signatures, 2014, 500 cartons signés par des artistes français, 100 x 800 cm ; Julie LUZOIR, La file d’attente, 2015, Encre noire sur papier listing, dimensions variables ; Randa MAROUFI, La Grande Safae, 2014, Film 15′ 56 »      Photo : © Randa Maroufi – Le Fresnoy

 

 

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4 Réponses pour A Montrouge, un jeune salon sexagénaire

ueda dit: 5 mai 2015 à 17 h 22 min

Le salon de Montrouge est née d’une initiative qu’il faut encourager, mais les artistes exposés sont souvent indigents.

atelier dit: 11 mai 2015 à 17 h 00 min

Merci pour cet article et l’ouverture aux commentaires.
Les opinions sur les artistes misent à part, le salon de Montrouge reste la seule initiative qui tient le coup. ( je me souviens qu’il y a trente ans! c’était déjà le seul salon valable près de Paris). Non seulement il faut l’encourager mais encourager aussi toutes les autres villes autour de Paris à en faire de même, et au même niveaux…ce serait déjà pas mal!:)

ueda dit: 13 mai 2015 à 14 h 39 min

Passons à autre chose, vite ! Je ne supporte plus de voir la tête de ce Swann. Marion Bataillard est d’une nullité rare.

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