de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Ouvrir sur le monde ou pas

Ouvrir sur le monde ou pas

Fondée en 2014, la Bourse Révélations Emerige s’adresse aux artistes de moins de 35 ans, français ou vivant en France et n’étant pas représentés par une galerie, c’est-à-dire à ceux qui, ayant terminé leurs études, traversent cette période délicate entre l’accompagnement de l’école ou de l’université et les premiers pas individuels dans le milieu professionnel. Le ou la lauréat(e) bénéficie d’un atelier et de la somme de 15 000€ pour réaliser sa première exposition personnelle. Car un des plus grands mérites de cette Bourse est d’associer chaque année une galerie différente, qui participe à la sélection des candidats et qui expose le vainqueur l’année suivante dans ses espaces. Après In Situ-fabienne leclerc en 2014, qui a présenté le travail de Vivien Roubaud, c’est Georges-Philippe & Nathalie Valois, en 2015, qui ont montré celui de Lucie Picandet, puis Michel Rein, en 2016, celui d’Edgar Sarin et Papillon, en 2017, celui de Linda Sanchez. Et il est à noter qu’à chaque fois, les galeries ne se sont pas contentées d’exposer une seule fois le vainqueur, elles ont aussi décidé le représenter.

Cette année, c’est le galeriste Jérôme Poggi qui est partenaire de la manifestation. Et avec Gaël Charbeau, qui en est commissaire depuis l’origine et qui fut aussi en charge de la dernière « Nuit blanche » parisienne, ils ont voulu découvrir des « pratiques singulières, puissantes et libres ». Parmi les quelques 700 dossiers qu’ils ont reçus, ils ont retenu 11 artistes, dont le travail leur semblait sortir des esthétiques « confortables et confortantes » et des sentiers traditionnels de l’art contemporain. Et c’est la raison pour laquelle Gaël Charbeau a intitulé l’exposition : Outside our, comme si toutes ces individualités étaient des outsiders, comme si elles évoluaient en dehors des terres reconnaissables et balisées. « A l’heure où certains veulent ériger des murs et toujours plus de frontières réelles et symboliques, précise le commissaire, nous revendiquons dans les choix de cette nouvelle édition  – comme depuis la toute première – la cohabitation des cultures et des styles : c’est bien cette terre commune que nous arpentons ».

Emerige 2018 2On voit donc les sculptures de Matthieu Haberard qui revisitent les jouets d’enfants et leur donnent une dimension à la fois tendre et grotesque que ne renierait pas un Théo Mercier. Ou celles de Léonard Martin, faites à partir de peintures qu’il décompose et dont il fait des mobiles qui évoluent sur une plate-forme et que le spectateur peut activer. On voit aussi les peintures d’Héloïse Chassepot qui pratiquent le « sampling » et font cohabiter des motifs qui, a priori, n’ont rien à voir les uns avec les autres. Ou celles d’Angélique Heider, composées d’éléments trouvés dans la rue et qu’elle assemble avec humour et irrévérence, sans se soucier de la question du goût. On voit encore les dessins d’Arnaud D.W. qui semblent soumis aux aléas de l’informatique ou les œuvres d’Amandine Guruceaga qui reviennent aux techniques artisanales de la peausserie, par exemple, pour les pousser à leurs limites et amincir les matières jusqu’à les rendre translucides. On voit enfin les empreintes que Jean-Baptiste Jannisset opère sur les objets cultuels ou patrimoniaux (et qui ne sont pas sans rappeler la démarche d’un Ugo Schiavi), les images peintes, collées ou imprimées que superpose Teresa Lochmann pour faire revivre les mémoires collectives (une des œuvres les plus abouties de cette sélection, qui évoque à la fois Kiki Smith, par la fragilité des supports, et Leon  Golub par la composition et le dessin), et l’installation d’Hugo L’ahelec, qui met en scène les reliques du funéraire pour mieux en dévoiler la théâtralité.

Ce qui frappe, c’est l’aspect individuel, formel, le repli sur soi, même si nombre de ces propositions présentent d’incontestables qualités. Parmi tous ces artistes, très peu ont un vrai regard sur le monde ou, du moins, l’envie de l’aborder de front. Une seule s’y risque, Randa Maroufi, qui présente deux très fortes vidéos : une, Le Park, tournée dans un parc d’attraction désaffecté et inspirée d’images virales représentant des groupes de jeunes en armes, au Maroc, et une autre, Stand-by Office, qui montre des gens qui se comportent comme des employés au travail, alors qu’en fait, ce sont des réfugiés à Amsterdam, qui ont décidé de rendre visible leur situation en ouvrant des squats dans des bureaux désaffectés. Certes, on échappe ainsi au post-colonialisme et à la question du genre qui sont devenus les tartes à la crème de toute exposition d’art contemporain qui se respecte. Mais dans le monde anxiogène et dangereux dans lequel on vit, peut-on être à ce point sourd à tout ce qui nous entoure et nous menace ? Ou, au contraire, est-ce ce monde anxiogène qui nous amène à nous protéger, à rentrer dans notre coquille pour témoigner de situations qui sont peut-être représentatives de l’époque, mais pas moins égotistes pour autant ?

Le lauréat de l’édition 2018 s’appelle Paul Mignard. Il réalise de grandes peintures sur tissus qui sont comme des paysages intérieurs, plein de signes ésotériques et psychédéliques, que l’on peut, d’une certaine manière associer à « l’art brut ». Il est en cela sans doute le plus représentatif de ces « pratiques singulières, puissantes et libres » dont il a été question plus haut. Son œuvre, il est vrai, est originale, intrigante et surement sincère, comme beaucoup d’autres œuvres présentées dans l’exposition. Elle reflète son monde qui semble riche, chaotique, mystique, traversé par diverses mythologies et cultures. Mais est-ce le nôtre ou le reflet de sa seule psyché ?

HyppocrènePour l’ouverture au monde, il faudra se rendre quelques rues plus loin, à la Fondation Hippocrène, cette fondation située dans les anciens bureaux de l’architecte Mallet-Stevens et qui présente, chaque année, une collection venue d’Europe. Cette année, c’est le couple de collectionneurs Iordanis Kerenedis et Piergiorgio Pepe, basé à Paris, qui montre quelques-uns de ses trésors. En fait, ils proposent des œuvres en lien avec le projet Phenomenon, qui se déroule tous les deux ans sur l’île grecque d’Anafi et qu’ils ont initié afin de permettre à des artistes de travailler différemment, en se rassemblant et en dialoguant avec des chercheurs et avec le public et les habitants. Le but de l’exposition est de transposer ce projet « périphérique » vers le centre de l’Europe, en essayant de casser les constructions binaires qui y sont associées, sans renier pour autant la spécificité de chacun des lieux. « Comment parler autrement, dans une fondation pro-européenne située dans l’ancien atelier d’un architecte moderniste au centre de l’Europe, de la Grèce et de la crise, si ce n’est en essayant de défaire les stéréotypes et de proposer de nouvelles unions, de nouvelles perspectives et de nouvelles significations pour de telles spécificités, questions et besoins ? », s’interroge le commissaire associé Grégory Castéra.

On y découvre donc toute une série d’œuvres essentiellement conceptuelles de Christodoulos Panayiotou (une icône sur laquelle le motif religieux n’a pas été peint, une vitre de la façade teintée de rose, une des couleurs enlevée du drapeau LGBTQ+), d’Haris Epaminonda (des installations d’objets qui font dialoguer l’ancien et le moderne pour tisser des narrations multiples), de Dora Garcia, de Kostas Bassanos (une vidéo dans laquelle l’artiste jette dans la mer les lettres qui composent la phrase : Anywere but here),  du duo Detanico/Lain (une peinture murale reprenant une police de caractères que les artistes ont conçue à partir d’un système mis au point par l’astronome américain Nathaniel Bowditch pour représenter les 24 fuseaux horaires de la terre en les associant chacun à une lettre de l’alphabet latin) ou d’Ignasi Aballi (des mots qui interagissent avec l’architecture de l’espace d’exposition). Bref, autant d’œuvres qui traduisent l’intérêt des collectionneurs pour la « relation entre visible et invisible à travers la lumière, le langage et l’écriture de l’histoire ». Et des œuvres qui interpellent le spectateur, l’impliquent, lui racontent quelque chose sur l’état de notre monde. « Nous estimons que c’est à la croisée entre le politique et l’intime que l’art génère des formes de résistance », précisent encore les collectionneurs qui estiment que leur rôle « consiste précisément à soutenir cette résistance ».

HippocrèneIl ne s’agit bien sûr pas de mettre en parallèle les talents en herbe de la Bourse Emerige avec les artistes pour la plupart confirmés de cette exposition, mais force est de constater que ces derniers font preuve d’une ampleur, d’une ambition et surtout d’une universalité, même si leurs travaux ne sont pas toujours d’une approche évidente, que les premiers se devront d’acquérir s’ils veulent devenir grands.

Outside our, Révélations Emerige 2018, jusqu’au 2 décembre à la Villa Emerige, 7 rue Robert Turquan 75016 Paris (www.revelations-emerige.com)

Multitudinous Seas, jusqu’au 16 décembre à la Fondation Hippocrène, 12 rue Mallet-Stevens 75016 Paris (www.fondationhippocrene.eu)

 

Images : 1 et 2, vues de l’exposition Outside our, avec, 1, des œuvres de Pierre Mignard à gauche et de Jean-Baptiste Janisset à droite, 2, une image de la vidéo de Randa Maroufi, Stand-by Office (photos : Rebecca Fanuele) ; 3 et 4, vues de l’exposition Multitudinous Seas, avec, 3, des œuvres de Haris Epaminonda et Christodoulos Panayiotou, 4, la peinture murale de Detanico/Lain (photos Aurélien Mole)

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