de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Papesses modernes et contemporaines

Papesses modernes et contemporaines

Camille Claudel est morte il y a soixante-dix ans, à l’asile d’aliénés de Montfavet, à côté d’Avignon, où elle est restée enfermée pendant trente ans. C’est sans doute pour la célébrer qu’Eric Mézil a conçue l’exposition qu’il présente cet été à la Collection Lambert, dont il est le directeur, et qui réunit pas moins de vingt-cinq œuvres de la géniale sculptrice, qui finit abandonnée de tous, de Rodin, bien sûr, son maître et amant, mais aussi de Paul, son frère.  Mais comme la Collection a une vocation avant tout contemporaine, il a voulu confronté son œuvre à ceux d’artistes femmes vivantes (Kiki Smith, Jana Sterbak, Berlinde de Bruyckere) ou récemment décédée (Louise Bourgeois). Et pour rendre hommage à la Cité des Papes, il s’est référé à la légende médiévale de la  Papesse Jeanne, selon laquelle, au IXe siècle, un pape aurait été élu, alors qu’il s’agissait en fait d’une femme et qu’elle était enceinte (il paraît qu’aujourd’hui encore, à la fin d’un conclave, une chaise percée au Vatican permet de vérifier les organes sexuels du pape nouvellement élu). Il a donc baptisé son exposition : Les Papesses.

Est-il encore nécessaire de bâtir une exposition autour d’artistes sous le seul prétexte qu’elles sont de sexe féminin, dira-t-on, et si oui, pourquoi celles-ci ? Une première réponse pourrait être de dire qu’il n’y a encore pas si longtemps, il n’était pas facile pour une femme de faire carrière dans l’art (et est-on absolument sûr que c’est tellement plus facile aujourd’hui ?). Une deuxième serait de dire que ces cinq femmes, dont la plus jeune, Berlinde de Bruyckere, qui représente cette année la Belgique à la Biennale de Venise, est âgée de 49 ans, ont derrière elles des carrières hors du commun et qu’elles représentent, chacune à leur manière, des « Papesses » de l’art moderne et contemporain. Enfin, une troisième, et la plus importante, est de souligner à quel point leurs œuvres se croisent, se superposent ou s’interpellent. Et c’est ce que montre magnifiquement cette grande exposition qui se tient à la fois à la Collection Lambert, essentiellement pour les œuvres sur papier et les petits formats, et dans l’enceinte même du Palais des Papes pour les œuvres monumentales.

Ainsi, dès qu’on entre à l’Hôtel de Caumont, après être passé dans la cour sous les « Bienvenus » de Louise Bourgeois, deux  sculptures en bronze qui, selon l’artiste, reprennent la forme typique des nids de fauvette, on est confronté, dans le hall d’entrée, à deux images fortes et qui symbolisent les thèmes qui vont structurer l’exposition : d’une part, au mur, un agrandissement d’une photo ancienne de l’asile où a été internée Camille Claudel et de l’autre, au sol, une sorte de robe électrique téléguidée de Jana Sterbak (artiste d’origine tchèque, mais qui vit au Canada et qui a eu une importante exposition au Carré d’Art de Nîmes en 2006), qui renvoie aux crinolines que la bourgeoisie du XIXe siècle aimait tant, parce qu’elles la distinguaient du monde ouvrier ou paysan. Dans une vidéo de la même artiste, présentée juste à côté, on voit à quel point ces robes limitaient le mouvement de la femme et l’enfermaient dans un carcan, à l’image de la place qui lui était assignée dans la société. Et en montant l’escalier, on est accueilli par un immense drap de lin qui reprend le nom des cinq artistes et que six femmes ont passé plus de 400 heures à broder, pour l’exposition, sous la houlette d’Edith Mézard, dans l’esprit des tapisseries médiévales.

A l’étage, ce sont deux sculptures qui ont quasiment la même taille et le même sujet (une femme au bras levé), mais qu’un siècle de création sépare, qui se font face. Au noir du bronze de Camille Claudel répond la blancheur laiteuse du biscuit de Kiki Smith. Et tout le reste de l’exposition va procéder de mêmes confrontations, permettant de dégager les obsessions communes à ces cinq femmes : la question de la filiation père/mère/enfant chère à Camille Claudel, Louise Bourgois ou Kiki Smith, le corps en transformation tel que le montrent Berlinde de Bruyckere et Kiki Smith, l’alchimie médiévale entre les êtres et les planètes célébrée par Jana Sterbak, Kiki Smith ou Louise Bourgeois. On va donc voir d’innombrables dessins et gravures de cette dernière, mais aussi des installations, dont les fameuses « cellules » qui renvoient à son enfance ou des sculptures dont la célèbre « araignée » qui symbolise l’image de la mère. De Camille Claudel, on verra des œuvres inoubliables, comme cette « Valse » qui entraîne le regardeur dans son mouvement ou ces trois bustes de son frère Paul à des âges différents. On sera impressionné et fasciné par les sculptures de Berlinde de Bruyckère, à la fois réalistes et fantastiques, semblant donner chair et sang à ses créatures hybrides et monstrueuses. De Jana Sterbak, on découvrira les incroyables installations, comme « Dissolution », dans laquelle elle a remplacé des assises et des dossiers de chaises par de la glace. Les blocs de glace fondent au fur et à mesure de la journée et, tous les matins, il faut le recomposer à l’aide de nouveaux blocs sortis de congélateur, tel Sisyphe, qui continuellement pousse sa pierre vers le sommet de la montagne.

p.29_Earth_KikiLe cas de Kiki Smith est un peu différent. L’essentiel  des pièces présentées est en effet regroupé au rez-de-chaussée de l’Hôtel de Caumont ou dans une des pièces du Palais des Papes. C’est paraît-il en accord avec l’artiste qui n’ayant jamais eu d’exposition importante en France, alors qu’elle est une star ailleurs, a voulu profiter de l’occasion pour montrer toutes les facettes de son travail. On y découvre donc ses magnifiques dessins sur papier (37 visions qui correspondent aux 37 heures que dure le cycle féminin), ses sculptures, ses peintures sur verre, ses gravures… La question de la féminité y est bien sûr centrale, mais l’artiste refuse de s’y laisser enfermer. Elle la déplace du côté de l’animalité, avec des représentations récurrentes du loup (celui des contes pour enfant), de la biche (qui se fait manger), du serpent (le désir), des oiseaux (auxquels, comme Saint François, elle semble parler). Il y a une sorte de sauvagerie dans ce travail, une mise à nu de l’inconscient qui relève autant de la psychanalyse que du chamanisme. C’est passionnant, comme l’ensemble de cette exposition qui semble si bien pénétrer les arcanes de la psyché féminine.

Point culminant : dans une salle sous les combles  de l’Hôtel de Caumont sont exposés dans des vitrines, comme une installation de Boltanski, les documents (lettres, rapports de médecins, cartes postales, etc) qui font état de l’enfermement de Camille Claudel à Montfavet. On y lit l’isolement de la jeune femme et l’acharnement de certains de ses proches – en particulier sa mère – à vouloir l’y tenir. Montrés là pour la première fois, ils justifient à eux-seuls la tenue de cette remarquable exposition.

Les Papessses, jusqu’au 11 novembre à la Collection Lambert, 5 rue Violette, 84000 Avignon (www.collectionlambert.com)

Images :

Camille Claudel, Jeune femme aux yeux clos, vers 1885, Sculpture en terre-cuite, Musée Sainte Croix, Poitiers © Musées de Poitiers / Christian Vignaud

Kiki Smith, Earth, 2012, Jacquard tapisserie © Magnolia Editions

 

 

 

 

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