de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Patrice Chéreau au regard de la peinture

Patrice Chéreau au regard de la peinture

On pourra être surpris de lire sur un blog consacré à l’art un article en hommage au metteur en scène de théâtre, d’opéra et de cinéma Patrice Chéreau, décédé hier. Pourtant Patrice Chéreau avait un lien très fort avec le monde de l’art : son père était peintre, il avait commencé en dessinant lui-même les décors de ses spectacles et il avait répondu, il y a trois ans, à l’invitation d’Henri Loyrette en organisant au Louvre une exposition autour de son travail et de ses goûts picturaux. Les Visages et les Corps, tel était le titre qu’il avait choisi pour cette manifestation. Et de fait, dans les peintures et les photographies qu’il avait rassemblées, il n’y avait que des portraits ou des nus : Le Christ mort couché sur son linceul de Philippe de Champaigne, Les Raboteurs de parquet de Caillebotte, Le Boxeur de Bonnard, L’Origine du monde de Courbet, une étude de Géricault pour Le Radeau de la méduse, Clemens in my hall de Nan Goldin, etc. Jamais de paysage ou de peinture abstraite, Chéreau avait toujours besoin d’images qui étaient porteuses de récit. Et qui pouvaient mieux parler que ces corps avec lesquels il entretenait une relation si directe, si palpable, si franchement érotique, alors que lui-même, de son propre aveu, avait eu un rapport difficile et complexe, dans un premier temps,  à son corps et à sa sexualité ?

Cette présence du corps, c’est d’ailleurs ce qui frappait dans son théâtre, ce qui d’une certaine manière, en était devenu la marque. Je me souviens que lorsque je l’ai découvert, en 73, avec La Dispute de Marivaux, alors que j’étais encore adolescent, j’avais été frappé par la violence physique qui se dégageait de ce théâtre, par la mise à nu des acteurs. En fait, je n’imaginais même pas que des acteurs puissent à ce point se toucher, se séduire, se battre, se rouler par terre ou dans le ruisseau qui avait envahi le plateau, bref, user de leur corps de cette manière. Plus tard, Chéreau a essayé d’imposer cette mobilité du corps à des chanteurs d’opéras qui étaient plus habitués à rester plantés comme des piquets et à se déclarer leur amour sans même s’effleurer. Cette tentative n’est pas allée sans résistance ni même rejet chez ceux qui ne la comprenaient pas ou qui trouvaient qu’elle livrait des parts trop intimes de leurs personnalités. Mais lorsqu’elle a réussi, lorsque l’alchimie a pris, elle a révélé des acteurs en tous points exceptionnels comme Gwyneth Jones, femme-enfant blessée et tragique dans la Tétralogie de Bayreuth, ou Waltraud Meier, Marie incandescente de Wozzeck et Isolde se consumant littéralement à la Scala de Milan, sous la baguette de Daniel Baremboim. Chéreau disait d’ailleurs que c’était ce qu’il savait faire de mieux, diriger des acteurs. Et il disait aussi que c’était à travers ces corps, à travers la violence aussi avec laquelle il les faisait se confronter, qu’il parvenait à raconter des histoires, un peu comme dans les grands tableaux historiques pour lesquels il devait avoir, je crois, une certaine fascination (de nombreux scènes de La Reine Margot, qui abondent en références picturales, le laissent penser).

014Ces tableaux, c’est au Louvre qu’il a dû les découvrir, au Louvre où son père Jean-Baptiste l’a si souvent amené lorsqu’il était enfant qu’il a fini par s’y sentir chez lui1. Et c’est par la peinture qu’il est venu au théâtre : « Pourquoi me suis-je mis à faire du théâtre, je me le suis toujours demandé et je n’ai pas la réponse. (…) C’est sans doute relié à la peinture, par une connexion que je ne fais pas vraiment, à l’atelier de dessin de mes parents, au fait que mon père peignait. (…) Ce qui est sûr, c’est que les images étaient là au début, et que les mots sont arrivés plus tard »2. Au début, Patrice Chéreau va d’ailleurs dessiner lui-même les décors de ses premiers spectacles, des dessins ramassés, fouillés, à mi-chemin entre Daumier et le surréalisme, et qu’il a montrés en partie lors de l’exposition du Louvre. Mais lorsqu’il n’aura plus le temps ou qu’il préfèrera consacrer son énergie, justement au corps des acteurs, il fera appel à Richard Peduzzi, le seul et unique décorateur auquel il s’adressera jamais, pour prolonger et se faire le nouveau complice de ses visions, et à André Diot puis à Dominique Bruguière pour les éclairer et les animer de l’intérieur, d’après les secrets que lui aura révélés la peinture ( à l’instar de Giorgio Strehler qui avait été son maître, Chéreau éclairait le plus souvent ses spectacles de manière illusionniste, de derrière ou de manière latérale, rarement de face):  qui pourra oublier le décor du dernier acte de La Walkyrie à Bayreuth qui évoquait L’Ile aux morts de Böcklin, l’escalier monumental de Lulu qui faisait penser à Magritte ou la forêt profonde de La Dispute et les images funèbres des Contes d’Hoffmann qui nous plongeaient au plein cœur du romantisme allemand ?

hoffmannC’est aussi la peinture, qu’il considérait comme un art supérieur au théâtre (« parce qu’elle est le lieu d’un combat totalement solitaire ») et dont il connaissait si bien la difficulté (il a d’ailleurs fait du personnage que joue Jean-Louis Trintignant dans Ceux qui m’aiment prendront le train un peintre qui ressemble beaucoup à son père), c’est la peinture, donc, qui lui a appris à maitriser si bien l’espace. « La peinture aura toujours été dans ma vie, oui, et avec elle le Louvre, cette grande école-maison, non pas pour en reproduire quoi que ce soit, ni pour habiter des images animées : la peinture m’aura aidé à organiser l’espace, à rendre lisible ce que j’écoute, à donner du sens à ce que je raconte – qui ne peut être lisible, incarné, que s’il est organisé. Organiser le réel comme une matière, et cette matière, la réduire à ma volonté, la rendre opaque ou transparente : comme je la veux, complexe ou très simple. Le combat de mon père avec ceux de ses tableaux dont il avait décrété qu’ils étaient ratés, les cadavres et les morceaux de contre-plaqué qui jonchaient son atelier et témoignaient de la violence des combats  : oui, je me reconnais là-dedans et dans ce mélange aussi qui était le sien de paresse profonde (celle qui force à travailler tout le temps) et d’énergie folle, celle qui constitue mon combat à moi, un combat dont je suis le siège mais qui se déroule pour ainsi dire sans moi, impuissant chaque jour, ce métier qui n’a pas de nom sérieux mais que je subis et pratique pourtant avec douceur et violence. »3

Patrice Chéreau n’est plus. C’est une perte immense pour le monde du spectacle et de la culture, bref, pour le monde en général. C’est la fin d’une génération qui était elle-même issue de Strehler et de Visconti (qui avait immédiatement repéré le jeune prodige lorsqu’il mettait en scène son premier opéra, L’Italienne à Alger de Rossini, au Festival de Spolète en Italie). Une génération qui avait connu Brecht et les luttes idéologiques, le combat pour la liberté sexuelle, les ravages du Sida, l’arrivée de la gauche au pouvoir. Un peu la mienne. Nous sommes orphelins aujourd’hui, inconsolables.

1, 2, 3 Cf le très beau livre-catalogue qui avait été publié à l’occasion de l’exposition : Patrice Chéreau, Les Visages et les Corps, avec la collaboration de Vincent Huguet et de Clément Hervieu-Léger, coédition Skira Flammarion/Le Louvre. A noter que le texte que Patrice Chéreau avait écrit pour ce catalogue va être adapté et mis en scène par Philippe Calvario, qui fut son assistant, au Théâtre du Rond-Point, à partir du 15 octobre.

Images : Patrice Chéreau jeune (et beau) ; maquette de l’Affaire de la rue Lourcine de Labiche, Gennevilliers, 1966 ; Les Contes d’Hoffmann à l’Opéra de Paris

 

 

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commentaires

4 Réponses pour Patrice Chéreau au regard de la peinture

Thomas Drelon dit: 8 octobre 2013 à 17 h 07 min

« Peuple de France ne laisse pas mourir la liberté! » disait Patrice Chéreau/Camille Desmoulins dans Danton, je me souviens de ce regard perçant, de cette voix, de cette tension toute en retenue, je devais avoir 9 ans, au Cinéma. Il y a bien longtemps, trop longtemps.
Je me souviens de son Phèdre aux Ateliers Berthier, une grande dinguerie.
Et Chéreau allait monter Shakespeare? à vrai dire il était plus fait pour le Roi Lear/Richard II/Macbeth/Coriolan/Othello/Prospéro et tous ces princes déchus, dépossédés, possédés, dingues et royaux.
Hail Great King Chéreau! We will miss you!!!
Dans le Walhalla!!! As you from crimes would pardon be let you indulgence set me free

Jacques Barozzi dit: 9 octobre 2013 à 10 h 58 min

« Les Visages et les Corps, tel était le titre qu’il avait choisi pour cette manifestation. Et de fait, dans les peintures et les photographies qu’il avait rassemblées, il n’y avait que des portraits ou des nus : Le Christ mort couché sur son linceul de Philippe de Champaigne, Les Raboteurs de parquet de Caillebotte, Le Boxeur de Bonnard, L’Origine du monde de Courbet, une étude de Géricault pour Le Radeau de la méduse, Clemens in my hall de Nan Goldin »

Cette expo de Chéreau au Louvre, ainsi que le rappelle Patrick Scemama dans son hommage, ne préfigurait-elle pas Masculin, masculin à Orsay, avec une Origine du monde plus virile ?
S’agissant de Chéreau, il y a aussi à son actif la belle aventure du théâtre des Amandiers à Nanterre et de son école de comédiens intégrés. Mais il n’a pas découvert Koltès, Jean-Luc Boutté, bien avant lui avait monté un inoubliable La Nuit juste avant les forêts, avec Richard Fontana, à l’Odéon, j’y étais…

AMOUYAL dit: 20 octobre 2013 à 17 h 45 min

Merci de vos réflexions det témoignages. Juste quelques petites précisions sur Koltès et ses metteurs en scène.

Yves Ferry a créé La nuit juste avant les forêts en 1977 en Avignon, monologue écrit pour lui par Koltés. R.Fontana dirigé par JL Boutté l’a joué ensuite en 1981. En 1977/78 Bruno Boëglin commande une pièce à Koltés qui écrit SALLINGER créé donc au théâtre de l’Eldorado que dirige Boëglin à Lyon. Chéreau alerté par Hubert Gignoux, directeur du TNS, sur le travail d’écriture de KOLTES, monte en Avril 1983 Combat de nègre et de chiens etc.

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