de Patrick Scemama

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Paul Durand-Ruel, premier marchand moderne

Paul Durand-Ruel, premier marchand moderne

Pour les musées, les expositions sur les impressionnistes sont, en général, sans risque. Le public s’extasie devant les dégradés de couleur ou les variations sur la lumière, on fait la queue pendant des heures pour voir les rétrospectives Monet ou Renoir et on repart avec tout un stock de produits dérivés reproduisant des champs de fleurs, des réunions champêtres ou des soleils couchants. C’en est devenu une opération commerciale presque écoeurante et on y verrait un sommet d’académisme, en oubliant, malgré l’admiration qu’on peut avoir pour leurs œuvres, à quel point ces artistes furent honnis et combattus en leur temps.

L’exposition qui se tient actuellement au Musée du Luxembourg échappe à cette règle. D’abord parce qu’elle aborde l’impressionnisme par un biais original, celui de son plus grand marchand : Paul Durand-Ruel. Et ensuite parce que, justement, à travers lui, elle montre à quel point ce mouvement, à l’époque révolutionnaire, mit du temps à s‘imposer, suscita d’abord la risée et les critiques et faillit provoquer, à plusieurs reprises, la ruine du marchand. Né en 1831, Paul Durand-Ruel, faut-il le rappeler (mais si l’on veut tout savoir sur lui, le mieux est encore de lire Grâces lui soient rendues, l’excellente biographie que le fondateur des Républiques de la Culture, Pierre Assouline, lui a consacrée et qui est disponible en Folio), était lui-même le fils du possesseur d’une des plus grandes galeries d’art en Europe. Dans un premier temps, il n’envisageait pas de suivre la voie paternelle et envisageait plutôt une carrière militaire ou religieuse. Mais lors de l’Exposition universelle de 1855, il vit une série de tableaux de Delacroix, dont La Mort de Sardanapale, qui lui fit l’effet d’une révélation. Il décida alors de rejoindre son père et, à la mort de celui-ci, en 1865, dirigea tout seul la galerie qui s’installa bientôt au 16, rue Laffitte, qui était surnommée la « rue des tableaux ».

00000094-01Il défendit d’abord les peintres de ce qu’il appelait le « belle époque de 1830 », c’est-à-dire les romantiques comme Delacroix, mais aussi l’Ecole de Barbizon (Rousseau, Corot, Millet) et les réalistes (Courbet, Daumier). Mais en 1870, pendant la guerre franco-prussienne et la Commune, il se réfugie à Londres où il retrouve Daubigny qui le met en contact avec Monet et Pissarro, dont il a déjà vu des œuvres, mais sans s’y intéresser particulièrement. Il est alors ébloui par ces petits formats aux couleurs claires, souvent peints en plein air dans la capitale anglaise et qui font preuve de tellement plus d’audaces et de liberté que les tableaux qui triomphent dans les Salons. Il commence à leur acheter des œuvres, ainsi qu’à Sisley, Degas et, dans une moindre mesure, Renoir et Berthe Morisot, mais il visite surtout en 1872 l’atelier de Manet et lui achète 21 toiles d’un coup. Il devient, dès lors, le marchand des impressionnistes, qualificatif que tout le monde lui accorde lorsqu’il organise en 1876, dans sa galerie, une exposition qui rassemble 250 œuvres de 19 artistes associés à ce mouvement.

Par la suite, Durand-Ruel est confronté à une grave crise financière, car les œuvres ne se vendent pas, et il cesse pendant quelques années d’acheter de l’impressionnisme. Mais au début des années 1880, grâce à de nouveaux apports financiers, il reprend ses achats et consacre même des expositions individuelles à ses artistes, pratique tout à fait inhabituelle à une époque où l’on privilégiait les expositions collectives et où les expositions individuelles étaient en général réservées à des artistes morts (c’est ainsi qu’il put montrer toutes les « séries » de Monet). A cette même époque, il se lance dans la recherche de nouveaux marchés, envoie des œuvres à Berlin et Boston et ouvre une galerie à New York, après avoir en avoir ouvert d’autres à Londres et Bruxelles. Il devient l’interlocuteur privilégié de riches amateurs américains (dont Alexander Cassatt, le frère de Mary) qui constituent d’importantes collections d’œuvres impressionnistes. Cette conquête du marché du Nouveau Monde marque un tournant pour ce mouvement qui remporte dès lors un succès commercial et trouve une reconnaissance internationale. Point d’orgue de ce triomphe : Durand-Ruel organise en 1905, aux Grafton Galleries de Londres, la ville où tout a commencé, une exposition qui réunit plus de 300 œuvres de Manet et de ses acolytes (le marchand décèdera 17 ans plus tard).

Mais au-delà du succès et d’une fidélité exceptionnelle (en dépit des difficultés des débuts, il ne s’est jamais séparé de ses artistes), ce qui fascine, chez Paul Durand-Ruel, ce sont les méthodes qu’il a mises en place et qui en font le premier marchand moderne de l’histoire de l’art. Outre le fait d’organiser des expositions individuelles, il a établi un lien avec les artistes qui lui permet d’obtenir l’exclusivité de leur travail. En échange d’un droit de premier regard sur leurs créations, et tant que ses moyens le lui permettent, il leur verse une somme mensuelle et va jusqu’à régler leurs fournitures, voire leurs loyers, leurs notes de tailleurs ou de médecins. Il les protège, les défend et les respecte, même s’il ne partage pas leurs idées (c’est un royaliste convaincu, antidreyfusard et catholique fervent, mais il se bat pour le communard Courbet, le républicain athée Monet ou l’anarchiste juif Pissarro). Il fait en sorte d’acquérir la plus grande partie de leurs œuvres et les soutient lorsqu’elles passent en ventes publiques, de manière à contrôler la côte. A une époque où il faut généralement payer pour accéder aux expositions, il accueille gracieusement le public dans sa galerie et dans son appartement familial, rue de Rome, où, après s’être annoncé, en particulier le mardi, jour de fermeture des musées, on peut voir quelques chefs d’œuvres de Renoir, Monet, Mary Cassatt ou Degas. Il associe le monde de l’art à celui des finances, n’hésitant pas à chercher des soutiens auprès des banquiers et des grands investisseurs (et dans des opérations parfois périlleuses qui lui font prendre beaucoup de risques). Il est le premier, enfin, à comprendre que l’art ne peut tirer son épingle du jeu que dans un réseau international de galeries et de collectionneurs et à éditer des revues qui diffuse et promeuvent le travail des artistes.

Monet, PeupliersL’exposition présentée actuellement au Musée du Luxembourg, avant la National Gallery de Londres et le Philadelphia Museum of Arts (paradoxe : à l’époque, ce musée était le musée des artistes vivants et les impressionnistes y ont très difficilement trouvé leur place !), a été réalisée grâce à des prêts provenant de musées et de collections particulières du monde entier. Elle offre un aperçu clair et synthétique de la carrière de Paul Durand-Ruel. Elle s’ouvre par une salle qui évoque l’appartement familial du marchand, avec, entre autres, de superbes portraits de Renoir de ses fils et de lui-même. Puis elle se poursuit avec une salle qui permet de voir quelques pièces de la fameuse « belle époque », dont une toile de Millet, Parc à moutons, clair de lune, que Durand-Ruel considérait comme une des meilleures de l’auteur de L’Angélus. La salle suivante est consacrée à la découverte de l’impressionnisme à Londres, avec des tableaux de Monet, Pissarro, Sisley, Degas et Manet. Elle aboutit à l’évocation de l’exposition de 1876, avec, cette fois, outre les précédents, Renoir et Berthe Morisot. Une autre salle expose le principe des expositions individuelles avec un exemple pris chez Monet. La dernière salle, enfin, montre l’apothéose de l’impressionnisme avec, entre autres, les célèbres trois grandes « danses » de Renoir. Tout au long du parcours, on peut découvrir des documents (lettres, cartons d’invitation, photos) qui enrichissent le propos. Enfin, nec plus ultra : un fac-similé d’un registre de Durand-Ruel a été réalisé, que le public peut consulter et dans lequel il peut voir à quel point les comptes du marchand étaient bien tenus, avec les numéros des tableaux, leur titres, leurs auteurs, le prix acheté, le prix escompté, celui obtenu, etc, bref, tous les secrets de celui qui a vu un nombre incalculable de chefs d’œuvres passer entre ses mains.

Si on veut connaître encore plus de secrets sur ce marchand visionnaire, on peut aussi lire ses mémoires qui viennent de paraître chez Flammarion, dans une édition établie par deux de ses descendants, Paul-Louis et Flavie Durand-Ruel. On y rentre encore plus avant dans les détails de cette vie passionnante et tumultueuse, menée pourtant par le plus conservateur des hommes (un « vieux Chouan » comme le surnommait Renoir). L’ouvrage, par ailleurs bien illustré, bénéficie d’un riche appareil analytique, avec un index de tous les artistes cités et une localisation actuelle de leurs œuvres, ce qui en fait un outil indispensable pour qui s’intéresse à cette époque de l’art.

Paul Durand-Ruel, le pari de l’impressionnisme, jusqu’au 8 février au Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard 75006 Paris (www.museeduluxembourg.fr)

-Paul Durand-Ruel, Mémoires du marchand des impressionnistes, Editions Flammarion, 416 pages, 32€

Images : Berthe Morisot, Femme à sa toilette, 1875-80, huile sur toile, 60,3 x 80,4 cm, Chicago, The Art Institute of Chicago © Chicago, The Art Institute of Chicago; Pierre-Auguste Renoir, Sur la terrasse, 1881, huile sur toile, 100,5 x 81 cm, Chicago, The Art Institute of Chicago © Chicago, The Art Institute of Chicago; Claude Monet, Peupliers, trois arbres roses, automne, 1891, huile sur toile, 93 x 74,1 cm, Philadelphie, Philadelphia Museum of Art © Philadelphia Museum of Art.

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