de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Pauvre mais multiple

Pauvre mais multiple

Bernard Blistène avait prévenu : sous son mandat de directeur du Musée national d’art moderne, le Centre Pompidou retrouverait les manifestations pluridisciplinaires pour lesquelles il a été initialement conçu, mais qui n’ont pas souvent eu lieu. C’est le cas avec Un Art pauvre, l’exposition qui vient de s’ouvrir dans différents espaces du musée et qui, outre les arts plastiques, l’architecture et le design, associe les arts vivants avec un festival de l’Ircam et des spectacles dansés et performés par plusieurs compagnies. « Un art pauvre », justement pour ne pas tout focaliser sur l’Arte povera, cette forme d’art née en Italie dans les années 60, au moment des années de plomb, et qui est à l’origine de cette exposition. Mais si tout ne tourne pas autour d’elle, elle en constitue le socle, un socle qu’il a été d’autant plus facile à construire que les collections du musée sont riches de ces œuvres qui préconisent la simplicité des moyens et le retour à une pratique presqu’artisanale de  l’art (l’exposition est entièrement faite de pièces appartenant aux collections et qui donc, pour l’essentiel, ont déjà été montrées précédemment).
L’Arte povera, faut-il le rappeler, a vu le jour en réaction contre l’art et le mode de vie américains, après que Rauschenberg eut gagné le Lion d’Or de la Biennale de Venise en 1964. Les artistes associés à ce mouvement n’avaient pas véritablement de programme ou de manifeste théorique communs, mais réagissaient plutôt contre : contre la société de consommation, contre la marchandisation de l’art, contre l’esthétique trop léchée (et qui valorisait d’une certaine manière le monde auquel elle renvoyait) du Pop Art. Mais ces artistes ne venaient pas de nulle part et d’autres les avaient précédés, comme Manzoni, Fontana ou Alberto Burri, qui avaient déjà sérieusement remis en question les formes traditionnelles de l’art. C’est ce que montre d’ailleurs très justement l’exposition du Centre Pompidou en présentant au début les œuvres de ces précurseurs. Et si ces artistes n’avaient pas d’esthétique véritablement commune, ils étaient liés par des liens d’amitié, qui, pour certains, se perpétuent encore aujourd’hui, et c’est aussi ce que montre l’exposition du Centre en rapprochant spatialement les pièces de ceux qui étaient unis.

ANSELMOOn voit donc des pièces des grands noms de l’Arte povera : Mario Merz, bien sûr, avec un igloo, une toile et la suite de Fibonacci (0, 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, etc.) écrite en néons ; Pistoletto, avec ses miroirs qui incluent le spectateur et offrent d’innombrables points de vue ; Kounellis avec une toile blanche sur laquelle est simplement écrit le mot « notte » qui fait allusion au film d’Antonioni ; Pino Pascali, qui mourut si jeune ; Anselmo, dont l’œuvre est né d’une vision qu’il eut lors d’une excursion sur les pentes du Stromboli en 1965 ; Paolini, Penone, Calzolari, Fabro, etc. Le tout sous la tutelle d’Alighiero Boetti qui, en 1967, créa l’affiche Manifesto sur laquelle figuraient les noms des seize artistes composant le mouvement. Mais l’intérêt de l’exposition est aussi de montrer des artistes qu’on connaît moins comme Mario Ceroli qui, en 66, remporta le prix de sculpture de la Biennale de Venise avec une cabane en bois qui fait clairement référence à la Chapelle Sixtine (Cassa Sistina, présentée ici) ou Emilio Prini, qui a offert de grandes photos d’une installation réalisée en 1968 à Gênes, dans laquelle il est effectivement question de plomb, de pesanteur et de pression comme l’indiquait le titre de l’exposition qui l’accueillait. Enfin, l’exposition du Centre s’achève par des films du chorégraphe Thierry de Mey et du plasticien Raphael Zarka qui ont travaillé à partir de l’œuvre tardive de Burri conçue après le tremblement de terre qui détruisit la ville de Gibellina en Sicile.

Dans les étages, ce sont l’architecture et le design « pauvres » qui sont présentés, en particulier autour de « Global Tools », un groupe d’architectes et de designers des  années 70 qui se réunissaient autour d’une « aspiration commune à repenser l’espace social et politique », dans la lignée de la contestation contre la Guerre du Vietnam et du mouvement hippie. Leur but était de construire des « architectures impossibles », à l’opposé de tout fonctionnalisme, ou de se réapproprier l’espace urbain par des actions contestataires où le corps occupe une place essentielle (comme le travail de Riccardo Dalisi avec les enfants de Naples ou celui d’Ugo La Pietra sur les bidonvilles de la périphérie de Milan). Et c’est peut-être là, plus encore que dans les arts plastiques, que l’on comprend la dimension politique du projet, à quel point il était lié à une situation historique et comment les artistes qui l’incarnaient agissaient comme des « guérilleros » (l’expression est de Germano Celant dans un article pour le magazine Flash Art).

DE LUCCHICar « l’art pauvre » ne se circonscrit pas à une époque donnée, il a encore des représentants aujourd’hui qui refusent le spectaculaire, la surenchère, l’ultra-médiatique et préfèrent recycler des rebuts ou de matériaux de rien à des fin politiques, économiques ou écologiques (Pour un art pauvre, une exposition réalisée en 2011 au Carré d’art de Nîmes, réunissait des artistes tels que Karla Black, Katinka Bock, Abraham Cruzvillegas, Guillaume Leblon, Gyan Panchal, etc.). Mais on sent que leur travail s’inscrit plus dans un mouvement de pensée (et de résistance) général, qu’il réagit moins immédiatement à une actualité que leurs prédécesseurs transalpins. L’heure n’est peut-être plus à une contestation ou à un remise en cause si radicale, encore que les évènements de ces dernières semaines semblent prouver le contraire…

 

Un art pauvre, juqu’au 29 août au Centre Pompidou (www.centrepompidou.fr). Les manifestations musicales, qui privilégient la réduction du matériau et la raréfaction du son, auront lieu lors du festival de l’Ircam, Manifeste 2016, qui se tient jusqu’au 2 juillet et présentera, entre autres, des œuvres de Sciarrino et de Gérard Pesson . Les spectacles dansés et performés auront lieu entre le 11 et le 26 juin et permettront de voir, entre autres, Thomas Hauert, la compagnie Grand Magasin et le duo EW. Le cinéma sera aussi présent les 10 et 15 juin, avec des films de Ugo Nespelo et ceux dans lesquels joua  Pino Pascali et un colloque sur l’Arte povera, hier et aujourd’hui  se tiendra le 9 juin de 14h à 20h.

 

Images : Pino PASCALI, Le penne di Esopo [Les plumes d’Esope], 1968 , profondeur: 35 cm, diamètre: 150 cm, Plumes de dinde, laine d’acier tressée montées sur planche de bois  Collection Centre Pompidou, mnam /cci , © droits réservés ; Giovanni ANSELMO , Sans titre, 1968 , 70 x 23 x 37 cm, granit, laitue, fil de cuivre, Collection Centre Pompidou, mnam /cci , ©Centre Pompidou/Dist. RMN-GP, ©Giovanni Anselmo ; Michele DE LUCCHI, Habitation à cubes superposés, 1975, Maquette constituée de 5 cubes superposés , Bois et métal , 237 x 58 x 42 cm , Collection Centre Pompidou, mnam /cci , © Centre Pompidou / Dist. RMN-GP , © Michele De Lucchi

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