de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Pieds nus à la Fondation Carmignac

Pieds nus à la Fondation Carmignac

Et une nouvelle fondation d’entreprise, une ! Depuis le début de l’été, en effet, la Fondation Carmignac, du nom des deux fondateurs, Edouard, le père, homme d’affaires avisé, et Charles, le fils, qui fit jadis partie du groupe Moriarty, a ouvert ses portes et elle s’inscrit dans la longue liste des fondations privées qui, depuis la Fondation Vuitton à Lafayette Anticipations, en attendant l’ouverture de la Collection Pinault à la Bourse du Travail, fleurissent un peu partout en France depuis quelques temps. Mais à la différence des autres, qui se caractérisent en général par un projet architectural spectaculaire, celle-ci fait preuve de sobriété, car elle est située sur l’île de Porquerolles, c’est-à-dire dans un domaine protégé, où les contraintes en matière d’urbanisme sont drastiques, et où on n’a donc pas pu laisser cours à l’imagination débordante d’un Rem Koolhaas ou Frank Gehry.

Il s’agit, au départ, d’une ferme provençale qu’on peut apercevoir dans le film Pierrot le fou, qui a été transformée en villa dans les années 80 et qui, pour les besoins de la Fondation, a été agrandie de 2000m2, mais en creusant sous la surface du terrain naturel, sans que les contours de la maison ni le paysage existant en soient modifiés. C’est-à-dire que de l’extérieur, l’aspect de la villa n’a quasiment pas changé. Tout autour se déploie un immense jardin, conçu par le paysagiste Louis Benech, destiné à abriter des nombreuses sculptures, et dont le but est de respecter la biodiversité locale et de présenter toutes les essences présentes dans la région. A l’intérieur, les espaces se structurent en forme de croix, à partir d’un plafond d’eau (un plan d’eau incrusté dans la construction) qui laisse passer la lumière naturelle et diffuse sur les murs des reflets du plus bel effet aquatique, rappelant ainsi la présence de l’élément marin tout proche.
Carmignac 1Il n’y a pas que ce plafond d’eau qui rappelle, d’ailleurs,  que nous sommes sur une île et que la mer nous entoure. Certaines œuvres, commandes pérennes pour la Fondation, le font aussi : une impressionnante peinture de plus de 15m de long de Miquel Barceló, Not yet titled, représentant des fonds sous-marins et réalisée après une baignade à Porquerolles ou une fontaine de Bruce Nauman, One Hundred Fish Fountain, qui met en scène les sept espèces de poissons ( saumon, bar, lavaret, etc.) que l’artiste avait l’habitude de pêcher enfant. D’autres œuvres ont été commandées à des artistes pour trouver une place définitive sur le site : devant l’entrée de la Fondation, du même Barceló, une imposante sculpture en bronze qui s’inspire de la figure légendaire d’Alycastre, ce dragon envoyé par Poséidon qu’Ulysse aurait dû combattre en s’échouant sur l’île, ou, à l’intérieur, entre autres, une très belle installation de l’artiste brésilienne Janaina Mello Landini, composée d’un enchevêtrement de cordes et de fils de nylon qui accompagne le visiteur dans sa descente vers l’exposition. Et dans les jardins, on découvre, au fil d’une déambulation dans une nature restée intacte, les quatre masques grotesques et sympathiques d’Ugo Rondinone, qui symbolisent les saisons, un nid réconfortant et chaleureux de Nils-Udo, des visages d’enfant allongés, aux yeux clos, qui incitent à la médiation de Jaume Plensa ou encore un labyrinthe ludique et déstabilisant de Jeppe Hein, parfaitement intégré à la végétation.

Si ces œuvres séduisent et justifient pleinement la traversée en bateau, on est moins convaincu par l’exposition inaugurale, censée présenter une partie de la collection. D’abord parce que, pour des raisons qui ne nous sont nullement expliquées, on nous oblige à la visiter pieds nus, après avoir bu une boisson soit disant à base de plantes. Il n’est ni désagréable de se désaltérer, ni de se déchausser et de sentir sous ses pieds la pierre brute qui recouvre le sol (encore que, comme chacun sait, c’est par les pieds qu’on s’enrhume !), mais on aimerait qu’on nous en donne l’explication, pour que ce pseudo rituel n’apparaisse pas seulement  comme un gadget branchouille et new age, une sorte de caricature du milieu de l’art contemporain. En lisant le dossier de presse, on comprend qu’il s’agit d’une volonté de déconnection, de passage vers un autre univers déjà symbolisé par le fait que la fondation soit sur une île, qu’il faille marcher et traverser une forêt pour y parvenir, tout cela dans le but d’aboutir à un autre niveau de perception que le fait d’enlever ses chaussures finalise. Soit, mais on aimerait vraiment que les médiateurs sur place nous en disent davantage et qu’ils nous proposent, mais ne nous imposent pas, une visite de ce type.

CarmignacEnsuite parce que le propos du commissaire, Dieter Buchhart, ressemble plus à une forme d’habillage qu’à une réflexion véritablement fondée et cohérente. Pour concevoir son accrochage, il part d’une pièce d’Ed Ruscha, située dans le jardin, qui est un panneau métallique typique des paysages routiers américains sur lequel sont peints les mots « Sea of Desire » (c’est aussi le titre qu’il donne à l’exposition). D’après lui, « cette phrase exprime, d’un côté, notre Eros et notre désir de beauté ; de l’autre, elle contient notre irrésistible attirance pour le drame, la destruction » (ah bon !). Mettant cela en parallèle avec Le Meilleur des Mondes que Huxley écrivit en 1931à à Sanary sur Mer, non loin de Porquerolles, puis avec l’élan de protestation né de mai 68, il en arrive à la conclusion que l’exposition « confronte le spectateur à des œuvres d’art qui le défient avec un appétit de révolte, de liberté et de recherche de beauté ». Tous les artistes présentés y seraient donc, d’après lui, des « artistes en rébellion », qui se répondent d’un siècle et d’un support à un autre, et l’exposition s’apparenterait à un voyage guidé par le fil du désir (rien que le fait de considérer Andy Warhol, l’artiste qui ouvre l’exposition, comme un « artiste en rébellion, me semble déjà une curiosité).

Cela donne des chapitres où le Pop domine et où sont donc confrontées des toiles du maître de la Factory (portraits de Mao et de Lénine), de Martial Raysse ou de Gerhard Richter (« Pop Icons Reloaded »), de Rothko, de de Kooning ou de Bernard Frize (« Abstraction et disruption »), de Basquiat, de Francesco Clemente et de Marlene Dumas (« Fallen Angel ») ou de Keith Haring, David LaChapelle, Yoshitomo Nara (« Brave New World Revisited »). Le sommet étant atteint dans une section intitulée « Héritage et transgression », qui met en parallèle, dans une première partie, les œuvres de Roy Lichtenstein issues de la collection et deux magnifiques peintures de Botticelli, prêtées par des musées italiens. Le commissaire justifie cette surprenante mise en perspective par le fait que, selon lui, les œuvres des deux artistes  seraient « radicales dans leur approche non seulement de l’image humaine, mais aussi de la beauté éthérée et du monde sensualiste ». « Ces deux artistes iconiques, poursuit-il, interrogent la notion mouvante de beauté par la représentation du corps qui évolue en fonction des contextes géographiques et historiques ». Outre qu’il s’agit là de lieux communs qui pourraient s’appliquer à bien d’autres artistes et à bien d’autres oeuvres, on voit vraiment difficilement en quoi ils unissent le peintre américain et le génie florentin et ce qu’ils révèlent de leurs univers respectifs.

Carmignac 3Edouard Carmignac, l’instigateur de la collection, a beaucoup vécu à New York et fréquenté la scène artistique de cette ville dans les années 80. Il en a gardé un goût pour le Pop et les œuvres immédiatement lisibles (comme ces pièces un peu tape à l’œil qui sont dans la dernière partie du parcours). Il  a aussi un goût marqué pour la photo, au point d’avoir créé un prix qui récompense le photo journalisme, lui aussi présent dans une section de l’exposition. Pourquoi pas, du moment que l’ensemble forme un tout cohérent ? On peut ne pas partager absolument ces goûts et avoir plus d’attirance pour des pièces qui ne se livrent pas au premier regard, mais force est de reconnaître que nombre de pièces présentées sont de tout premier plan (les Warhol, les Basquiat, les Lichtenstein en particulier). Mais peut-être serait-il préférable alors de les montrer pour ce qu’elles sont, dans leur force brute, sans chercher à les insérer dans un moule et dans un récit artificiel qui, au bout du compte, les desservent.

Sea of Desire, jusqu’au 4 novembre à la Fondation Carmignac, Ile de Porquerolles, 83400 Hyères (www.fondationcarmignac.com)
Images : vue extérieure de la Fondation ; Miquel Barceló, Not titled yet, 2018 ; Janaina Mello Landini, Ciclotrama 50 (wind), 2018 ; Jaume Plensa, Les trois Alchimistes, 2018. Toutes les œuvres © Fondation Carmignac – Photos : Marc Domage

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