de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Quentin Derouet

Quentin Derouet

« Tout est poésie depuis une fenêtre. Il suffit d’avoir le cœur un peu aiguisé. » Ce vers est tiré d’un poème qu’a écrit le jeune Quentin Derouet (né en 1988), en référence à un poème de Lorca, et qui est une des œuvres de l’exposition qu’il présente actuellement à la Galerie de la Marine de Nice (conjointement avec Rémi Voche), Une gerbe d’intentions. Il a valeur de manifeste : pour un artiste, le plus important est de savoir regarder, tout peut devenir art et l’art est bien plus important que les œuvres d’art elles-mêmes. Et cette fenêtre, c’est sans doute celle, matissienne, de l’appartement dont il a pu bénéficier pendant un an, grâce au prix de la ville de Nice qu’il remporté l’an dernier, à l’issue de l’exposition des diplômes de la Villa Arson. Il y présentait « Encore un geste d’amour », une installation qui n’était faite que d’un trait tracé avec un bouquet de roses sur un mur et du bouquet de roses fanées à ses pieds. Et dans la présente exposition, il renvoie malicieusement à cette déclaration avec « Toujours un geste d’amour », qui reprend le simple trait et la rose fanée, mais cette fois sur papier et sertis dans un cadre, à la manière d’une planche d’herbier. Il l’accompagne de cette phrase, écrite en dessous : « Avec ce geste, j’ai pu voir la mer à mon réveil durant une année » (l’appartement mis à sa disposition se situait face à la mer, dans le quartier des Ponchettes).

Poésie, geste, toute l’oeuvre de Quentin Derouet semble se résumer à ces deux vocables. Car de la poésie, on en trouve à foison dans son travail, et pas seulement de manière métaphorique. Le jeune homme écrit lui-même de nombreux vers et préfère le qualitatif de poète à celui d’artiste. Quand on lui demande, d’ailleurs, comme dans l’excellente interview réalisée par Anna Vigogna qui accompagne le flyer distribué à l’entrée del’exposition, « pourquoi faire de l’art plutôt que d’écrire des poèmes », il répond : « C’est une question que je me suis souvent posée. Une des réponses serait que l’art me permet d’avoir une vie sociale assez riche. Ensuite, je pense qu’il est plus aisé de réaliser des désirs par le moyen de l’art que grâce à la littérature. Peut-être que je choisis l’art car il est un bon outil ou que j’ai peur de choisir la poésie. (…) Et comme l’art ne se trouve pas uniquement dans l’objet et la poésie sûrement pas que dans le poème, je me dis que le choix véritable n’est pas entre faire des livres ou des expositions. De ce fait, je choisis timidement de faire de la poésie avec les avantages de l’art. Par raccourci, au final l’art et la poésie sont la même chose. »

PARFUM INTENTIONEt donc plus que l’objet fini ou le médium, c’est le geste qui intéresse le jeune artiste, ce geste qui va lui permettre de séduire, de rencontrer des gens, de s’amuser, bref, de profiter de la vie. Comment ne pas penser à son propos à la célèbre phrase de Robert Filliou : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Et, de fait, c’est à un ailleurs que nous convient les œuvres de Quentin Derouet, un lieu qui ne se cantonne pas à l’espace d’exposition. On y voit par exemple, une essence obtenue après distillation des œuvres réalisées pendant ses années d’études et qu’il a développée avec l’aide d’un nez pour en faire une fragrance, Intention, que l’on peut tester à l’accueil. Ou un mur d’affiches qui convie à une fête qui aura lieu, dans quelques mois, près d’une cascade de la région de Grenoble que l’artiste a photographiée au péril de sa vie, alors qu’il cherchait à entrer dans une école d’art et qu’il veut célébrer en se disant que pour rien au monde il ne reprendrait de tels risques (La Fête du plus jamais).  Ou encore une galerie, Betty Betty, qui propose des œuvres de ses amis artistes qu’il a sélectionnées et qu’il se propose de vendre en empochant un petit pourcentage (à l’image de Duchamp, qui a gagné plus d’argent en revendant les œuvres de ses collègues, et en particulier Picabia, que ses propres œuvres).

Mais à la différence de Filliou et de nombreux artistes Fluxus, Quentin Derouet ne se contente pas d’énoncer des principes : il fait des œuvres et en soigne particulièrement la réalisation et la présentation. Ainsi le triptyque A la lumière, rien est tout, qui est constitué des poussières balayées dans l’atelier et mises sur un papier sensible qui les révèle comme un cosmos, est-il tiré en grand format et impeccablement encadré dans des caisses américaines ; ainsi l’illustration du « syndrome de Cioran (nous pourrions tout manger sans le savoir) » trouve-t-il son application dans une belle photo de son amoureuse en train de manger des fleurs (photo qui fait d’ailleurs l’affiche de l’exposition et qui est placardée en grand sur la Promenade des Anglais, comme une déclaration) ; ainsi une partie des œuvres est-elle mise en scène sur une estrade noire au milieu duquel trouve un canapé sur lequel le visiteur peut s’asseoir et lire une théorie sur l’art et la vie qui se présenté comme une équation mathématique (la Petite Théorie des espaces poétiques). Quentin Derouet s’amuse, ouvre l’exposition sur le monde, mais intègre les règles qu’on lui a apprises à l’école, quitte à les rejeter par la suiteR0011621.

Il y a bien sûr une attitude de dandy dans le travail de cet artiste qui cite volontiers Baudelaire. Une pose qui pourrait sembler factice et artificielle si elle n’était défendue avec autant de brio et d’élégance. Quentin Derouet est un jeune artiste qui a encore beaucoup de choses à prouver, mais il en a les moyens et surtout le style. D’ailleurs, n’a-t-il pas faite sienne cette phrase de Jacques Brel qui dit : « On fait c’qu’on peut mais il y a la manière » ?

Une gerbe d’intentions, jusqu’au 2 février à la Galerie de la Marine, 59, quai des Etats-Unis, Nice (www.nice.fr)

Images : Toujours un geste d’amour, 2013, technique mixte, Rose, papier, 57cm x 45cm ; Essence obtenue après la distillation de l’ensemble des oeuvres de l’artiste réalisées durant ses années d’études, 2013, Technique mixte, Fiole, papier, 58cm x 47cm ; Intention, 2013, Parfum, flacon, tirage à 30 exemplaires ; La Scène noire ou la Chambre noire (vue de l’exposition)

 

PS : le précédent artiste à découvrir, Gaspard Struelens, était lui aussi diplômé de la Villa Arson et exposait à la Galerie de la Marine de Nice. Je tiens à préciser que je n’ai pas de lien particulier avec cette école ou cette galerie, mais que c’est le hasard des rencontres et de la programmation qui me fait parler deux fois de suite de ces institutions.

 

Cette entrée a été publiée dans L'artiste à découvrir.

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commentaire

Une Réponse pour Quentin Derouet

Jacques Barozzi dit: 6 novembre 2013 à 10 h 01 min

Nice est une ville de haute tradition picturale. Le plus ancien peintre niçois est sans conteste Louis Bréa (1475-1522), auquel on doit, entre autres chef-d’œuvres, La Pietà de l’église de Cimiez et le saint Nicolas de la cathédrale de Monaco. Ses retables ornent de nombreuses églises de la région, telle celle de Lucéram, mais aussi de Ligurie (Gênes, Savone ou Taggia) où la renommée de ce primitif niçois l’avait précédé. Plus près de nous, « l’Ecole de Nice », dont on peut admirer quelques productions au musée d’Art moderne et d’Art contemporain de la ville, est encore dans toutes les mémoires. Apparue vers la fin des années soixante, elle regroupait des artistes locaux de premier plan comme Yves Klein, Arman, Ben ou encore le marseillais César, pour ne citer que ceux dont la notoriété est désormais mondiale et dont les œuvres ont atteint des cotes vertigineuses ! Sait-on que c’est le ciel et la mer de Nice, où est né Yves Klein, en 1928, dans la maison de ses grands-parents maternels, rue Verdi, qui lui inspirèrent son fameux bleu ! Un bleu outremer (ou bleu ultramarin) qu’il breveta, en 1960, et baptisa IKB « International Klein Blue ». Entre 1960 et 1961, Yves Klein peignit 15 monochromes en bleu IKB. Mort d’une crise cardiaque à Paris, en 1962, à l’âge de 34 ans, il repose désormais dans le petit cimetière de La Colle-Sur-Loup, proche de Nice, au côté de sa mère, le peintre abstrait Marie Raymond.

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