de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Au Palais de Tokyo, qui peut le moins, peut le plus.

Au Palais de Tokyo, qui peut le moins, peut le plus.

La nouvelle saison du Palais de Tokyo vient de s’ouvrir avec un ensemble d’expositions regroupées sous le titre de « L’Etat du ciel » et dont l’ambition est de témoigner, selon le dossier de presse, de « l’attention portée par des artistes, des poètes, des philosophes aux circonstances physiques, morales et politiques de notre monde ». Vaste programme illustré, pour cette première partie,  par des interventions de Georges Didi-Huberman et Arno Ginsinger autour du légendaire Atlas Mnémosyne de l’historien de l’art du début du XXe siècle Aby Warburg (Nouvelles histoires de fantômes), de David Douard (Mo’Swallow) et d’Angelika Markul (Terre de départ, une très belle installation de vidéos et de sculptures sur la nature et la manière dont l’homme tente de l’asservir). Mais de cet ensemble de propositions, il en est une dont il faut parler en priorité, tout simplement parce qu’elle est celle qui se termine le plus rapidement (le 2 mars) : il s’agit de Des choses en moins, des choses en plus, sous-titrée, « Une exposition inédite autour des collections immatérielles du Centre national des arts plastiques ». En fait, le CNAP, organisme dépendant du Ministère de la Culture et dont la mission, faut-il le rappeler, est de soutenir la création contemporaine, a dans sa collection un nombre important de pièces dites « immatérielles », c’est-à-dire de performances ou de pièces ayant besoin de la présence du public pour être activées. Et une sélection de ces pièces est montrée ici pour la première fois. Pour les commissaires, Sébastien Faucon et Agnès Violeau, « l’exposition tend à reformuler l’exercice du spectacle proposant une nouvelle approche de l’exposition plus subjective, comportementale et loin de l’effet pour renouer l’art avec l’existence ordinaire et collective ». En clair, il s’agit de ne plus seulement contempler passivement les œuvres, mais de les susciter, d’en être les complices ou les déclencheurs, voire même les acteurs.

013On trouve donc de tout dans cette exposition qui, d’une certaine manière, ressemble à une joyeuse kermesse. Et le soir du vernissage et les jours qui ont suivi, l’attention était évidemment focalisée sur la présence de jeunes gens entièrement nus qui passaient leur temps à se mesurer ou à mesurer le public. Ils « interprétaient » en fait Intime et personnel, une performance assez ancienne de l’artiste d’origine espagnole Esther Ferrer. Conçue dans les années 60, alors que le franquisme semait encore la terreur de l’autre côté des Pyrénées, elle témoignait de la fascination de l’artiste pour les chiffres et les mesures, mais avait aussi pour but de dénoncer un système qui objectivait le corps et le réduisait à une série de données quantifiables. A côté de cette action déstabilisante (il est très troublant de côtoyer des gens nus alors qu’on est soi-même habillé, cf Le Déjeuner sur l’herbe de Manet), on pouvait voir celle, toute simple de Carole Douillard, The Viewers, qui consistait à placer un groupe de gens debout dans un des escaliers du Palais de Tokyo et à en faire des témoins immobiles de la soirée, ou celle de Béatrice Balcou, qui n’est pas rappeler le travail du duo Marie Cool/Fabio Balducci et qui consiste à faire et à défaire des paquets avec la même précision que s’il s’agissait d’une cérémonie orientale traditionnelle. On pouvait aussi emprunter des vélos pour parcourir l’exposition sur deux roues (Ann Veronica Jenssens), s’installer dans une structure qui donne au corps la même position que celle qu’eut Yves Klein lorsqu’il « sauta dans le vide » (Didier Faustino) ou tirer une carte les yeux fermés et se faire réciter un texte par une pythie au sexe indéterminé en fonction de la couleur qu’on a choisie (Maxime Rossi).

Bref, toute une série de performances qui vont des vidéos aux œuvres sonores en passant par des œuvres réellement immatérielles (une pièce de Nina Beier & Marie Lind consiste à se faire raconter par les médiateurs du Palais de Tokyo des œuvres qui auraient pu figurer dans l’exposition, mais qui, pour diverses raisons, n’y figurent pas). Et certaines même (celle, formidable, de Dora Garcia), incitent à braver l’autorité du gardien de musée en volant des livres sur une table (rassurez-vous, ils sont là pour cela !). Il y a près de cinquante artistes dans l’exposition, qui font tous des propositions différentes. Le problème est que, bien sûr, en dehors du vernissage, toutes les performances n’ont pas lieu en même temps et qu’il vaut mieux aller sur le site du Palais de Tokyo pour voir les horaires des différentes manifestations. Lorsqu’on y est, on peut trouver que cela n’est pas très sérieux, que cela relève de la foire ou de la provocation facile et il est vrai que toutes les œuvres n’ont pas la même force. Il n’empêche qu’il s’y passe quelque chose d’essentiel, qui brise les barrières et que ne propose aucune des autres formes dites « traditionnelles d’exposition » : la vie, l’implication réelle du spectateur dans le processus artistique, son expérimentation physique et intellectuelle. Et ce qui justifie pleinement la célèbre formule de Fluxus : « L’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. »

Des choses en moins, des choses en plus, jusqu’au 2 mars au Palais de Tokyo (www.palaisdetokyo.com)

Images : Didier Fiuza Faustino, Opus incertum, 2008. Collection CNAP. © Adagp, Paris 2014; Photo : Galerie Michel Rein ; photo de la performance d’Esther Ferrer, Intime et personnel.

 

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