de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Retour à la matière

Retour à la matière

Depuis qu’il est responsable de la programmation artistique de La Verrière, ce lieu d’exposition (sous verrière) prolongeant le magasin Hermès de Bruxelles, Guillaume Désanges a tenu à fonctionner par cycles. Un premier, Des gestes de la pensée (2013-2016), se plaçait sous la houlette de Duchamp et tendait à prouver que les artistes pouvaient tout autant faire preuve de conceptualisme que de formalisme. Un deuxième, Poésie balistique (2016-2019), voulait montrer l’écart existant les intentions et le résultat dans certaines formes d’abstractions radicales, la manière dont la poésie s’infiltre, souvent à l’insu du créateur, dans l’œuvre d’art. A chaque fois, une exposition collective inaugurait le cycle, qui en posait la thématique et présentait des œuvres d’artistes qui, pour la plupart, bénéficiaient par la suite d’un solo show.

Le nouveau cycle, Matters of concern/ Matières à panser, qui vient d’être inauguré, part de la constatation que bon nombre de jeunes artistes se sont réappropriés des techniques artisanales (céramique, sculpture sur bois, marqueterie, etc.) et entend revenir à la matière, comme une alternative critique aux modes dématérialisés de l’économie dominante. Mais il n’est pas question pour autant de revenir à la fameuse « main » de l’artiste pour l’opposer à l’idée ou au programme conceptuel. Comme l’explique Guillaume Désanges, « il ne s’agit pas de positionnements nostalgiques ou conservateurs, mais d’une prise de conscience très actuelle d’une urgence à repenser les modes d’usage et de production selon le régime de l’attention et du soin ». Et il poursuit : « Dans un dépassement de la hiérarchie entre puissance et vulnérabilité, « matière à panser » signifie « matière que l’on doit panser », doit on doit se préoccuper, mais aussi « matière pour panser » : objets rituels, prophylactiques, votifs, guérisseurs, pour l’artiste et pour les autres. Ce faisant, ces pratiques font référence à d’autres champs du savoir, d’autres logiques, que nous avons oubliés ou que nous ne savons plus voir. Ces matières émancipatrices, intelligentes, transformatrices plus que transformées, dessinent, dans leur diversité d’intentions, des affinités sensibles et poétiques qui transcendent  les différences ».

L’exposition met donc la question du « soin » au cœur de son propos. Et c’est un phénomène que l’on observe depuis qu’au mot français de commissaire, qui fait penser à la police et à l’autorité, on préfère celui, anglais, de « curator » (celui qui prend soin). Et c’est ainsi que l’exposition aborde aussi la question écologique, car prendre soin, c’est aussi se soucier de l’état du monde dans lequel on évolue. Mais elle ne le fait pas en montrant spécifiquement des œuvres qui alertent sur les dangers du dérèglement climatique ou la destruction programmée de notre planète, ce qui pourrait se justifier d’un point de vue politique, mais risquerait d’apparaître limité sur un plan artistique. Plutôt en déjouant la notion de catégorie, en montrant des pièces qui viennent d’horizons différents, qui n’appartiennent pas forcément au champ de l’art, mais qui toutes évoquent la question de la protection et de la préservation. « Il ne s’agit pas de « retourner » vers des modèles archaïques soit-disant plus vertueux, écrit encore Guillaume Désanges, mais d’actualiser par l’expérience d’autres type de relations aux choses, en prenant modèle sur des acquis de l’anthropologie, de l’écologie et de l’éthologie, en passant par certaines théories scientifiques et éthiques féministes ».

L’exposition inaugurale, dense, présente donc toute une série de pièces qui ont trait à ces thématiques et a valeur de manifeste. On y voit aussi bien une photo de Lois Weinberger représentant un homme qui tient de la terre dans ses bras comme on porte un bébé (l’image, qui est particulièrement représentative de l’intention du commissaire, en fait d’ailleurs l’affiche) que de très beaux carnets de dessins de l’artiste d’origine mongole Odonchimeg Davaadorj (le lien direct des femmes avec le cosmos et les éléments) ou  qu’une sublime vidéo de Marie Laet dans laquelle on la voit recoudre le sol. Mais à côté de ces artistes bien identifiés (on pourrait aussi citer Gina Pane, Jean-Luc Moulène ou Meret Oppenheim), on en trouve d’autres, comme Karen Kamenetzky, qui reproduit en tissage des organes humains, Raymonde Arcier, qui rend hommage au « labeur des femmes », ou Jean-Batiptiste Calistru, qui compose d’insolites Boîtes à jeux pour des animaux morts, qui échappent aux circuits traditionnels. Et certaines œuvres ne relèvent pas, a priori, du champ de l’art, comme les patchworks réalisés par l’association montpelliéraine Fabric’art Thérapie, au pic de l’épidémie du sida, à l’occasion de la mort des malades. Enfin d’autres viennent de secteurs parallèles et ont un statut hybride comme les dessins et aquarelles de Gilles Clément, que l’on connaît surtout comme jardinier- paysagiste. La prochaine exposition solo, à la rentrée de septembre, sera consacrée à Camille Blatrix, ici présent avec des maquettes de travail. On attend avec impatience les déclinaisons de ce cycle étonnant et qui s’annonce passionnant.

A Bruxelles, une autre exposition revient à la matière et, d’une certaine manière, au geste artisanal : celle de Sophie Whettnall, dont la pratique est essentiellement de perforer des matériaux pour laisser la lumière passer à travers. A la Centrale, cet ancien lieu industriel reconverti en centre d’art, elle a fait appel pour exposer avec elle (usage traditionnel dans cette institution) à Etel Adnan, cette merveilleuse artiste découverte il y a peu de temps, alors qu’elle était déjà âgée, et dont il a déjà été plusieurs fois question dans ces colonnes (cf, entre autres, http://larepubliquedelart.com/le-savoir-faire-et-le-coeur/). Pour répondre à ses peintures et dessins accrochés sur les murs, elle a conçu une grande installation, La Banquise, la Forêt et les Etoiles, qui renvoie à une même idée de paysage. Derrière une architecture de plaques en métal perforées qui projettent au plafond comme un ciel étoilé, se cachent une banquise faite dans une sorte de matière souple sur laquelle on peut aussi s’assoir et qui évoque aussi le réchauffement climatique, et, plus loin, des panneaux en bois, également perforés,  qui constituent la forêt. Et tout autour, des vidéos traduisent des performances très simples ou des épisodes relevant de l’intimité familiale de l’artiste (une très belle vidéo met en scène sur trois écrans simultanés sa mère et sa fille, dans des poses similaires). C’est sensible, fin, féminin sans être délibérément féministe, touchant. Cela ne révolutionne pas le cours de l’histoire de l’art, mais fait preuve d’élégance et de goût.

Matters of concern/Matières à panser, jusqu’au 6 juillet à La Verrière, Fondation d’entreprise Hermès, 50 bld de Waterloo Bruxelles (www.fondationdentreprisehermes.org

-Sophie Whettnall, Etel Adnan, La Banquise, la Forêt et les Etoiles, jusqu’au 4 août à la Centrale for Contemporary Art, Place Sainte-Catherine Bruxelles (www.centrale.brussels)

Images : Vue de l’exposition Matters of concern/Matières à panser, La Verrière Bruxelles 2019 © Isabelle Arthuis/Fondation d’entreprise Hermès ; Lois Weinberger, Holding the earth, 2010, photographie, 60 x 90 cm, Courtesy Salle Principale, Paris © Paris Tsitso ; vue de l’exposition de Sophie Whettnall, La Banquise, la Forêt et les Etoiles © Philippe de Gobert

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