de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Ryan Gander et Miryam Haddad post-confinement

Ryan Gander et Miryam Haddad post-confinement

Les différents confinements -on a déjà souvent eu l’occasion de le dire- ont beaucoup changé les pratiques des artistes : ils les ont souvent contraints à des travaux plus solitaires, chez eux ou à l’atelier, ont limité leurs possibilités de déplacements géographiques et par-là même obligés à faire avec ce qu’ils avaient sous la main, les ont amenés à des formats plus petits, se limitant parfois à la taille d’une table. Ce faisant -et malgré tous les aspects négatifs, bien sûr, tant sur un plan économique que psychologique, provoqués par cet isolement-, ils les ont aussi obligés à aller à l’essentiel, à revenir aux sources. C’est aujourd’hui surtout qu’on le mesure pleinement et qu’on peut contempler les fruits de ces périodes si particulières.

C’est ainsi que le toujours si inventif Ryan Gander, dont les déplacements dans l’espace sont déjà réduits en raison de son handicap physique (il se déplace en fauteuil roulant), a subi ce qui pourrait apparaître comme une sorte de double peine. « Nous habitons à la campagne, explique-t-il, vraiment au milieu de nulle part, près de la côte. Au cours de cette dernière année, il y a eu comme une sécheresse d’inspiration. Il n’y a rien ici la nuit, à part la lune et le feu. C’était difficile de travailler avec ces deux signifiants très sensationnels et tellement clichés, mais il y avait quelque chose dans cet excès de temps et ce silence sans fin qui m’attirait vers eux. Quelque chose d’étrangement primal et existentiel. Je ne pouvais sortir la préhistoire de ma tête. Les images d’un monde sans langage, apparu avec l’invention du feu me consumaient. Quand je fixais la lune chaque nuit, j’étais submergé par l’idée que les civilisations anciennes basées sur les notions d’équilibre et d’inertie seraient la seule voie à suivre pour nous. »

De cette contemplation, il a tiré une réflexion sur le temps, ou plutôt sur les deux temps qui s’affrontent et que les Grecs avaient déjà distingués : Kairos, le temps de « l’instant T », celui de l’intuition et des rythmes naturels, que l’on ne mesure pas, et Chronos, temps linéaire, qui rythme et façonne notre vie et que symbolise l’horloge. « Nos économies capitalistes à croissance accélérée, explique encore l’artiste, se développent dans un monde Chronos, où nous faisons les choses quand on nous dit de les faire, par opposition à un monde Kairos où nous faisons les choses lorsque les écosystèmes dans lesquels nous vivons suggèrent leur temporalité. Nous vivons de façon chronométrée et réprimons nos penchants instinctifs. »

Et c’est cette réflexion qui est à la base des œuvres qu’il présente actuellement chez gb agency, dans une exposition intitulée Wrong Time Paradigm. La pièce qui la caractérise le mieux en est d’ailleurs une sculpture, Chronos Kairos 14.58, qui représente deux horloges qui s’affrontent dans des temporalités différentes et qui mesure la discordance entre ces deux manières d’envisager le monde. Car il est bien clair que ce temps réglementé, organisé, que nous avons imposé à l’évolution de la nature se fait au détriment de celle-ci, n’est plus à son écoute et va donc droit vers la catastrophe écologique que chacun juge inévitable aujourd’hui. Pour preuve, le minuscule moustique que Ryan Gander a fait s’échouer sur le rebord d’une fenêtre fermée n’en finit pas de s’agiter en tous sens et de se contorsionner sans pouvoir enfin mourir.

Au milieu de la galerie, des éléments en bronze représentant des bûches et des pierres ont été placés, comme pour faire un feu, mais la noirceur des bûches suggère qu’elles ont déjà brûlé, comme si les temps se confondaient et que le début se superposait à la fin : c’est que le feu a joué un rôle central dans l’évolution de l’homme et a servi de marqueur de sa place dans l’Histoire. Sur un autre mur de la galerie, c’est la lune qui a servi de modèle aux peintures qui sont accrochées, mais une lune fragmentée, comme dynamitée, elle-aussi ballotée entre les temps immémoriaux et ceux de notre vie quotidienne, et surtout recréée à l’aide d’objets ordinaires (ici un couvercle de poubelle). Et tout autour, ce sont d’autres objets, sculptures ou surprenante machine à voyager qui peuplent cette exposition intelligente et attachante, née de l’imagination d’un artiste dont la faculté à raconter des histoires ne semble pas se tarir.

Miryam Haddad, cette jeune artiste syrienne (née en 91) qui vit désormais à Paris où elle a été élève des Beaux-Arts et qui a déjà été montrée à la collection Lambert d’Avignon, a elle-aussi considérablement changé sa pratique pendant les confinements : elle est passée de toiles colorées, à la touche épaisse et chargée, qui rappelle autant le mouvement CoBrA d’un Karen Appel que James Ensor, à de délicates aquarelles, d’où toute figuration semble avoir disparu et qui s’apparenteraient presque à des calligraphies. A la foire Art Paris qui s’est tenue récemment, sur le stand de sa galerie Art : Concept, elles frappèrent par leur grâce, leur musicalité et leur légèreté et remportèrent un grand succès.

On va pouvoir les revoir au Frac Auvergne qui s’apprête à lui consacrer une grande exposition et qui, après l’exposition de la brésilienne Marina Rheinganz, est décidément devenu un des épicentres de la peinture en France. On y verra les aquarelles, donc, mais aussi bien sûr les peintures et c’est dans ce va-et-vient entre les deux médiums que l’on saisira peut-être la profonde originalité du travail de l’artiste. Car si l’un se rattache à l’écriture, l’autre évoque la figure et c’est autour de cette conjonction des deux que s’organise son travail. Dans un texte publié dans le beau catalogue que l’institution édite à cette occasion, Didier Semin, qui a été son professeur, explique : « Miryam Haddad commence toujours par agencer sur le tableau des courbes venues de l’écriture arabe, beaucoup moins contrainte et découpée que ne peuvent l’être la grecque ou la latine. Elle dessine d’abord, en somme, ce que l’on nomme à juste titre des arabesques, et c’est avec, entre, pour, contre ces premiers signes abstraits qu’elle agence ensuite la chair de la peinture pour suggérer des formes identifiables -formes d’animaux, d’architectures fantastiques, d’êtres humains ou de demi-dieux … qu’elle revient ponctuer, comme on le ferait d’un texte ou d’une partition, avec des cercles de couleur. Elle emporte tout son monde vers un concert admirable de lumière et de pigments, où la figure est un horizon, l’écriture une boussole. » Nous serons évidemment les auditeurs attentifs de ce concert-là.

-Ryan Gander, Wrong Time Paradigm, jusqu’au 9 octobre chez gb agency, 18 rue des Quatre Fils 75003 (www.gbagency.fr)

-Miryam Habbad, Là-bas, sur le ciel d’orage, du 2 octobre au 31 décembre au Frac Auvergne, 6 rue du Terrail 63000 Clermont-Ferrand (www.frac-auvergne.fr). Catalogue de l’exposition publié par le Frac-Auvergne avec des textes de Jean-Charles Vergne et Didier Semin, 160 pages, 19€.

Images : vues de l’exposition de Ryan Gander chez gb agency: 1- Chronos Kairos, 14.58, 2021 Stainless steel 30 x 59 x 50 cm Uniqu; 2- (Left) Fractured Natural Sign (Some stood silently mesmerised by the moon, whilst others were incensed to make signs), 2021, 10 oz indigo black Japanese denim, acrylic paint, each 180 x 120 x 3.5 cm, overall 360 x 600 x 3.5 cm, unique / (Right) In the very beginning, before words, there were…, 2021, cold cast black bronze, 47 elements, dimensions variable, unique (photos Aurelien Mole); Miryam Haddad, La loi des regards, 2021, Huile sur toile, 22 × 16 cm (8 ⅝ × 6 ¼ inches), MH/P 8247

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