de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Saâdane Afif et le fantôme de Duchamp

Saâdane Afif et le fantôme de Duchamp

Le Centre Pompidou fête ses quarante ans. Il le fait dans les murs, avec, ce week-end, toute une série de festivités (cf programme plus bas) et hors les murs, avec, pendant toute l’année, des expositions un peu partout en France en partenariat avec un musée ou un centre d’art (une exposition sur le Nouveau Réalisme, par exemple, qui s’ouvre aux Abattoirs de Toulouse, une autre sur Bacon et Bruce Nauman qui sera proposée, cet été au musée Fabre de Montpellier).

L’Urinoir de Duchamp a cent ans. C’est en 1917 que le père des « ready-made » présenta au Salon des artistes indépendants de New York cet objet manufacturé qu’il avait acheté dans un magasin quelques jours plus tôt, pour répondre au Salon des indépendants de Paris, qui, en 1912, avait refusé son tableau Nu descendant un escalier (il signa l’urinoir du nom de R. Mutt). Aujourd’hui, l’artiste Saâdane Afif lui rend hommage dans un vaste projet, The Fountain Archives, qui fait l’objet d’une exposition, justement, au Centre Pompidou.

Saâdane Afif est parti du fait que cet objet qui allait devenir une des icônes de l’art moderne, alors que le Salon refusa, pour des raisons de moralité et de décence, de l’exposer, avait disparu peu de temps après sa présentation. En effet, après le refus du salon, il fut montré dans la galerie d’Alfred Stieglitz, 291, et photographié par lui pour la revue The Blind Man. Mais ensuite, il s’évapora, sans qu’on sache s’il fut détruit ou égaré. Ce qui reste de lui, c’est donc avant tout cette photo qui a été reproduite un nombre incalculable de fois (Duchamp autorisa toutefois par la suite plusieurs répliques de l’original). Et c’est celle-ci qui a intéressé Afif, ce fantôme, cette reproduction d’un original disparu. Il a donc décidé de rechercher toutes les publications dans lesquelles était reproduite cette photo et de les archiver dans ce projet au long terme, The Fountain Archives (« Fountain », fontaine, étant le nom donné par Duchamp à l’urinoir), projet qui est encore en cours et qui ne s’arrêtera que lorsqu’il sera arrivé au nombre de 1001 publications (comme les 1001 nuits), toutes différentes les unes des autres (un site internet a aussi été créé qui les recense : thefountainarchives.net).

Afif 1 bisMais il ne s’est pas contenté de collectionner ces publications. D’une page, il a arraché la page sur laquelle était reproduite la photo de l’Urinoir et l’a faite encadrée comme une pièce originale, renversant la vapeur, faisant de l’édition une œuvre d’art. Et de l’autre, il a rassemblé les livres dans lesquels se trouvaient ces pages arrachées (elles sont signalées par un post-it) sur des étagères qui n’ont pas valeur de bibliothèque, puisque ces livres ne sont pas consultables, mais qui finissent par devenir comme une sculpture en devenir (elles sont présentées derrière un plexi, comme dans un muséal).

C’est ce qu’on voit au Centre Pompidou. Outre une des répliques de l’Urinoir original, des pages encadrées sont accrochées, qui le reproduisent à différentes tailles et dans différents contextes. Et les étagères-sculptures sont au centre de la salle et laissent voir les livres rangés selon l’ordre d’arrivée dans la collection (la place est laissée pour ceux à venir). Enfin, comme à son habitude, Afif a demandé à des amis ou proches (dont Dominique Gonzalez-Foerster et Michel Gauthier, le commissaire de l’exposition) d’écrire des textes de chansons (des « lyrics ») sur le projet. Et ces textes sont collés, en lettres argentées adhésives, sur les murs de la salle, au milieu des différentes reproductions.

C’est une petite exposition par la taille, puisqu’elle n’occupe qu’une pièce au sein du musée, au 5e étage, mais elle est au cœur de la pratique de Saâdane Afif, ce conceptuel poétique qui a remporté le prix Duchamp (justement), en 2009. Car chez lui, tout est affaire d’absence, de fantôme, de disparition, de principe équivalent. On se souvient avec émotion de la magnifique exposition qu’il avait proposée, il y a quelques années, au Palais de Tokyo, au cours de laquelle, plutôt que de montrer es œuvres, comme dans une rétrospective traditionnelle, il avait préféré afficher les « Lyrics » des chansons inspirées par celles-ci et écrites par ses amis. Le soir du vernissage, un grand concert avait eu lieu, pendant lequel ces chansons avait été performées. Mais ensuite, seuls restaient les textes aux murs et, si on le souhaitait, par casque, l’enregistrement de ce qui avait été, mais qui n’était plus. Et à la dernière Biennale de Venise, alors que tous ses confrères s’agitaient pour présenter leur œuvre la plus représentative, il avait eu le culot de ne rien montrer, mais de simplement donner un rendez-vous : sur les Zattere, The Laguna’s Tribute, un hommage au ciel et à la mer, aux heures précises où le soleil se lève et se couche, par un comédien qui disait des poèmes qui se perdaient dans le vent.

Il est comme cela, Afif, toujours là où ne l’attend pas, dans une œuvre qui mute en permanence, qui échappe aussitôt qu’on croit l’avoir saisie. Un drôle d’oiseau, pour qui l’art n’a rien de figé et qui fait de l’immatériel la matière même de sa réflexion.

 

-Saâdane Afif, The Fountain Archives, jusqu’au 30 avril au Centre Pompidou, Musée, niveau 5.

Ce week-end, à l’occasion du 40e anniversaire, l’entrée du musée et des expositions sera gratuite. On pourra, le samedi, voir le rideau que Braque avait conçu pour le ballet Salade au niveau -1, assister à une conférence de Bernard Blistène sur « l’histoire festive de l’art » ou danser le soir, dans le forum, lors d’un bal monochrome. Le dimanche, on pourra faire de l’aérobic philosophique avec Pascal Lièvre ou suivre des visites guidées en famille dans les collections. (Le programme complet est disponible sur le site internet du centre : www.centrepompidou.fr)

 

 

 

Images : Saâdane Afif, The Fountain Archives FA. 0503; 2015, Torn out page from Cros, Caroline, Duchamp,, Paris: Editions du Centre Pompidou, 2014, — p. 21, 25,0 x 25,5 cm Courtesy of the artist, Galerie Mehdi Chouakri, Berlin, mfc-michèle didier, Paris and Xavier Hufkens, Brussels ;  The Fountain Archives FA. 0307; 2013, Torn out page from Castany, Laurence (ed.),, Le Centre Pompidou: La création au coeur de Paris,, Paris: Editions du Centre Pompidou, 2011, — p. 81, 28,0 x 35,0 cm Courtesy of the artist, Galerie Mehdi Chouakri, Berlin, mfc-michèle didier, Paris and Xavier Hufkens, Brussels

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour Saâdane Afif et le fantôme de Duchamp

Udnie dit: 14 février 2017 à 14 h 34 min

 » L’Urinoir de Duchamp a cent ans.  »

Et certains de ces concepts usés académiquement jusqu’ à la lime!
Nos institutions culturelles officielles persistent et signent un art du bidet…

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