de Patrick Scemama

en savoir plus

La République de l'Art

Saint-Etienne à l’heure new-yorkaise

Malgré la mondialisation et l’émergence de nouvelles scènes créatrices, New York reste un pôle d’attraction extrêmement fort pour l’art et les artistes d’aujourd’hui. Après la galerie Thaddeus Ropac qui consacre, dans son espace de Pantin, une exposition aux artistes new-yorkais (cf http://larepubliquedelart.com/de-lautre-cote-du-perif/)1, c’est au tour du Musée d’art moderne (MAM) de Saint-Etienne de se pencher sur la scène artistique de la « Grande Pomme » à travers une grande manifestation intitulée « The New York Moment ». Il est vrai que ce beau musée, dirigé de main de maître depuis 2003 par l’historien d’art hongrois Lorand Hegyi, dispose d’une remarquable collection d’art américain de  l’Après-Guerre issue de l’abstraction et du minimalisme (Kenneth Noland, Franck Stella, Robert Morris, Carl André, etc) qui forme d’ailleurs la base des expositions présentées aujourd’hui. Car il ne s’agit pas en fait d’une seule exposition, mais de trois qui montrent des artistes représentatifs des courants esthétiques newyorkais de ces dernières décennies, tant parce qu’ils s’inscrivent dans la lignée et la continuité des figures historiques, que parce qu’ils s’en éloignent.  La première exposition est consacrée au sculpteur Joel Shapiro, la deuxième au peintre Peter Halley et la troisième brosse un panorama des jeunes artistes newyorkais d’aujourd’hui.

Joel Shapiro (né en 1941) ouvre donc le bal, lui dont le travail, pas très souvent montré en France, est celui qui se rapproche le plus du minimalisme (rappelons que le minimalisme, né en grande partie en réaction au Pop Art, est inspiré du célèbre principe de l’architecte Mies van der Rohe « Less is more », « Moins, c’est plus »). Deux salles lui sont consacrées qui montrent les deux aspects essentiels de sa pratique. Dans la première, deux sculptures monumentales en bronze, l’une de couleur habituelle, et l’autre en bronze blanchi, s’élèvent dans la verticalité. Assemblages de tubes de tailles diverses, comme un grand mécano, elles évoquent un mouvement dans l’espace, une articulation, ou son contraire, une désarticulation. Dans l’autre salle, à l’inverse, ce sont des sculptures de petites tailles qui jonchent le sol : représentant des formes archétypales et épurées de maisons, d’habitations qui, selon le mot de Lorand Hegyi, ont ici valeur de concept universel, elles apparaissent d’abord en plâtre blanc, immaculées et pures, puis dans une fonte d’acier, sous une forme détruite et morcelée, comme si on pouvait voir le processus négatif de la main de l’homme et de l’histoire sur ces pièces (en fait, c’est l’artiste lui-même qui les conçoit d’abord en bois, puis les brûle avant d’en faire des moulages). Dans les cas, Shapiro tente de dépasser le clivage entre figuration et abstraction car si les oeuvres ne représentent rien d’immédiatement reconnaissable ou d‘anecdotique, elles n’excluent pas l’idée d’être liées soit à un organisme vivant (le corps humain dans sa gestuelle), soit à un dépérissement inexorable (la destruction par la violence et le feu). Pour lui, toute sculpture naît d’une expérience personnelle, d’un souvenir, d’une émotion, ce qui donne à un son travail un aspect particulièrement sensuel. En cela, il se distingue du minimalisme pur qui se bornait au pouvoir seul de la forme et lui refusait tout affect.

Peter Halley IV Time-to-livePeter Halley, d’une dizaine d’années plus jeune que son ainé, et à qui plusieurs salles sont offertes, s’en éloigne encore plus. En fait, en tant qu’artiste parfaitement représentatif des années 80, il fait le pont entre Pop Art et minimalisme pour accéder au postmoderne. Ses grandes toiles, d’un format la plupart du temps carré (synonyme de l’enfermement), allient la rigueur pure de l’abstraction géométrique à des couleurs vives, presque fluos, appliquées avec des moyens industriels, qui créent un impact visuel fort et immédiatement séduisant. En bon lecteur du Foucault de Surveiller et punir et du Baudrillard de Simulacres et simulation, et à l’aide d’un vocabulaire constitué de « cellules », de « prisons » et de « conduits » qu’il reproduit de toile en toile, Peter Halley renvoie à l’organisation sociale telle qu’elle se présente dans nos sociétés occidentales, aux structures de la société industrielles et à ses mécanismes de normalisation et de contrôle. C’est un travail intelligent, brillant, qui pourrait souffrir d’intellectualisme s’il ne faisait pas preuve d’un humour certain : toutes ses toiles portent le titre d’une émission ou d’une série de télévision diffusée sur le câble américain. Aucun élément ne renvoie bien sûr directement à cette émission (les titres sont trouvés une fois que la toile est achevée), mais on voit bien l’ironie et les jeux de correspondance que l’artiste veut introduire dans son travail.

Les toiles réunies au Musée de Saint-Etienne sont celles qu’il a peintes ces dernières années. Présentées dans de grandes salles et regroupées par cycles (car il a souvent peint plusieurs toiles autour d’un même motif, renvoyant ainsi à une idée de séquence), elles permettent de mieux comprendre son discours et de lire sa cohérence interne. On est ainsi sensible à cette notion de variation/répétition qui est si caractéristique de cette forme d’art américaine et que l’on retrouve dans d’autres disciplines telles que la musique et la danse. On perçoit la subtilité que peut avoir un changement de couleur et le rythme que suggère cet alignement de tableaux. On voit enfin ce renvoi tant à la géométrie urbaine qu’à la technologie, les médias, l’attrait agressif des spots publicitaires. L’art de Peter Halley a véritablement trouvé sa substance dans la société du spectacle des années 80, mais il n’a aujourd’hui rien perdu de sa force ni de sa pertinence.

Belott, Fritz BroPlus sans doute que les travaux des dix jeunes artistes qui forment la dernière partie de l’exposition : « Jeunes créateurs à New York ». Non que ceux-ci déméritent, mais on serait bien en peine de trouver un fil conducteur ou une ambition commune à leurs œuvres. Certains (Dean Monogenis ou Paul DeMuro) dialoguent ouvertement avec leurs aînés abstraits présents dans la partie historique de l’exposition ; d’autres (comme Amy Feldman) privilégient le gestuel et l’expressionnisme noir, blanc ou gris ; d’autres encore (Matt Bollinger ou Allison Hawkins) reviennent à l’intime et au dérangeant ; d’autres enfin (Brian Belott ou Taylor McKimens) jouent plutôt la carte du ludique et de la BD. Mais la proposition la plus forte est peut-être celle de Bea Camacho, une jeune artiste qui vit à New York, mais qui vient des Philippines : au cours d’une longue performance, elle tisse une sorte de cocon autour de son corps, comme celui dans lequel elle a fini par s’enfermer et s’endormir lorsqu’elle a quitté son pays à l’âge de onze ans, pour rejoindre l’Angleterre. On peut dès lors se demander s’il subsiste une « école » new-yorkaise. Et c’est bien la question que se sont posée les artistes réunis le lendemain du vernissage au cours d’une table ronde. Peter Halley, avec sa clairvoyance habituelle, y a répondu, en disant que, selon lui, « les foires, en montrant aux quatre coins du monde des artistes venus de partout, avaient beaucoup changé la donne » et que « l’idée de scène locale avait beaucoup perdu de son sens aujourd’hui ».

A cette table ronde participait aussi le grand compositeur répétitif Philip Glass. Car l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne s’est associé au Musée pour créer un mini Festival, Nouveau Siècle, consacré à la musique contemporaine américaine et en particulier à Phil Glass. Le soir du vernissage a donc eut lieu, au Musée, dans la salle abritant les deux sculptures « en hauteur » de Shapiro, un concert rétrospective des œuvres du compositeur d’Einstein on the beach. Et c’était merveille de voir à quel point cette musique, qui à l’origine a été créée dans des galeries et des ateliers d’artistes, parce que les institutions traditionnelles  n’en voulaient, trouvait là sa juste place et résonnait en accord avec les œuvres qui l’entouraient.

1Un très beau catalogue, Empire State, coédité par Skira, a été publié à cette occasion.

The New York Moment, jusqu’au 18 mai au Musée d’art moderne de Saint-Etienne, rue Fernand Léger 42270 Saint-Priez-en-Jarez

Un catalogue a aussi été édité par le Musée à l’occasion de l’exposition Joel Shapiro, 112 pages, 28 €

Images : JOEL SHAPIRO, Untitled, 2002 – 2004, bronze blanc, 406.4 x 203.2 x 86.4 cm © 2002-2004 Joel Shapiro / Artist Rights Society (ARS), New York. Image Courtesy of the artist, ADAGP, 2014 ; PETER HALLEY, Time-to-live, 2005, Acrylique, acrylique Day-Glo & Roll-a-Tex sur toile , 208 x 173 cm © Collection Livio et Francesca Sacchi ; BRIAN BELOTT, Fritzbro, 2012, technique mixte, fixé sous verre, 53 x 43 cm © Courtesy Galerie Zürcher Paris-New York

 

 

 

 

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

2

commentaires

2 Réponses pour Saint-Etienne à l’heure new-yorkaise

admin dit: 29 janvier 2014 à 16 h 38 min

Oui, Woodkid, grand admirateur de Phil Glass, participait à une table ronde qui a eu lieu le lendemain du vernissage. Il a même chanté quelques unes de ses chansons.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*