de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Sonia Delaunay, Louise Bourgeois: deux femmes puissantes

Sonia Delaunay, Louise Bourgeois: deux femmes puissantes

Sonia Delaunay, Louise Bourgeois : deux artistes phares du XXe siècle, qui eurent une longue vie, mais aussi deux femmes qui durent lutter pour imposer leur travail dans un monde de l’art placé sous domination masculine. Deux biographies paraissent simultanément, qui leur sont consacrées, la première signée Sophie Chauveau chez Tallandier et la seconde signée Marie-Laure Bernadac chez Flammarion. Ce sont aussi deux manières radicalement différentes d’envisager l’art de la biographie.

Après avoir raconté les vies de Botticelli, Filippo Lippi ou Fragonard, Sophie Chauveau s’empare de celle « magnifique » de Sonia Delaunay, cette artiste de la modernité qui n’en finit pas de nous étonner et qui eut droit à une grande rétrospective au Musée d’art moderne de la ville de Paris, en 2014 (cf http://larepubliquedelart.com/sonia-delaunay-artiste-pop/). Mais elle le fait comme dans ses précédents livres, c’est-à-dire en journaliste et en écrivain, plutôt qu’en historienne de l’art. C’est donc sous une plume alerte, parfois presque haletante, qu’est racontée l’histoire de celle qui vit le jour en Russie en 1885 dans la région d’Odessa, dans une famille juive très pauvre, et que son riche oncle maternel prit sous sa gouverne à Saint-Pétersbourg, à la fois pour soulager sa sœur de charges trop lourdes et pour offrir à son épouse l’enfant qu’elle ne pouvait pas avoir. Pour une romancière, cette histoire est d’autant plus excitante à raconter qu’elle repose sur très peu d’éléments tangibles, Sonia Delaunay n’ayant jamais, en effet, voulu beaucoup parler de ses origines, ayant même cherché à les dissimuler (ce n’est que tardivement qu’elle a fait allusion à sa judéité).

On peut donc penser que l’interprétation qu’en livre Sophie Chauveau – ou plutôt l’angle sous lequel elle aborde le personnage Delaunay – est très personnelle et qu’elle n’est qu’une manière parmi d’autres d’envisager le mystère des origines de l’artiste. Mais tout ce qui relève de sa carrière artistique, en revanche, est plus connu et, de fait, moins sujet à discussion. Ainsi, on suit la vie mouvementée – voire même romanesque – de la jeune fille, qui, très tôt, alla seule faire des études à Berlin, puis vint s’installer à Paris, alors centre du monde de l’art, pour y parfaire son éducation, fit un mariage blanc avec Wilhelm Udhe, un critique d’art allemand, elle pour rassurer ses oncle et tante restés en Russie et lui, homo, pour s’offrir une couverture, etc., etc. Jusqu’à ce qu’en 1910, elle rencontre Robert Delaunay, dont elle tombe immédiatement amoureuse et qu’elle va s’efforcer de servir une bonne partie de sa vie.
Car ce qui est frappant dans l’existence de Sonia Delaunay, c’est de voir à quel point elle s’est mise en retrait au profit de son mari. Dès qu’elle le rencontre, elle se place sous son influence, adopte son style et fait tout ce qu’elle peut pour qu’il obtienne la reconnaissance que, selon elle, il mérite (d’après elle, « bien plus que Picasso »). Et bien après sa mort, elle cherchera à promouvoir son travail, à faire en sorte que d’importantes expositions lui soient consacrées, en gérant scrupuleusement, voire en restaurant, les toiles dont elle disposait. A une certaine époque, pendant la Première Guerre, alors que les Delaunay étaient réfugiés en Espagne et que la rente conséquente qu’elle touchait de son oncle venait d’être supprimée, suite à la Révolution russe, elle dut même, pour des raisons financières, mettre en pose son activité de peintre et se lancer dans la création de tissus et de vêtements influencés par ses recherches picturales. Et c’est une activité qui prospéra au point qu’à leur retour en France, Sonia Delaunay la poursuivit et même la développa.

Paradoxalement, alors qu’elle le fit par nécessité mais sans doute aussi avec beaucoup de plaisir (elle avait le goût de la mode et des tissus chamarrés), c’est cet aspect qui la rend si moderne aujourd’hui. Car Sonia Delaunay étendit sa pratique aux arts décoratifs, un peu dans l’esprit du Bauhaus (elle fit d’ailleurs partie de l’UAM, l’Union des artistes modernes) et conçut aussi des tapis, des illustrations de livres, des boîtes de rangements ou des costumes de théâtre. En cela, elle est précurseuse des artistes d’aujourd’hui qui ne se cantonnent plus à un seul médium, mais en utilisent plusieurs, appartenant à des registres différents, sans hiérarchie.  Et de ce point de vue, la dernière partie de la vie créatrice de l’artiste, alors qu’elle ne se consacrait plus qu’à la peinture, même si elle fut particulièrement fructueuse, semble moins novatrice. C’est aussi ce que raconte cette biographie de Sophie Chauveau que les historiens d’art jugeront peut-être un peu « romancée», mais qui a le mérite de se lire…comme un roman.

A l’inverse de Sonia Delaunay, Louise Bourgeois fit du récit de ses origines et de ses blessures d’enfance la matrice même de son œuvre. C’est ce que souligne Marie-Laure Bernadac, une des plus éminentes spécialistes de l’artiste, dans la conséquente et très documentée biographie (les notes occupent presque une centaine de pages) qu’elle vient de faire paraître chez Flammarion, dans la collection « Grandes Biographies ». Mais en même temps, Louise Bourgeois le fit de manière tellement désordonnée, tellement disproportionnée aussi parfois, qu’on ne sait plus ce qui relève de la réalité ou du fantasme et qu’il est bien qu’un esprit scientifique et impartial fasse le tri dans toute cette matière. Comme il est bien qu’il fasse la part des choses dans la personnalité complexe de l’artiste, dotée d’une volonté de fer, toujours soucieuse d’apprendre et faisant preuve de beaucoup de rigueur et séduction, mais aussi d’une jalousie féroce, aussi bien à l’égard des gens qu’elle aime que des autres artistes (elle est très dure, par exemple, avec Louise Nevelson, qu’elle considère comme sa grande rivale) ou capable de petites mesquineries (elle refuse, entre autres, d’accueillir son amie Alina Szapocznikow à New York, qui le lui demande, parce qu’elle ne se sent pas en mesure de l’aider). Enfin, il est nécessaire de garder un regard analytique face à celle qui se réfugia dans la religion (elle se fit baptiser tardivement) avant de la rejeter catégoriquement, remplit frénétiquement des carnets tout au long de son existence dans lesquels elle consignait tout ce qui lui venait à l’esprit et, ayant envisagé un moment de faire carrière dans les mathématiques, finit par y renoncer sous prétexte que la géométrie n’est pas suffisamment une science exacte.

Mais ce qui fascine dans la longue carrière de Louise Bourgeois (elle mourut en 2010, presque centenaire), c’est aussi la manière dont elle accompagna son siècle, venant d’un milieu bourgeois restaurateur de tapisseries à l’avant-garde la plus radicale, la manière dont elle eut à lutter contre ses démons intimes (elle souffrit pendant de longues années de dépression) et contre le machisme du milieu de l’art de l’époque (elle disait des surréalistes, entre autres, qu’il n’aimait que les femmes riches ou les collectionneuses), la manière avec laquelle elle réussit à imposer son œuvre si personnelle, liée au corps et à la sexualité, à une époque où triomphait le minimalisme froid ou le pop désincarné. Louise Bourgeois fut féministe, à la différence de Sonia Delaunay qui, malgré l’indépendance dont elle fit preuve, ne le revendiqua jamais. Elle fut féministe, mais pas contre les hommes, en cherchant à réconcilier le masculin et le féminin et en cherchant même à les protéger (elle considérait, par exemple, que les phallus photographiés par Robert Mapplethorpe, qui fit d’elle un célèbre portrait, étaient comme des « fleurs ou des fruits exotiques » vulnérables et qu’il fallait protéger). Et comme Sonia Delaunay, elle eut un rapport complexe et obsessionnel à la maternité, elle qui eut trois enfants, dont un adopté. Ce fut une vie longue, partagée entre la France et les Etats-Unis où elle avait suivi son époux dès les années 40 et qui fut productive jusqu’à la mort (elle continua à dessiner et à recevoir de jeunes artistes jusqu’au bout). Une vie aussi très attachante et que Marie-Laure Bernadac raconte avec l’admiration, la fidélité et l’exactitude la plus absolue.

-Sophie Chauveau, Sonia Delaunay, la vie magnifique, Editions Tallandier, 416 pages, 21,90€

-Marie-Laure Bernadac, Louise Bourgeois, Editions Flammarion, 528 pages, 32€ (A noter que Marie-Laure Bernadac signera son livre à la galerie Lelong, 13 rue de Téhéran, 75008, samedi 18 mai, à 17h, dans le cadre du Paris Gallery Weekend, cette manifestation qui a lieu chaque année à la même époque et au cours de laquelle un certain nombre de galeries parisiennes proposent des événements spéciaux durant 3 jours. Programme sur www.parisgalleryweekend.com).

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