de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Télémaque, une poétique de l’objet

Télémaque, une poétique de l’objet

C’est en 1964, suite à l’exposition Mythologies quotidiennes présentée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, que naquit le mouvement que le critique Gérald Gassiot-Talabot baptisa « Figuration narrative ». Ce mouvement, qui faisait suite aux « Nouveaux réalistes » et qui, en revenant à la figuration, voulait définitivement tordre le cou à la seconde Ecole de Paris moribonde, apparaissait aussi comme une alternative au « Pop » anglais et américain qui commençait à triompher en France. Plus politisé que ses avatars anglo-saxons, souvent plus complexe, il se voulait une dénonciation féroce de la société de consommation et un regard critique posé sur les politiques de l’époque. Mais la simplicité de lecture et la séduction immédiate des toiles de Warhol ou de Lichtenstein  (alliées à la puissance d’un marché en pleine expansion) eurent raison des messages sophistiqués et parfois agressifs des français et, après une période de succès, la « Figuration narrative » sombra dans un oubli relatif dont certaines tentatives (comme l’exposition qui lui fut consacrée en 2008, au Grand Palais) ne parvinrent pas vraiment à l’extraire.

Hervé Télémaque, à qui on rend hommage en ce moment au Centre Pompidou, fut avec Bernard Rancillac, Peter Klasen, Eduardo Arroyo, Jacques Monory, Gérard Fromanger, etc, un des principaux acteurs de ce mouvement. Pourtant, il ne se reconnaissait pas beaucoup dans l’idée de « figuration », lui qui n’a jamais peint de figure, et encore moins dans celle de « narration », à qui il préfère le terme de « fiction ». Car ce sont des objets qu’a surtout représentés l’artiste aujourd’hui âgé de 78 ans. Des objets quotidiens comme des cannes blanches, des chaussures de tennis ou des tentes de camping, qu’il a assemblés comme des poèmes visuels ou qu’il a littéralement intégrés au tableau comme les « Combines » de Robert Rauschenberg. Chez Télémaque, un objet ne fait jamais sens en lui-même et ne peut être compris que dans l’ensemble dans lequel il s’inscrit. Mais comme bon nombre de ces objets renvoient à son histoire personnelle, il est nécessaire de connaître quelque peu sa biographie pour comprendre leur présence sur la toile.

Hervé Télémaque, Selles comme montagne, 1979, collection [mac]Marseille, photo Ceter ville de MarseilleIl est né à Haiti, dans une famille bourgeoise. Après des études en France, il décide d’aller à New York où il suit des cours à l’Art Students League. Durant cette période, sous l’influence d’une psychanalyse qu’il entreprend avec l’anthropologue Georges Devereux, il peint des toiles encore marquées par l’expressionnisme abstrait qui jette ses derniers feux. Mais il ne sent pas bien à New York, où il est victime de racisme et où un galeriste lui dit que « le temps n’est pas encore venu pour un peintre noir ». En 1961, alors, il décide de s’installer à Paris où il rencontre rapidement des artistes sud-américains comme Julio Le Parc ou Soto, mais aussi Rancillac, Jan Voss et le poète John Ashbury. C’est l’époque aussi où il change de style et réalise en quelques mois quelques-unes de ses plus grandes toiles d’inspiration « pop » (dont My Darling Clementine, représentée ici). Elles lui valent d’ailleurs d’être remarqué par les Surréalistes et, en particulier, par leur père et maître, André Breton, qui l’invite à participer à son ultime exposition internationale du Surréalisme, à la Galerie de l’Oeil. Mais Télémaque garde ses distances avec le mouvement et préfère aller exposer à Londres, à la Hanover Gallery. En 1964, suite à cette exposition, il est invité à participer à la Documenta 3 de Cassel, qui le propulse sur la scène internationale, et, la même année, il organise avec Rancillac, l’exposition Mythologies quotidiennes, qui lance sa carrière…

Ce sont tous ces éléments que l’on retrouve dans sa peinture : la Caraïbe, avec les souvenirs d’enfance et l’influence du vaudou, le racisme, la place du noir dans la société, mais aussi des éléments plus intimes comme le prénom de son épouse (Maël) qui revient régulièrement ou des blessures que son corps de sportif a dû subir. Et toujours sous la forme de collages, de juxtapositions, de patchworks qui font du tableau une sorte de pensée en mouvement. Mais parmi tous ces éléments, il en est un qui est particulièrement puissant et qui irrigue l’œuvre, des premiers travaux jusqu’à ceux d’aujourd’hui : la sexualité. Télémaque a toujours été fasciné par la sexualité, il l’a évoqué à de nombreuses reprises (en particuliers sous la forme de slips féminins et masculins) et en a fait une des clés de son travail. Après son succès dans les années 70, par exemple, il a pu s’acheter une ferme dans le Berry et là, il s’est attelé à une série d’œuvres sur les selles de chevaux (Les Selles) dans laquelle il a beaucoup recours au papier calque. Ce qui l’a intéressé dans les selles, c’est le fait qu’elles font la jonction entre l’homme et l’animal, mais aussi et surtout qu’elles permettent de dominer l’animal, de le « chevaucher » au sens sexuel du terme. Cette domination sexuelle n’est pas sans lien avec la domination exercée sur les esclaves. Comme le « bon nègre » de la publicité Banania est censé occupé une place bien particulière  dans l’imaginaire sexuel des Blancs (dans la toile de 1964, Petit célibataire un peu nègre et assez joyeux, qui fait l’affiche de l’exposition).

TélémaqueAujourd’hui, Télémaque continue à peindre. Mais en 2006, il a été victime d’un AVC qui l’a paralysé du côté droit. C’est donc avec la main gauche qu’il a repris le travail et achevé, juste à temps pour la rétrospective du Centre Pompidou, une grande toile intitulée Le Moine comblé (amorces avec Arshile Gorsky). Il s’agit en fait de la reprise d’une toile que le peintre américain, que Télémaque admirait beaucoup, a réalisée deux heures avant de se suicider. C’était à l’origine un petit format, en noir et blanc, avec à peine de couleurs, mais le français l’a considérablement agrandi et l’a saturé de couleurs. Comme pour boucler la boucle d’une aventure qui avait commencé soixante ans plus tôt, dans le froid et la grisaille new-yorkaise, ou, au contraire, tromper la mort, revendiquer la puissance et l’exubérance salvatrice de la vie et ouvrir de nouveaux horizons.

 

Hervé Télémaque, jusqu’au 18 mai au niveau 4 (Galerie du musée et galerie d’art graphique) du Centre Pompidou (www.centrepompidou.fr)

 

A l’occasion de cette exposition, une très belle monographie paraît chez Flammarion. Rassemblant plus de 250 peintures et objets de 1960 à nos jours, elle offre un portrait complet et fouillé de l’artiste, à travers aussi une série de textes éclairants (signés Gérard Durozoi, Serge Fauchereau, Henri Griffon, Yves Michaud, Rebecca Lamarche-Vadel, Alexia Guggémos). A noter en particulier, un entretien très enlevé et pénétrant avec Télémaque lui-même à la fin de l’ouvrage et une fiche biographique écrite par ses soins.

Télémaque, Ed. Flammarion, 280 pages, 240 x 310 mm, 60€

 

Images : Hervé Télémaque, My Darling Clementine, 1963 Huile sur toile, papiers collés, boîte en bois peint,  poupée en caoutchouc – 194,5 x 245 Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne MNAM-CCI/Dist. RMN-GP Photo : Philippe Migeat, Centre Pompidou © Adagp, Paris 2014 ; Selles comme montagne, S.D., Mine graphite et papiers découpés et collés sur papier ; œillets métalliques – 155,5 x 108 cm [mac] musée d’art contemporain, Marseille © Adagp, Paris 2014;  Le Moine comblé (amorces avec Arshile Gorky), 2014, Acrylique sur toile – 200 x 250 cm, Collection de l’artiste Photo : Philippe Migeat, Centre Pompidou © Adagp, Paris 2014

 

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