de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Trop d’effets tue l’effet

Trop d’effets tue l’effet

Bill Viola le raconte souvent : enfant, il a failli se noyer et n’a dû la vie qu’à l’intervention rapide d’un de ses proches. Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne garde pas un souvenir traumatique de cet évènement. Au contraire, le moment où il resta sous l’eau fut pour lui d’une grande douceur, il s’y sentit flotter et vit une très belle lumière bleutée venir d’en haut. Depuis, c’est ainsi qu’il imagine la mort. Il ne la craint pas, parce qu’il est persuadé qu’elle le plongera dans un même état de béatitude et parce qu’il sait que notre vie sur terre n’est qu’un passage vers un autre monde.

Est-ce  la raison pour laquelle l’élément liquide est si présent dans son travail ? Toujours est-il que depuis sa première vidéo, The Reflecting Pool (1977-79), où l’on voit un homme sortir d’une forêt et plonger dans une piscine où il va disparaître, jusqu’à la dernière, The Dreamers (2013), une installation qui fait le portrait de personnes immergées,  qui semblent flotter avec sérénité entre deux univers, l’eau est là, qui envahit tout, dans laquelle on s’enfonce avec bonheur ou dont on s’extrait comme par lévitation. Une eau métaphorique, sur laquelle les images se réfléchissent et disparaissent, comme dans la caverne de Platon, mais aussi une eau qui est symbole de naissance et de mort, depuis le liquide amniotique dans lequel baigne le fœtus jusqu’au fleuve Léthé sur lequel Charon embarque les morts pour un dernier voyage. Et avec l’eau, le feu, son contraire et son complément, comme dans Fire Woman, cette vidéo qui a été réalisée pour une production de l’opéra de Wagner, Tristan et Isolde, mise en scène par Peter Sellars et créée à l’Opéra de Paris en 2005, alors que Gerard Mortier en était le directeur1.  Ou le noir et blanc et la couleur, comme dans Three Woman (2008) où l’on voit trois femmes d’âges différents s’avancer et sortir progressivement du noir et blanc pour venir dans la couleur.

Vie et mort, eau et feu, noir et blanc et couleur : on a là quelques-unes des oppositions fondamentales qui jalonnent l’œuvre de cet immense artiste qui dit être né (en 1951) « en même temps que la vidéo » et pour qui l’art ne peut être que spirituel. Un système binaire qui va de pair avec la philosophie orientale et le zen que l’artiste et Kira Perov, son épouse et principale collaboratrice, ont découverts au Japon et approfondis en Inde où ils ont souvent séjourné et même rencontré le Dalaï-Lama. Et qui est lisible depuis les premières pièces. Ce qui a évolué, en effet,  dans le travail de Bill Viola, ce n’est pas tant le message ou l’intention que les moyens techniques ou l’adaptation aux nouvelles technologies. Ainsi, il est long le chemin qui va de Heaven and Earth (1992), une installation qui fait se confronter deux images vidéo en noir et blanc à la section d’un même parallélépipède en bois, à The Dreamers, en passant par Going Forth by Day (2002), une des plus spectaculaires propositions de l’artiste, qui fait se juxtaposer cinq cycles d’images dans une même salle : le premier (Fire Birth), symbolisant la naissance, le deuxième (The Path) – où l’on voit sur un écran géant toute une série de gens traverser une forêt dans la lumière du petit matin -, le passage sur terre, le troisième (The Deluge), l’incident qui attente à la vie, le quatrième (The Voyage), la mort et le cinquième (First Light), la renaissance.  A chaque fois, Bill Viola réinvente, trouve de nouvelles formes à donner à ses installations vidéo et poursuit plus avant son dialogue avec l’histoire de l’art (c’est la découverte des écrans plats LCD, par exemple, qui lui a donné l’envie de faire les « Passions, cette série d’œuvres directement inspirées par la peinture d’Europe du Nord du XVe siècle).

23956La rétrospective qui lui est consacrée aujourd’hui au Grand Palais à Paris est une des plus importantes de sa carrière, qui a pourtant déjà été célébrée au MOMA de New York, à la National Gallery de Londres ou dans les différents Guggenheim. Outre les œuvres précédemment citées, on peut y découvrir des pièces moins connues, comme Four Hands (2001), un polyptique vidéo très simple et très émouvant qui montre quatre paires de mains appartenant à quatre personnes de générations différentes qui effectuent des gestes appartenant aux grands cycles de la vie humaine. Ou The Sleep of Reason (1988), une installation sur plusieurs murs qui renvoie directement à la gravure de Goya.  On pourrait rester là pendant des heures, tant ces vidéos qui diffractent le temps et jouent sur la lenteur, hypnotisent et plongent le spectateur dans un état de semi-conscience.

Pourtant, au bout d’un moment, pointe un sentiment de redite et d’irritation. D’abord parce que si l’on voulait voir l’intégralité de ces vidéos, il faudrait plus de trente heures, ce qui est tout de même un peu beaucoup demander au spectateur. Ensuite, parce qu’à force de se ressembler et de jouer sur les mêmes thématiques, certaines œuvres se concurrencent, voire s’annulent. Prenons l’exemple de Tristan’s Ascension (2005), par exemple. On y voit un homme (Tristan) allongé sur le sol et l’eau envahir sa couche progressivement, jusqu’à ce que lui-même s’élève et disparaisse dans les airs. Cela dure 10 minutes, c’est très beau, majestueux et totalement fascinant. Mais fallait-il alors montrer deux salles plus loin Ascension (2000) qui fait exactement la même durée et reprend la même action, sauf qu’au lieu de s’élever, le corps, là, s’enfonce ? Ce qui marche une fois ne fonctionne pas forcément deux et on risque d’obtenir l’effet inverse à force de vouloir à ce point enfoncer le clou.

On le voit : les œuvres de Bill Viola ne gagnent pas à être regroupées en trop grand nombre.  Car comme leur symbolique, même si elle est éternelle,  est quand même souvent identique, elles finissent par s’étouffer, se banaliser, perdre en force. Et elles pourraient même rebuter celui qui ne connaît pas bien ce travail ou n’aurait pas suffisamment de disponibilité à lui accorder. En revanche, prises isolément, dans des expositions de groupes et ou comme contrepoint à la musique de Wagner, elles constituent d’inoubliables expériences spirituelles, des voyages dans le temps et l’espace qui renvoient aux fondements mêmes de l’art, c’est-à-dire de l’existence.

1 Le spectacle sera repris du 8 avril au 4 mai 2014 à l’Opéra Bastille.

-Bill Viola, jusqu’au 21 juillet au Grand Palais (entrée Champs-Elysées), www.grandpalais.fr

Images : Bill Viola, Ascension, 2000, Installation vidéo sonore, 10 minutes, performeur : Josh Coxx, Bill Viola Studio, Long Beach, Etats-Unis, Photo : Kira Perov ; Fire Woman, 2005, projection vidéo couleurs haute définition, quatre enceintes, 11 minutes, 12 secondes, performeuse : Robin Bonaccorsi, collection particulière, Photo : Kira Perov.

 

 

 

 

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