de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Ruines d’hier et d’aujourd’hui

Ruines d’hier et d’aujourd’hui

Depuis avril dernier, sous l’impulsion de Nicolas Bourriaud, le nouveau directeur de l’école, les galeries d’exposition des Beaux-Arts de Paris (ENSBA) ont été entièrement réaménagées et ont repris leur nom historique de « Palais des Beaux-Arts ». Elles se proposent d’accueillir trois expositions thématiques par an, « reflétant, selon le communiqué de presse, le spectre historique couvert par l’école – de ses collections d’art ancien à ses jeunes diplômés, en passant par les courant émergents de l’art d’aujourd’hui et les artistes de la fin du XXe siècle ». Chaque exposition se divisera en quatre parties : la collection des Beaux-Arts, l’exposition collective d’art contemporain, la redécouverte d’un artiste du XXe siècle, le Belvédère : les jeunes artistes issus des Beaux-Arts de Paris.

La première exposition de cette nouvelle formule s’intitule L’Ange de l’Histoire et elle part du célèbre texte que Walter Benjamin écrivit sur l’aquarelle éponyme de Paul Klee montrant un ange comme « poussé vers l’avenir auquel il tourne le dos » (Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l’histoire). L’association du texte à cette image, nous dit encore le communiqué de presse « nous a amenés à interroger la question du fragment historique et du rapport contemporain à l’histoire ; de cette réflexion découla une image, celle de l’explosion finale dans le film Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni. C’est à partir de ces deux éléments – ici, une déflagration et des décombres – que l’exposition assume son rôle de moteur de recherches, explorant la manière dont les artistes s’emparent aujourd’hui du passé historique ».

Soit. On comprend à peu près le propos. Et il semble donc naturel que la partie appartenant à la collection des Beaux-Arts, à l’étage, montre des œuvres d’artistes fascinés par la poétique des ruines (des maquettes du XIXe siècle, un dessin de Fragonard, un tableau d’Hubert Robert, entre autres), des photos intitulées « les désastres de la guerre » (des photos de bâtiments en ruines réalisées après la Commune et la Première Guerre) ou « les ruines d’un cabinet d’amateur », des estampes de Dürer qui appartenaient à une collection qui devait revenir aux Beaux-Arts, mais qui brûla pendant la Commune et dont on n’expose là que les restes, redessinés par le feu. Ces œuvres vont bien dans le sens du texte de Benjamin qui, parlant de cet Ange de l’Histoire, dit : « Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’évènements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. »

Mais comment rattacher cette partie à celle qui propose de redécouvrir un artiste contemporain, en l’occurrence Glauco Rodrigues, un peintre brésilien mort en 2004 et dont l’œuvre peut se rattacher au pop-art ? Certes, Rodrigues avait pour ambition de « refondre » l’histoire de son pays à travers une peinture figurative contemporain et de faire ressurgir une mémoire et un environnement culturel que la dictature militaire avait cherché à effacer pendant deux décennies, mais il n’est nullement question de ruines ici, ni de double mouvement passé-avenir dont parle Benjamin.

Sans titre 1Encore moins évident est de rattacher la partie centrale de l’exposition, l’exposition collective d’art contemporain, au thème proposé. Il y a bien à l’entrée un grand tableau de Jules de Balincourt, Bang Big, qui rappelle l’explosion de Zabriskie Point, mais en quoi les autres œuvres présentées ont-elles un rapport à l’Histoire ? Nicolas Bourriaud prétend que ces jeunes artistes semblent arpenter les décombres de l’histoire pour en analyser les signes et les débris et que toutes les objets qu’ils présentent « sont informés par le numérique, ils se sont constitués à travers des outils numériques et surtout ils ont été créés à l’intérieur d’un nouvel espace mental hanté par cette recherche de données historiques et de fragments du passé » (interview accordée à Jérôme Sans dans le dernier numéro de L’Officiel Art). On veut bien le suivre, mais toutes les œuvres créées aujourd’hui ne sont-elles pas de la même manière « informées » par le numérique? Y a-t-il un artiste (et même une simple personne) qui échappe à la domination d’internet ? Et en quoi la sculpture de Carol Bove ou l’installation de Lili Reynaud-Dewar interrogent-elles l’Histoire, même de manière fragmentaire ? Encore une fois, ce ne sont pas les artistes qui sont en cause, car beaucoup en sont d’excellents (Walead Beshty, Isabelle Cornaro, Clément Rodzielski, entre autres), mais plus le concept qui a du mal à convaincre.

Et ce n’est pas le Belvédère, cet espace réservé aux jeunes fraîchement diplômés des Beaux-Arts, qui y parviendra davantage. Chloé Quenum, un artiste de talent, mais qu’on a connu plus inspirée par ailleurs, y montre un paravent, un banc ou une vidéo censés introduire une relation miroir avec le spectateur. Mais de l’Histoire ni de l’Ange, on ne voit un bout d’aile…

L’Ange de l’Histoire, jusqu’au 7 juillet (Chloé Quenum jusqu’au 23 mai) au Palais des Beaux-Arts,  13 Quai Malaquais 75006 Paris

Images:

GiovanniNiccolo Servandoni, Ruines de monuments antiques, 1731, collection des Beaux-Arts de Paris

Walead Beshty Travel Picture Meadow [Tschaikowskistrasse 17 in multiple exposures* (LAXFRATHF/TXLCPHSEALAX) March 27-April 3, 2006], 2006-2007 *Contax G-2, L-3 Communications eXaminer 3DX 6000, and InVision Technologies CTX 5000, 2012, Photographie couleur, 124.5 x 221 cm, Courtesy de l’artiste; Regen Projects, Los Angeles; et Thomas Dane Gallery, London, Photo : Richard Ivey

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