de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Une rentrée sous le signe du Bauhaus

Une rentrée sous le signe du Bauhaus

C’est la rentrée et la semaine dernière a été intense. Vernissages de galeries, réouverture de musées, manifestations en tous genres : dans ce contexte « presque » normal, le milieu de l’art semble pris d’une boulimie qui tend à compenser les mois de fermeture ou d’ouverture contrariée. C’est aussi ce qu’on a pu constater à Art Paris, la foire qui se tient habituellement au printemps, mais qui, cette année, en raison de la crise sanitaire, a été repoussée à début septembre. Des files impressionnantes de visiteurs (plus de 72 000 au final) attendaient de pouvoir faire vérifier leur pass sanitaire pour y entrer. Il faut dire que la foire inaugurait le Grand Palais éphémère conçu par Jean-Michel Wilmotte sur le Champs-de-Mars, qui s’est révélé être un espace tout à fait fonctionnel, dans lequel règne une température agréable (contrairement au Grand Palais où l’on passe du chaud froid) et où la lumière ne change pas en fonction de l’ensoleillement. Il faut dire aussi que pour fêter l’évènement, des galeries qui d’ordinaire ne fréquentent pas cette foire (kamel mennour, Ropac, Almine Rech, entre autres) avaient accepté d’y participer et que, du coup, le niveau s’en trouvait sensiblement amélioré. Alors, phénomène conjoncturel lié à l’actualité ou changement de régime qui devrait se confirmer ? L’avenir nous le dira. Plusieurs grosses enseignes, en tous cas, ont déjà annoncé qu’elles seraient présentes à la prochaine édition.
Du côté des musées, une exposition était particulièrement attendue : celle d’Anni et de Josef Albers au Musée d’art moderne de Paris. Anni et Josef Albers sont deux artistes profondément liés au Bauhaus de Weimar, où ils se sont rencontrés en 1922 et mariés trois ans plus tard. Lui, alors très désargenté, y a commencé avec des assemblages et des compositions réalisés à partir de morceaux de verre récupérés dans les décharges. Cette activité suscita des réactions mitigées, en particulier chez Walter Gropius, le fondateur de l’Ecole, qui menaça de le renvoyer. Mais contre toute attente, Josef Albers put poursuivre ses études et il fut même sollicité pour ouvrir un atelier de verre avec Paul Klee comme directeur artistique. Elle y intègre l’atelier textile, qui, même si le Bauhaus est construit sur l’égalité des sexes, est considéré comme l’atelier des femmes et ne constitue pas forcément son premier choix. Mais elle s’y plaît et peut y laisser libre cours à sa soif d’expérimentation.

Lorsqu’en 1925, suite aux pressions politiques croissants, le Bauhaus est obligé de déménager de Weimar à Dessau, le couple d’artistes, bien sûr, suit et s’adapte aussitôt au nouveau cadre architectural fait d’un enchevêtrement de lignes et de surfaces horizontales et verticales et alternant transparence et opacité. Mais c’est en 1933 qu’a lieu le grand changement, lorsque, contraints par le régime nazi, les membres de l’école décident unanimement de sa dissolution. Anni et Josef Albers, sur la recommandation de Philip Johnson, alors conservateur au MoMA de New York, sont appelés pour enseigner en Amérique, au Black Mountain College, une école qui reprend les principes pédagogiques du Bauhaus. Situé dans les montagnes de Caroline du Nord, ce lieu en pleine nature attire les artistes, les musiciens et les danseurs (comme John Cage, Robert Rauschenberg ou Merce Cunningham), mais aussi les architectes et les mathématiciens. Anni y installe, bien sûr, un atelier de tissage et Josef prend la direction du département d’art.

Ce sont toutes les étapes de cette vie et de cette œuvre que montre, de manière chronologique, l’exposition du Musée d’art moderne (le couple, naturalisé américain en 1939, restera toute sa vie aux Etats-Unis). On y voit les toutes premières pièces de Josef (ces œuvres en verre, qui rappellent l’importance de ce matériau dans l’art de l’époque) jusqu’à la fameuse série Homage to the Square, qui comprend plus de deux mille tableaux et qui explore l’interaction des couleurs entre elles dans un format déterminé de quatre carrés emboités, en passant par les photographies ou les pièces de design. Mais si le travail de Josef fascine par son inventivité et ses recherches chromatiques qui restent toujours formelles, c’est celui d’Anni qui surprend le plus et se révèle le plus moderne. Fascinée par les arts précolombiens que le couple découvre lors de plusieurs voyages au Mexique et en Amérique du Sud, elle utilise le tissage comme un mode de communication codée, qui précède l’écriture. A ce titre, une des salles de l’exposition la plus impressionnante est sans doute celle où sont regroupées les œuvres à caractères religieux commandées par un temple de Dallas et le Jewish Museum de New York, en hommage aux 6 millions de Juifs tués pendant l’Holocauste. Reprenant la forme et la fonction des rouleaux de la Torah, ainsi que leur écriture en hébreu (avec la présence de l’or, bien sûr, qui invite à la spiritualité), Anni Albers y livre des pièces puissantes, dont le sens n’est pas explicite, mais dont le message n’échappe à personne.

Gutmann, John

Parmi les 127 artistes présents dans l’exposition Chefs-d’œuvre photographiques du MoMA actuellement à l’affiche du Jeu de Paume, nombreux sont ceux qui, comme Lyonel Feininger, ont été enseignants ou étudiants au Bauhaus. Il est vrai que Thomas Walther, le collectionneur qui a constitué cette collection achetée par la grande institution américaine et qui était lui-même photographe, vivait entre la Suisse et l’Allemagne et qu’il était donc sensible à ce qui se passait près de chez lui. Mais cet ensemble exceptionnel, présenté pour la première fois à Paris après l’avoir été, sous une forme un peu différente, à New York, ne se limite pas aux artistes d’Outre-Rhin : 19 nationalités y sont représentées et il a surtout pour but de documenter les premières années de la photo, celle qui, au lendemain de la Première Guerre mondiale, constitue un médium de choix pour exprimer ce qu’est la vie moderne, aussi bien en découvrant des points de vue inédits qui rompent avec la perspective classique qu’en exaltant le sport et la vitesse, toutes ces choses qui donnent une impression de mouvements.

Ainsi, c’est la grande ville qui est mise à l’honneur, avec tous les angles de vues vertigineux qu’elle permet, tout autant que les procédés photographiques qui permettent de créer un univers surréaliste tels que les inversions des valeurs positive-négative par la solarisation, le photogramme, la surimpression ou au contraire le gros plan. En fait, on passe des recherches et des inventions des années 20 au retour à l’ordre voulu par les régimes totalitaires des années 30. Et les auteurs de ces images ont pour nom Man Ray, Brassai, Claude Cahun, Moholy-Nagi, El Lissitzsky, Weston, Stieglitz, Hausmann, Franz Roh, entre autres. Bref, une mine inestimable de trésors pour cette exposition qui constituera sans nul doute un des phares de la rentrée.

Anni et Josef Albers, L’art et la vie, jusqu’au 9 janvier au Musée d’art moderne de Paris (www.mam.paris.fr)

Chefs d’œuvres photographiques du MoMA, jusqu’au 13 février au Jeu de Paume (www.jeudepaume.org)

Images: Josef Albers Gitterbild, vers 1921 Verre, métal, fil de cuivre 32,4 × 28,9 cm The Josef and Anni Albers Foundation © 2021 The Josef and Anni Albers Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris 2021; Anni Albers From the East, 1963 Coton, plastique 63,5 x 41,4 cm The Solomon R. Guggenheim Foundation New York Gift The Josef and Anni Albers Foundation in honor of Philip Rylands for his commitment to the Peggy Collection © 2021 The Josef and Anni Albers Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris 2021; John Gutmann Classe (Marjorie Gestring, championne olympique 1936 de plongeon de haut vol), 1935. Épreuve gélatino-argentique, 22,3 x 19,2 cm. The Museum of Modern Art, New York. Collection Thomas Walther © 2020 The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence

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