de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Venise 2: les pavillons nationaux et Danh Vo

Venise 2: les pavillons nationaux et Danh Vo

Je vous parlais hier de la très politique et très ambitieuse exposition centrale de la Biennale de Venise due à Okwui Enwezor, All The Word’s Futures. Dans les Giardini, le ton est un peu différent. Car la programmation des pavillons nationaux, on le sait, n’est pas du ressort du commissaire invité, mais des pays participants. Certains, toutefois – hasard ou volonté délibérée ?-, ont des thématiques qui s’apparentent à celle développée par la grande exposition. C’est le cas du pavillon belge, le 1er pavillon national construit, d’ailleurs, dans les Giardini, qui a été confié cette année à l’artiste Vincent Meesen. Celui-ci a, à son tour, invité d’autres artistes, dont certains africains, pour développer un projet autour des questions de colonialisme et, en particulier, de celui du Congo, qui a longtemps été « propriété privée » du roi Léopold II. On y voit donc toute une série de vidéos, sculptures, installations, dont certaines de Adam Pendleton, qui font référence au Black Power et aux mouvements politiques des afro-américains, des années 60 à nos jours, et d’autres de Vincent Meesen lui-même. Et on y découvre une très belle série de photogravures réalisées par Mathieu Kleyebe Abonnenc, par ailleurs présent dans l’exposition d’Okwui Enwezor, qui montre, sous différents angles, une statue du sculpteur français du XIXe siècle, Louis-Ernest Barrias, représentant Schoelcher, qui a permis l’abolition de l’esclavage, au bras d’un jeune esclave qu’il a probablement libéré. Ce qui est troublant dans ces images, c’est la relation que semble entretenir les deux personnages, le regard trouble qu’ils échangent. On a le sentiment que le paternalisme bien-pensant de la scène est subverti par une notion de désir, renforcée par la quasi nudité du garçon. Comme si la relation de pouvoir n’était pas exempte d’ambiguïté sexuelle, comme si, dans l’esclavagisme, il y avait aussi tout un fantasme de l’autre non-avoué…

Buchel 1Le pavillon français, lui, confié à Céleste Boursier-Mougenot, est plus élégiaque : il s’agit d’arbres qui bougent tous seuls, grâce à un système très complexe qui consiste canaliser l’énergie produite par les variations de leur métabolisme. L’idée est belle et poétique et renvoie aux « Folies » des jardins du XVIIIe siècle. Malheureusement, le jour où je l’ai visité, il avait plu un peu plus tôt et les deux arbres situés à l’extérieur du pavillon étaient immobilisés, car ils menaçaient de s’enfoncer dans le sol boueux, et seul celui situé à l’intérieur était en activité. Dommage que ce genre de situations n’est pas été envisagé plus tôt et que la technique hautement sophistiquée de ce projet se retourne contre lui…

Déception du côté anglais, confié à Sarah Lucas, que l’on a connu plus inspirée ailleurs. Déception aussi du côté allemand, où les quatre artistes réunis sous le nom de “Fabrik” livrent un projet peu lisible. Le pavillon japonais, dû à Chiharu Shiota (des bateaux qui émergent à travers un entrelacs de clefs) a remporté un grand succès et il et efficace, mais je l’ai trouvé un peu facile. Herman de Vries, pour les Pays-Bas, propose une belle et apaisante réflexion sur la nature; Pamela Rosenkranz, pour la Suisse, se noie dans des théories pseudo-scientifiques; Joan Jonas, pour les Etats-Unis, immerge le spectateur dans une installation totale et Adrian Ghenie, pour la Roumanie, expose une très belle série de toiles autour de Darwin (rare la peinture dans les pavillons!). Un pavillon a fait scandale: il s’agit du pavillon islandais dû à Christoph Büchel. Celui-ci a installé une mosquée dans une église désafectée de Venise, sous prétexte que les mosquées sont trop peu présentes dans la cité lacustre. Mais devant l’affluence de fidèles qui l’ont prise au pied de la lettre, les autorités ont préféré mettre fin à l’expérience. Enfin, le Lion d’Or a été remporté par la pavillon arménien. Je ne l’ai pas vu parce qu’il est situé sur une île sur laquelle on accède un peu difficilement, mais il semblerait que la récompense ait été attribuée autant pour des raisons politiques qu’artistiques.

_MG_9949_2[1]Et puis il y a Danh Vo, qui représente le Danemark. Son pavillon n’est peut-être pas le meilleur, même s’il offre une belle réflexion sur l’idée de “langue maternelle” (Mothertongue), mais il faut courir voir l’exposition dont il est responsable à la Punta della Dogana de la Collection Pinault et qui est sans doute une des plus belles expositions que l’on puisse voir à Venise en ce moment. L’artiste, qui est d’origine viêtnamienne et dont on a déjà pu voir une magnifique exposition au Musée d’Art moderne de la ville de Paris (cf http://larepubliquedelart.com/du-personnel-a-luniversel/), a beaucoup discuté avec son amie Nairy Baghramian pour la concevoir et c’est à une des oeuvres de celle-ci, exposée ici, qu’il a emprunté le titre de l’exposition: Slip of the Tongue (lapsus, langue qui fourche). Avec Caroline Bourgeois, la conseillère de François Pinault, il a selectionné un certain nombre d’oeuvres dans la collection (dont les siennes) et en a venir d’autres pour constituer ce qu’on pourrait qualifier de “parcours du coeur et des affinités électives”. Car de même que ce qui passionne dans le travail de l’artiste (la rencontre entre la grande Histoire – celle de son pays – et son vécu personnel), ce qui passionnne dans le travail du commissaire est le soin apporté aux oeuvres qui, tout en ayant une forme esthétique remarquable, sont porteuses d’une histoire et d’un récit intime. Ainsi, à côté des somptueuses photos de Peter Hujar, cet artiste mort du Sida en 1987, on peut voir des oeuvres de Paul Thek, qui fut son amant, ou de Félix Gonzalez-Torres, qui, comme les deux précédents, fut emporté par la maladie. Ainsi, Roni Horn est-elle présente, elle qui appartient à cette même génération des années 90 et qui a évolué dans le même contexte. Ainsi y trouve-t-on des portraits minimalistes, comme ceux d’Henrik Olesen, mais qui sont pourtant riches de bien des affects, ou des sculptures, comme celles de Petrit Halilaj, qui, à l’instar de celles de Danh Vo, témoignent d’un passé douloureux (l’artiste a connu la guerre au Kosovo). Ou des oeuvres de femmes rebelles comme Carol Rama, Nancy Spero ou Lee Lozano. Tout, dans l’exposition, fonctionne par glissement, renvoi, famille d’esprit. Il n’y pas de thème à proprement parler, mais un fil conducteur secret qui relie les oeuvres et les fait dialoguer entre elles. Et comme l’accrochage est subtil, élégant et aérien, on glisse dans cette exposition comme entre les mailles d’un filet tendu, mais suffisamment souple pour ne pas s’y sentir contraint, formel, mais dont l’émotion n’est jamais absente.

-Biennale de Venise, jusqu’au 22 novembre dans les Giardini (www.labiennale.org)

Slip of the Tongue, jusqu’au 31 décembre à la Punta della Dogana (www.palazzograssi.it)

Images: Céleste Boursier-Mougenot, rêvolutions, 56th International Art Exhibition – la Biennale di Venezia, All the World’s Futures Photo by Sara Sagui Courtesy: la Biennale di Venezia; Christoph Büchel, Pavillon islandais, 56th International Art Exhibition – la Biennale di Venezia, All the World’s Futures Photo by Isabella Balena Courtesy: la Biennale di Venezia; Vue de l’exposition Slip of the Tongue à la Punta della Dogana avec, au premier plan, des oeuvres de Danh Vo , photo Matteo De Fina.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

6 Réponses pour Venise 2: les pavillons nationaux et Danh Vo

D. dit: 9 juin 2015 à 18 h 12 min

C’est un billet sans doute fort intéressant, mais je ne l’ai pas lu. Or, à la différence de ueda, quand je n’ai pas lu, je ne commente pas.

ueda dit: 14 juin 2015 à 11 h 10 min

« femmes rebelles comme Carol Rama, Nancy Spero ou Lee Lozano » (billet)

Vous devez être bien jeune, Patrick Scemama.

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