de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Abel Techer, corps et peinture fluides

Abel Techer, corps et peinture fluides

La toile qui a servi au carton d’invitation représente un garçon, torse nu, cheveux et poils de barbes hérissés, qui porte délicatement (trop ?) entre ces doigts une enveloppe sur laquelle est écrit : « Ti femèl ». « Ti femèl » en créole est une injure que l’on adresse aux personnes un peu trop efféminées, l’équivalent de notre « tapette » ou plus simplement « pédé ». Mais c’est aussi une expression qui peut avoir un sens affectif, bienveillant, voire protecteur. Et c’est de cette ambiguïté que joue Abel Techer, ce jeune artiste originaire de La Réunion, qui expose pour la première fois à la Maëlle Galerie actuellement et qui a fait de la question du genre, du corps indéfini, de la remise en cause de la masculinité, le socle de son travail. D’ailleurs, dans une autre toile, plus ancienne, on le voit, toujours partiellement nu (faut-il préciser que c’est toujours lui-même qui se représente ?), se relevant les seins comme pour se créer une poitrine de femme, avec au-dessus de lui, accrochés au mur, deux pompons qui pendent et dont la symbolique ne fait pas mystère. Petit détail qui n’est pas sans importance : sur le coin d’une table située à la gauche du tableau se trouve aussi une paire de ciseaux…

L’artiste est donc né en 1992 du côté de l’Océan Indien, dans un milieu paysan à priori pas particulièrement sensibilisé à l’art. Mais très tôt il dessine et, lorsqu’après le bac, il se demande vers quelle filière s’orienter, il décide d’intégrer la principale école d’art de l’île (ESAR). Là, il découvre la photo et la vidéo et commence en particulier toute une série d’autoportraits qui lui permettent d’aborder des questions intimes, mais aussi de mettre son corps à distance, de le voir se transformer. Et il se lance aussi dans des performances : une de ses premières actions en public consiste à se déshabiller progressivement, puis à masquer son sexe avec du scotch, tout en répétant : « je suis un garçon, je suis un garçon ! »  Il faut dire qu’il vient de découvrir les théories de l’américaine Judith Butler et que, d’interrogations sur sa propre sexualité, il est passé à une réflexion sur le genre et la question queer.

Rapidement, il apprend aussi la peinture qu’il pratique avec beaucoup de dextérité et qu’il privilégie, d’abord pour le rapport au temps qu’elle induit, et puis parce qu’elle lui permet de recomposer l’image. Car à la représentation de son corps, nu, la plupart du temps sans poil (à la différence de Ti femèl, la toile initialement citée), Abel Techer adjoint aussi des objets du quotidien, souvent des jouets ou des objets en porcelaine qu’il agrandit et dans lequel son alter ego peint se love ou prend des poses qui renvoient aux représentations de la femme nue dans l’histoire de la peinture (la femme nue du Déjeuner sur l’herbe par exemple). En fait, c’est une manière de renverser la tradition et de retourner à l’enfance, à une époque où le corps n’est pas encore complètement déterminé (une autre toile le montre avec un rasoir à la main et de la mousse à raser sur toutes les parties du corps susceptibles d’être envahies par la pilosité) et où les rôles sociaux ne sont pas encore définitivement distribués.

Et la particularité de cette peinture, c’est qu’elle est d’une facture très classique. Un classicisme revendiqué par l’artiste qui aime jouer de la fluidité et du flou que lui permet la peinture à l’huile et qui s’amuse du contraste entre le sujet représenté et la technique utilisée. Pour la réaliser, il a beaucoup regardé Bouguereau, Cabanel et les figures évanescentes de la peinture romantique du XIXe siècle. Il y a beaucoup de douceur dans cette manière de montrer les choses, une douceur poudrée qui n’empêche ni la violence ni la subversion interne, ni bien sûr l’ironie. Et sans doute le fait qu’Abel Techer ait grandi à quelques milliers de kilomètres de l’Europe, sans doute le fait que sa culture, tout en étant la nôtre, subisse d’autres influences, en particulier africaines, sans doute le fait qu’il n’ait pas été directement confronté à la matérialité des oeuvres dont il s’inspire ajoutent-ils une étrangeté à ce rapport au corps qui séduit autant qu’il dérange. On a le sentiment en tous cas d’être face à un travail en devenir, vraiment prometteur.

-Abel Techer, I Call You From The Crossroads (commissariat: Julie Crenn), jusqu’au 20 mars à la Maëlle Galerie, 1-3 rue Ramponneau 75020 (www.maellegalerie.com)

Images : Abel Techer, Ti femèl, 2020, huile sur toile, 60 x 70 cm ; Sans titre, 2015, 80 x 100 cm ; Sans titre, 2020, 180 x 230 cm, photo: Jérôme Michel, Courtesy Maëlle Galerie

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