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La République de l'Art
Amitiés franco-italiennes à la Villa Arson

Amitiés franco-italiennes à la Villa Arson

Dans un de mes derniers articles (http://larepubliquedelart.com/emerige-recompense-les-jeunes-talents/), je vous parlais du travail de Vivien Roubaud, cet artiste qu’on avait déjà vu dans les modules du Palais de Tokyo et qui vient de remporter la bourse Révélations Emerige en présentant, entre autres, des explosions de feux d’artifice fixées dans des tubes en plexiglas. Hasard du calendrier ou activité débordante, on retrouve le jeune homme dans une exposition de la Villa Arson de Nice, dont il est issu et qui a pour titre From & To. Car le principe de cette exposition réalisée avec le Kunst Meran Merano Arte (le musée de Merano)  a été de réunir cinq artistes français et cinq artistes italiens et de les faire travailler ensemble pour qu’ils  conçoivent un projet commun, sans qu’il y ait de thème imposé ni qu’aucun commissaire n’assure la cohérence ou la lisibilité de l’ensemble. La Villa Arson a envoyé douze dossiers d’artistes ayant des pratiques assez différentes au musée italien et, réciproquement, le Kunst Meran Merano Arte en a fait parvenir douze autres au centre d’art français, chacun en a retenu cinq et les artistes se sont rencontrés au cours de workshops destinés à imaginer le projet. Mais dans les faits, les artistes ne sont pas vraiment parvenus à travailler ensemble (à part certains qui se connaissaient déjà) et c’est donc davantage à une dizaine de micros expositions que l’on assiste, même si le travail de certains recoupe ou fait écho à celui d’autres.

Vivien Roubaud, pour revenir à lui, est parvenu à travailler en équipe. Mais il l’a fait avec deux de ses camarades de la Villa Arson, Thomas Teurlai, dont on a aussi pu voir le travail, au printemps dernier, dans les modules du Palais de Tokyo (des plaques de verre soumises à d’intenses vibrations) et Diane Blondeau, qui a une pratique centrée sur le son. Ensemble, ils ont conçu d’énormes  sculptures faites à partir de gros tuyaux récupérés à la SNCF, sur lesquels des chaises en plastique ont été fondues et dont une est motorisée, le bruit qu’elle fait en tournant sur elle-même étant recueilli et amplifié par un petit micro. C’est imposant, viril, spectaculaire et présente une forme de beauté brute dans l’aménagement des formes et des matériaux. Mais on n’en voit pas bien la finalité (si ce n’est effectivement le fait de faire cohabiter des éléments et des pratiques qui, a priori, sont assez éloignés les uns des autres) et le petit texte que signent les trois artistes dans le document distribué à l’entrée de l’exposition fait plus le malin qu’il n’apporte de véritables pistes.

Côté son, on a droit aussi à une installation très sophistiquée de Roberto Pugliese, qui  fait aussi appel à l’art cinétique et programmé. Composée de 80 tubes en plexiglas de diamètres et de longueurs variées qui font office de résonnance, « elle suggère, dixit le document déjà cité, de manière organique, articulée et participative, des connexions entre les différentes sections de l’espace d’exposition, mettant en lumière les différences entre les deux contextes ». Et, de fait, elle rythme le parcours de sons étranges et inattendus. Mais elle aussi reste mystérieuse et il faudrait y accorder sans doute  plus de temps pour voir en quoi elle interagit avec  le spectateur et lui propose un chemin à l’intérieur de l’exposition, l’invitant à s’y immerger complètement.

S7Z0226-copieUn autre artiste italien, Tony Fiorentino, joue sur la participation et le processus de transformation. Il a demandé aux autres artistes de l’exposition de concevoir un pliage à partir d’une plaque en zinc de la même taille que la célèbre Melancholia de Dürer (23,90 x 28, 90 cm) et a plongé le résultat dans un aquarium rempli d’une solution d’eau distillé mélangée à de l’acétate de plomb. L’union de ces éléments crée une réaction chimique qui recouvre les formes en zinc d’une végétation délicate, dont on ne peut arrêter la prolifération. Ce n’est que lorsque l’eau s’est évaporée que celles-ci retrouvent leur formes originales, mais recouvertes d’une sorte de cendres qui leur donnent l’aspect de ruines (ces « cadavres » sont à voir dans une autre salle). Il s’agit bien sûr d’une vanité, d’un travail sur le passage du temps et  la fugacité de la vie, mais qui trouve là une expression originale et poétique.

Il faut citer aussi le travail de Lorraine Châteaux, une autre « bricoleuse » qui repense l’objet quotidien pour lui donner d’autres formes ou d’autres fonctionnalités (on pense à certains égards au travail de Mathieu Mercier). Et celui de  Julia Frank, qui interroge l’espace public (elle a traîné, par exemple, dans les rues de Londres, une toile qu’elle expose ensuite). Et ceux de Sonia Leimer et de Leander Schwazer, qui ont vraiment cherché à établir un dialogue, la première créant, par exemple, une table ronde à partir de plusieurs tables de styles et d’époques différents (l’idée d’un lieu de  réunion où s’exerce le pouvoir), tandis que le second  lui oppose l’image sérigraphiée sur toile d’un porte-avions détruit par les essais de la bombe atomique dans les îles Bikini en 1946, Independence,  (la ruine de ce pouvoir, son image inversée).

Bref, on serait dans le cadre habituel d’une exposition de jeunes artistes contemporains avec  ses forces, sa diversité, son imagination, mais aussi ses faiblesses, ses redites, ses lieux communs, si, tout à la fin du parcours, dans une salle un peu à l’écart et qui ne communique pas vraiment avec le reste, n’était présenté le travail de Quentin Derouet, ce jeune homme dont il a déjà été question dans ces colonnes (http://larepubliquedelart.com/quentin-derouet/). Et là, on quitte le domaine habituel de l’art d’aujourd’hui pour accéder à une autre sphère, plus élégiaque. Non que le travail de Quentin Derouet ne trouve sa source dans des préoccupations actuelles (elles le sont même entièrement), mais à l’inverse de bon nombre de ses collègues, il n’affirme rien, ne démontre rien, mais invite, propose, baguenaude. C’est une légèreté qui caractérise ses oeuvres, non une légèreté qui pourrait passer pour de la facilité ou un manque de contenu, mais  une légèreté de poète, de dandy romantique pour qui le geste a plus d’importance, au fond, que l’œuvre finie. N’a-t-il pas fait sienne (au point d’en faire un tampon encreur) cette phrase : « J’ai le sentiment qu’une œuvre d’art me touche moins que le fait de savoir que les hommes fassent de l’art » ? Et n’a-t-il pas confié à Anna Vigogna, l’auteur en charge de la présentation de son travail, cette réflexion : « Il se peut que la vie ne me suffit pas, alors je fais de l’art, mais au final, l’art ne me suffit pas, alors je vis. Et j’en arrive à éprouver qu’il vaut la peine d’être né juste pour sentir l’air sur ma peau. » ?

03-Derouet QuentinDans la salle dans laquelle il montre son travail et qui reprend la configuration, moitié noire, moitié blanche, laissée par la précédente exposition, on trouve Le Dernier Bain, des reproductions agrandies de photos de paysages marins de Gustave Le Gray, un des pionniers de la photo, qu’il a laissées tremper pendant plusieurs jours dans la mer (l’idée que c’est le sujet de l’image – la mer, le soleil, le ciel – qui va modifier la photographie et la brûler comme du feu). On trouve aussi d’autres reproductions agrandies d’une des dernières photos, prise à Villefranche-sur-Mer,  de Charlotte Salomon, cette peintre morte en déportation, qui a produit une œuvre autobiographique si singulière et dont David Foenkinos vient de faire l’héroïne de son dernier livre, Charlotte. Sur ces trois images, Quentin Derouet a laissé des traces de peintures qui sont comme des hommages ou des réminiscences et qui produisent un peu le même effet qu’une toile de l’exposition, qui, elle, a servi à éteindre un feu sur lequel des pigments de couleur avaient été jetés. On trouve enfin de la poésie, écrite à même le mur avec des fleurs, car c’est une des signatures de l’artiste qui ne craint ni la sensibilité, ni l’émotion directe. Et au milieu, juste à la démarcation entre le blanc et le noir, un bureau a été posé, tout en verre, comme dans un conte de fées, et qui est le lieu virtuel de tous les possibles et de tous les devenirs.

Bien sûr, le travail de Quentin Derouet demanderait encore à être resserré, précisé, synthétisé. Bien sûr, le jeune homme explore, cherche des pistes, au risque parfois de se perdre. Mais il a déjà un univers et un vocabulaire qui lui appartiennent en propre et qui ne sont pas si courants que cela chez les artistes de sa génération. Mieux, il a cette qualité que peu d’autres possèdent et qu’aucune école n’est en mesure d’enseigner : le charme, pour ne pas dire la grâce.

From & To, jusqu’au 19 janvier à la Villa Arson, 20 avenue Stéphen Liégeard, Nice (www.villa-arson.org). L’exposition sera présentée du 7 février au 12 avril au Kunst Meran Merano Arte (Italie)

 

Images : Quentin Derouet, Charlotte, 2013, huile sur encre sur toiles, 150 X 200cm, courtesy : l’artiste et la galerie Helenbeck ; Tony Fiorentino, Dominium Melancholiae, 2014, verre, eau, fer, zinc, acétate de plomb, 150 x 155 x 50 cm (chaque) ; Quentin Derouet, Le temps passe mon amour. Non, c’est nous qui passons., roses contre un mur blanc, dimension variable, courtesy : l’artiste et  la galerie Helenbeck. Toutes les photos sont de Jean Brasille/Villa Arson.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

2 Réponses pour Amitiés franco-italiennes à la Villa Arson

Mangeruca dit: 19 janvier 2015 à 0 h 00 min

Félicitations à Quentin Derouet, pour la qualité de son oeuvre, pour la poésie qu’elle dégage, pour l’authenticité de son écriture, pour l’honnêteté de sa recherche, l’aisance dans l’élocution, son charme et son charisme complètent l’oeuvre, un artiste à suivre et à soutenir. Ce fut un plaisir de le rencontrer à la VILLA ARSON lors de cet exposition collective, avec les AMIS DU MAMAC. BRAVO Quentin, tu as mon soutien !!!

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