de Patrick Scemama

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Art Basel, reine de la performance

Art Basel, reine de la performance

La prestigieuse Foire de Bâle (Art Basel) vient de s’achever et elle a une nouvelle fois prouvé sa prédominance dans le marché de l’art : importance et qualité des œuvres présentées, tant dans le secteur moderne que contemporain, importance des espaces de présentations (une des règles d’or à Bâle est de se munir de bonnes chaussures), importance (voire insolence) des prix, dopés par les bons résultats des ventes d’art du printemps à New York et à Londres. En fait, toutes les affaires se font les deux premiers jours, lorsque la Foire n’est accessible qu’aux heureux bénéficiaires des cartes VIP, eux-mêmes répartis en deux catégories : les plus chanceux et, en général, les plus fortunés, qui ont la carte « First Choice » et qui ont donc un premier accès aux œuvres, et les autres, qui ne sont pas prioritaires et qui n’ont que la carte « VIP Preview ». Et cette année, lorsque le grand public a pu enfin avoir accès au Saint des Saints, de nombreux galeristes avaient déjà dû faire un ré-accrochage, car tout ce qui se trouvait sur les stands avait déjà trouvé preneur.

Mais le véritable évènement de la présente édition aura été l’exposition 14 Rooms, qui été présentée dans des espaces adjacents à ceux de la Foire et qui est une coproduction de celle-ci avec la fameuse Fondation Beyeler (qui présente actuellement une exposition Gerhard Richter que je n’ai malheureusement pas eu le temps de voir) et le Theater Basel. En fait, il s’agit d’une exposition qui a déjà été présentée, mais sous une forme différente et avec d’autres artistes, au Festival de Manchester, à la RuhrTriennale et à Sydney. Elle a pour particularité de ne présenter que des performances, qui ont lieu, chacune, à l’intérieur d’une pièce (d’où le titre). A Bâle, le commissariat a été confié à Klaus Biesenbach, directeur du MoMA PS1 de New York, et à Hans-Ulrich Obrist, directeur de la Serpentine Gallery de Londres, et le dispositif au très talentueux duo d’architectes Herzog et de Meuron, qui ont déjà œuvré au réaménagement de la Messeplatz, là où se tient la Foire. Ils ont construit une sorte de corridor blanc à l’intérieur duquel le public déambule et qui ouvre sur les 14 portes qui se font face. C’est un espace mental, proche du rêve ou du cauchemar, où en franchissant simplement le seuil d’une porte, on entre dans des univers radicalement différents et qui peuvent susciter les sentiments les plus extrêmes.
030Ainsi il faut complètement se laisser aller si on veut intégrer la performance historique de Yoko Ono, Touch, qui se déroule entièrement dans le noir et qui incite les participants à avoir un contact physique. Ou laisser de côté ses angoisses claustrophobes si on veut pénétrer dans la pièce imaginée par Dominique Gonzalez-Foerter et dont on ne peut pas sortir seul (c’est l’intervention du visiteur suivant, resté à l’extérieur, qui permettra de le faire). Ou alors avoir un objet à échanger si l’on veut participer à la performance de Roman Ondak, Swap, au cours de laquelle un acteur, assis derrière une table, invitent les gens à un troc permanent. Certaines performances semblent plus anecdotiques (les jumeaux de Damien Hirst assis sous deux des propres tableaux à pois identiques, les danseurs de Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla qui forment une porte à tourniquet qui balaye les visiteurs tandis qu’ils se déplacent à travers la pièce), mais d’autres frappent par leur force, leur économie de moyens, leur puissance d’évocation : la performance d’Ed Atkins, dont on peut voir une superbe installation vidéo en ce moment au Palais de Tokyo (cf http://larepubliquedelart.com/fin-de-saison-debut-de-vacances/), No-One Is More « Work «  Than Me, qui associe cette fois un personnage animé en 3-D à un autre, réel, mais dont le visage est masqué et qui réagit aux ordres du premier dans un rapport étrange et fascinant ; celle de Santiago Sierra, Veterans Of The Wars Of Eritrea, Kosovo And Togo Facing The Corner, qui met en scène de manière radicale un vétéran de la guerre dans un coin, dos au public, et qui reste sourd aux réactions de celui-ci ; celle de Marina Abramovic, Luminosity, qui joue sur la résistance physique en faisant se succéder des femmes nues sur un dispositif dans l’espace et en leur demandant de lever les bras jusqu’à ce que la force leur manque.

Autant de propositions qui montrent avec pertinence et intelligence l’importance de la performance dans l’art d’aujourd’hui (il faudrait aussi rappeler l’exposition sur le même thème qui s’est tenue il y a peu au Palais de Tokyo, cf http://larepubliquedelart.com/qui-peut-le-moins-peut-le-plus/). Et paradoxalement, une forme d’œuvre qui résiste au marché, car si les performances se vendent, elles ne donnent pas lieu à la même spéculation que les œuvres sur des supports plus traditionnels (certains soupçonnent même cette exposition d’être une tentative pour « calibrer » la performance et en faire justement un produit de marché). Mais la force d’une Foire comme Bâle n’est-elle pas de pouvoir faire feu de tout bois et de se permettre ce genre de paradoxes, elle dont les gains sont, par ailleurs, si colossaux ?

Images : vue de Art Unlimited, avec en arrière-fond, une œuvre de Sam Falls ; vue de l’exposition 14 Rooms.

 

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