de Patrick Scemama

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Art Lovers ou la référence dans la collection Pinault

Art Lovers ou la référence dans la collection Pinault

 

Décidément, Monaco aime le sous-entendu, la référence, l’allusion. Après Portraits d’Intérieurs à la Villa Sauber, qui jouait subtilement sur la notion de décor et de transformation en rendant hommage à des artistes qui ont tenu une place importante dans la région (cf http://larepubliquedelart.com/le-gay-ete-du-musee-national-de-monaco/), c’est le Grimaldi Forum, juste en face, qui propose une exposition, Art Lovers, faite à partir d’œuvres qui entretiennent des liens explicites ou secrets avec des œuvres antérieures. Mais le gigantisme du lieu est sans commune mesure avec le cadre feutré et intimiste de la villa bourgeoise et les œuvres présentées ici appartiennent à une collection beaucoup plus richement dotée que celle du Nouveau Musée National de Monaco, puisqu’il s’agit de la prestigieuse collection Pinault.

L’idée de l’exposition, conçue par Martin Bethenod, qui est le directeur des deux lieux d’exposition vénitiens de la collection, après avoir été commissaire général de la FIAC, est donc, de faire découvrir, dixit le commissaire, « l’extraordinaire dynamique d’inspiration, de transformation, de production de formes et d’idées issues de la diversité des relations des œuvres entre elles ». Elle prend même pour appui le texte de Gérard Genette, Palimpsestes, qui met en avant la notion d’intertextualité. Et pour se faire, elle divise l’espace en six sections, qui sont autant de manières qu’ont les œuvres de faire référence aux autres. Ainsi, elle s’ouvre, à l’image des Académies classiques, sur une salle consacrée aux « Sculptures », avec des pièces qui renvoient autant à l’Antiquité (le bas-relief de Charles Ray) qu’à l’esthétique néoclassique de Canova (le buste de Jeff Koons qui le représente avec son ex-épouse, la Ciocciolina) et se ferme sur une salle consacrée aux « Appropriations » avec deux pièces, en particulier, de l’artiste américaine Sturtevant, qui est décédée récemment, et qui sont, l’une une appropriation d’une « Flower » d’Andy Warhol que l’on avait pu voir au Grimaldi Forum, il y a quelques années, lors de l’exposition Superwarhol, et l’autre une appropriation d’une guirlande lumineuse de Félix Gonzales-Torres qui avait été présentée dans ce même lieu lors de l’exposition New York, New York (clin d’œil dans le clin d’œil). Entre les deux, le spectateur sera passé dans des salles consacrées aux « Transformations », au « Sacré », aux « Convocations » et au « Remploi », c’est-à-dire devant une quarantaine d’œuvres majeures de la collection Pinault.

PAOLINI_LInvenzione ©En fait, cet angle d’approche, au demeurant très astucieux, est surtout un moyen de montrer avec cohérence une partie de cette immense collection, avec laquelle on pourrait faire des dizaines d’expositions. Faut-il rappeler, par exemple, avant celle-ci, A Triple Tour, l’automne dernier, à la Conciergerie ou les expositions présentées depuis plusieurs étés au Palais des Arts de Dinard (cf http://larepubliquedelart.com/fin-de-saison-debut-de-vacances/)? Et elle permet aussi de présenter des œuvres qui en raison de leur taille ou de leur fragilité peuvent difficilement quitter le lieu pour lequel elles ont été créées, comme le grand polyptique de Murakami, conçu pour la Palazzo Grassi et qui prouve que l’artiste japonais peut être un grand peintre, pas seulement un fabricant de sérigraphies tirées à 300 exemplaires. Mais elle permet surtout de se faire idée une idée de la ligne esthétique, ou plutôt de l’absence de ligne esthétique de cette collection très hétéroclite, qui mêle tous les genres et toutes les tendances, avec une prédilection, peut-être, pour le spectaculaire et les œuvres « coup de poing », mais pas exclusivement. Le meilleur, qui est majoritaire (Chen Zhen, Marlene Dumas, Dan Flavin, Douglas  Gordon, Rachel Whiteread et bien d’autres) y côtoient le moins bon (la réplique bien facile du « Lieber Maler, male mir » de Kippenberger par Jonathan Monk, la tête de mort en casserole de Subodh Gupta), voire le pire (le très mauvais hommage à Bacon de Damien Hirst, l’installation historico-disco-racoleuse de Piotr Uklanski). Et certaines pièces, soit parce qu’on les a trop vues, soit parce que le temps a fait son travail, ont perdu de leur pouvoir de provocation et semblent appartenir à une autre époque, comme les sculptures de Maurizio Cattelan, qui font désormais plus sourire qu’elles ne provoquent de réaction violente.

Mais au milieu de ces œuvres au format XXL (il faudrait citer à cet égard l’extraordinaire reproduction en bougie qui se consume du Rapt des Sabines d’Urs Fischer), se cachent quelques pépites dont le mérite ne doit rien à la taille. Il en va ainsi du petit tirage photographique sur toile de Giulio Paolini, L’Invenzione di Ingres, qui ouvre l’exposition et en résume parfaitement le propos. Il s’agit d’une superposition de l’autoportrait réalisé par Raphaël en 1504 à la version de cet autoportrait peinte, plus de trois siècles plus tard, par Ingres. C’est donc à la fois le même et c’est différent, tout se joue dans ce léger décalage, ce tremblement qui évoque comme une image –fantôme. On a le sentiment d’assister à une matérialisation du passage du temps (mise en abyme d’autant plus vertigineuse que l’œuvre a été réalisée en 1968, c’est-à-dire encore un siècle plus tard) et ce troublant trébuchement de l’histoire vous accompagne pendant tout le reste de l’exposition.

Art Lovers, Histoires d’art dans la collection Pinault, jusqu’au 7 septembre au Grimaldi Forum, 10 avenue de la Princesse Grace 98000 Monaco (www.grimaldiforum.com)

Images : vue de l’exposition Art Lovers avec, au premier plan, une œuvre de Maurizio Cattelan (Sans titre, 1998), au deuxième une œuvre de Bertrand Lavier (Gabriel Gaveau, 1981) et au troisième une peinture de Yan Pei-Ming (Portrait de Giacometti) Photo JC VINAJ ; Giulio PAOLINI L’Invenzione di Ingres 1968 Tirage photographique sur toile 42 x 32 cm © Giulio Paolini

 

 

 

 

 

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