de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Aux frontières du documentaire

Aux frontières du documentaire

Après les bancs (cf https://larepubliquedelart.com/autour-de-paris/), les aires de jeux au Japon : décidément, Micro Onde, le centre d’art de l’Onde de Vélizy-Villacoublay aime les thèmes très ciblés et liés à l’espace public ! Mais les aires de jeux ne sont pas de simples espaces de divertissement au Japon, ils sont aussi liés à l’histoire du pays. Dès le séisme du Kanto, en 1923, qui détruisit la plaine de Tokyo et de Yokohama, une loi d’urbanisme imposa que toute maison construite soit située à moins de 500 mètres d’un terrain sur lequel la population pourrait se réunir, en particulier en cas d’incendie. Et ces terrains accueillirent peu à peu des aires de jeux, dont le modèle fut importé des Etats-Unis. Une des plus célèbres est celle située à Yokohama, Kodomo No Kuni (en japonais : « le pays des enfants »), et dont l’inauguration, le 5 mai 1965, coïncida avec la déclaration officielle du gouvernement japonais annonçant la fin des reconstructions de l’après Seconde Guerre mondiale. L’avant-garde de l’architecture japonaise, sous la houlette de Takashi Asada, y réalisa quelques-uns de ses premiers bâtiments.

Ce sont les vestiges de ces étonnantes constructions, maintenant disparues ou en ruines, que cherche à retrouver l’exposition. Dans une première salle, toute une série d’archives est réunie, qui documente ce projet gigantesque, et un Panel Tunnel, une aire de jeux conçue en 1976 par Mitsuru Senda, le plus important concepteur d’aires de jeux au Japon, est reconstitué. Dans une seconde, ce sont des œuvres ayant un lien immédiat ou plus métaphorique avec ces espaces réservés aux enfants qui sont réunies : une sorte d’abri réalisé à partir de parapluies transparents oubliés dans des espaces publics de Kohei Sasahara, une installation de Constance Sorel faite de bobs d’enfants dont les couleurs tendres rappellent les couleurs passées des éléments de jeux, une vidéo de Julien Amouroux (alias Le Gentil Garçon) qui évoque la tradition des « kamishibai », ces conteurs qui parcouraient les parcs à vélo pour y lire des histoires à partir de feuilles dessinées, ou des pièces performatives de Shimabuku. Enfin, un projet est un peu à part, mais résonne de manière singulière dans l’exposition. Ce sont les photos de Mutsumi Tsuda qui documentent l’histoire des descendants d’immigrants japonais venus travailler dans des mines en Nouvelle-Calédonie et qui ont fondé des familles avec des femmes kanaks. A la suite de l’attaque de Pearl Harbor, l’Etat français les a déportés en Australie, puis ils ont été renvoyés au Japon à la fin de la guerre et n’ont jamais pu reprendre contact avec leurs enfants. C’est cette injustice tragique et encore peu connue du grand public qu’évoquent avec simplicité et sobriété ces émouvantes photos.

Littéralement...Ce projet aurait d’ailleurs très bien pu figurer dans l’exposition que présente actuellement la galerie Air de Paris (où Vincent Romagny, le commissaire de l’exposition Kodomo No Kuni, a d’ailleurs fait ses classes), sous le titre Littéralement et dans tous les sens . Il s’agit de travaux photographiques de jeunes artistes qui ne font pas partie de la galerie, mais qui ont été élèves à la Haute Ecole d’Art et de Design (HEAD) de Genève d’un de ses acteurs principaux : Bruno Serralongue. Bruno Serralongue, on le connait pour ses photos qui peuvent s’apparenter à du photojournalisme, alors qu’elles sont souvent réalisées à la chambre, c’est-à-dire avec un long de temps de pose, le contraire de ce qui caractérise l’immédiateté et la rapidité de la photo de reportage (on pourrait citer, par exemple, sa série sur Notre-Dame-des-Landes, très à l’ordre du jour, ou celle sur les ouvriers d’ArcelorMittal, à Florange, il y a quelques années). C’est donc cette approche que son travail interroge (le mode de production et de diffusion de l’image) et c’est dans cette lignée que se situent les œuvres des cinq artistes qui composent l’exposition.

On y voit des photos très frontales des Alpes de Christelle Jornod (un sujet obligé pout tout artiste travaillant en Suisse), une série d’Elisa Larvego mettant en scène avec beaucoup de sérénité et de douceur les bénévoles dans le camp de réfugiés de Calais, les objets fabriqués illégalement par les détenus et photographiés dans l’enceinte même des prisons suisses par Mélanie Veuillet, une vidéo de Samuel Lecocq qui fait découvrir  le premier centre de déradicalisation ouvert sur le sol français, mais depuis une barque flottant tranquillement sur la Loire, par une belle journée ensoleillée (la vidéo s’intitule d’ailleurs Fragility and Obsolescence), et une série réalisée par Florent Meng à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, là où tant de gens risquent leur vie pour chercher de meilleures conditions de vie et où Trump envisage de construire son mur.

Littéralement....jpg 1Dans un très beau texte écrit à l’occasion de l’exposition, Bruno Serralongue explicite le projet. Il dit d’abord que « l’une des opérations les plus importante de la photographie n’est certainement pas l’imagination, mais la sélection. » « Elle intervient à toutes les étapes de la fabrication de l’image photographique, poursuit-il. Elle commence dès le choix du sujet, du terrain, sur lequel le ou la photographe entend s’immerger et continue au moment de la prise de vue puis se prolonge après à toutes les étapes de la post-production. » Puis il précise que ses cinq anciens élèves, « conscients que le terrain est saturé d’images médiatiques et que c’est à travers elles que le monde se lit et se comprend », ont appris à combattre ces représentations par un travail minutieux sur la forme. Cette forme lui fait penser à un texte de Philippe Dubois sur la photo contemporaine paru dans Etudes Photographiques n°34, dans lequel il est écrit que la photographie ne serait plus la trace de « quelque chose « qui a été (là) » dans un monde réel, mais quelque chose « qui est (ici) » devant nous, quelque chose qu’on peut accepter (ou refuser) (…) : un monde « possible », ni plus ni moins, qui existe parallèlement au « monde actuel ».

« Effectivement, termine-t-il, il s’agit de ne pas laisser la représentation du monde actuel à ceux qui s’appuient sur le « ça a été » mais d’élargir dans tous les sens possibles l’horizon des regards et des pensées sur ce que l’on appelle le monde. C’est ce que font ces cinq artistes photographes. » Et que l’exposition prouve très pertinemment.

Kodomo No Kuni, Enfance et aires de jeu au Japon, jusqu’au 30 juin au Centre d’art de l’Onde, 8 bis, avenue Louis Breguet 78140 Velizy-Villacoublay (www.microonde@londe.fr/londe.fr). L’exposition se poursuivra ensuite à la Maréchalerie de Versailles (à partir du 17 mai) et, en janvier prochain, au Frac Grand Large des Hauts-de France.

-Littéralement et dans tous les sens, jusqu’au 19 mai à la galerie Air de Paris, 32 rue Louise Weiss, 75013 Paris (www.airdeparis.com).

 

Images : Mutsumi Tsuda, Dialogues, 2003/2010, Ensemble indissociable de 20 photographies Edition : 1/8 (+ 2 EA). Collection Frac Alsace  © Mutsumi TSUDA ; Elisa Lavergo, Série Réinventer Calais, Amber & Mohammed, zone sud de la jungle de Calais, 2016, pigment print mounted on Aluminium, oak frame, 61,8 x 75,3 cm ; Christelle Jornod, Sans titre, 2016, Inkjet print mounted on Aluminium, 68,3 x 99,3 cm

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