de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Boîtes, identités et doutes

Boîtes, identités et doutes

Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas sûr que le texte d’Ariane Müller qui présente la première exposition d’Henrik Olesen à la galerie Chantal Crousel soit la meilleure introduction au travail de cet artiste né au Danemark en 1967, qui a déjà été exposé dans les plus grands musées du monde (au Moma de New York, au Musée Ludwig de Cologne, à la Sécession de Vienne, entre autres), mais qui a été très peu vu en France, où aucune galerie ne le représentait jusqu’alors. Car ce travail, qui repose essentiellement sur la sculpture et le collage et qui, à travers des formes souvent abstraites, évoque la construction de l’identité (en particulier sexuelle) est complexe et ce texte, pour brillant et cultivé qu’il soit, le commente plutôt qu’il ne l’éclaire. Pour mieux comprendre la démarche d’Henrik Olesen, qui, à certains aspects, se rapproche d’une démarche documentaire, mieux vaut peut-être se souvenir de certaines de ses réalisations récentes, comme Some Faggy Gestures, un projet d’envergure qui recense, en les classifiant sur le modèle de L’Atlas mnémosyne de l’historien d’art Aby Warburg, tout un ensemble d’attitudes et de gestes liés à l’homosexualité dans l’histoire de l’art occidental (en contrepoint, parfois, avec des images anonymes et contemporaines). Ou le travail réalisé autour d’Alan Turing, ce brillant mathématicien anglais qui joua un rôle majeur dans le déchiffrage des codes utilisés par l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale et qui fut obligé de se soumettre à la castration chimique, lorsque son orientation sexuelle fut révélée quelques années plus tard (il finit par se suicider).

Les 6 ou 7 nouvelles œuvres (6 or 7 new works, titre de l’exposition) qu’il présente à la galerie Chantal Crousel parlent encore de construction de soi, mais sur un mode qui met toujours l’anecdotique à distance. Sur des tables, on voit, en position couchée ou debout, des boîtes en carton, boîtes alimentaires ou de médicaments, que l’artiste a utilisées pour se nourrir ou se soigner et qu’il a recouvertes de peinture de différentes couleurs (en faisant en sorte que la marque figurant sur la boîte –et donc son utilité- soit toujours visible). Au mur, ce sont des étagères transparentes et vides qui sont accrochées, sur lesquelles figure de temps à autre un post-it, comme celui sur lequel est écrit « Arm » (« bras » en allemand). Ou ces étagères sont noires et opaques et semblent ne se renvoyer qu’à elles-mêmes. Au fond de la salle principale sont accrochées d’autres boîtes, des Frosties de Kellogg’s, car pour John Harvey Kellogg, docteur eugéniste et moraliste américain, les céréales étaient censés réduire la libido des adolescents et faire en sorte qu’ils se masturbent moins.

Olesen 1Prise individuellement, les pièces restent mystérieuses, pour ne pas dire hermétiques : qu’est-ce qui justifie la réunion de ces boîtes et pourquoi ces étagères, qui pourraient les contenir, restent vides ? Mais c’est en évoluant dans l’espace qu’elles se répondent, s’interpellent et que l’ensemble fait littéralement corps (ces fameuses étagères sont à la mesure du corps de l’artiste, d’où la mention du « bras » sur l’une d’elles). Et c’est alors que l’on arrive de l’autre côté, dans l’autre salle, vers quoi semble tendre toute l’exposition : une grande toile qui recouvre tout un mur et sur laquelle sont reproduites aussi bien des pages de feuilles sagement alignées, comme dans un herbier, que des figures qui font partie du Panthéon personnel de l’artiste et qui constituent comme une famille d’esprit et de désir : Foucault, Hocquenghem, Fassbinder, Brad Davies, des couvertures de magazines gays, etc. A la construction physique succède la construction intellectuelle, ou vice-versa. Henrik Olesen conçoit l’exposition comme un tout organique qui ne révèle que progressivement ses ramifications multiples et l’unité profonde qui la structure.

Olesen bisA propos de boîtes liées à la construction de soi, on pourrait parler de celles de Susan Cianciolo qui figurent dans l’exposition collective que présente la galerie Balice Hertling, sous le titre Windowlicker (commissariat de Julie Beaufils, Ana Iwataki et Marion Vasseur Raluy). Susan Cianciolo est une artiste américaine née en 1969, qui, dans les années 90, fut reconnue pour son travail de designer de mode (elle créa la ligne de vêtements RUN), mais  qui, tout en restant dans le domaine de la mode, bifurqua rapidement vers des pratiques artistiques. Ces boîtes sont des sortes de kits qui renferment des petites peintures, des dessins, des photographies, des notes, des petits objets, etc., relatifs à des épisodes douloureux de la vie de l’artiste. Bien qu’on ne sache pas exactement de quels épisodes il s’agit, on perçoit dans ces boîtes tout un monde en miniature, un émouvant faisceau d’indices pour recomposer une expérince. Autour d’elles sont présentés des dessins de l’artiste autodidacte Sean MacAlister (couvertures du New Yorker qu’il a effacées au point de ne laisser apparaître que quelques formes), une pièce sonore de Paolo Thorsen-Nagel (un enregistrement d’un trajet en métro vers l’aéroport d’Athènes « samplé » avec des scènes de la vie quotidienne) et une performance de Bogdan Cheta, qui s’est installé pendant plusieurs jours dans un bureau de la galerie pour faire un récit de ce qu’il voyait dans la rue et le transcrire sous une forme de poster.

AllouchePas de boîtes dans le travail de Dove Allouche, ni d’indices renvoyant à son moi intime, mais une multitude de techniques qui interrogent le statut de l’image et font qu’on ne sait jamais devant quoi on se trouve : dessin, photo ou technique plus sophistiquée encore ? Pour sa première exposition à la galerie gb agency, ce très subtil artiste, qui interroge aussi les notions de temps et d’échelle, présente une série d’œuvres qui sont des champignons, qui ont pour spécificité de se nourrir de la matière des œuvres d’art, qu’il a cultivés sur des plaques au point de les rendre visibles, puis qu’il a photographiés sous formes de lithographies et qu’il a recouvert de verre soufflé qui reproduit les circonvolutions colorées de leur cycle nourricier sur les plaques. Plus loin, ce sont les « perles de caverne », formées par la superposition de couches de calcaire enveloppant un grain de sable, qui donnent lieu à une autre série. L’artiste les a découpées en fines pellicules poncées avec tant de soin qu’il peut les utiliser directement comme négatifs photographiques (on voit ainsi les strates de leur formation). Et il les a elles aussi recouvertes de verre soufflé qui rappelle leur configuration concentrique.

Encore une fois, ce qui prime ici, c’est le doute, devant quoi se trouve-t-on, quelles sont ces formes qui peuvent tout aussi bien évoquer des taches ou des fleurs. Et la taille, qui fait qu’on passe de l’infiniment petit (parfois à peine visible), au plus grand, qui se distingue avec précision. Mais l’art de Dove Allouche est un art de la révélation : le micro y devient macro et les secrets du monde se dévoilent, dans leur inquiétante mais aussi si séduisante étrangeté.

 

-Henrik Olesen, 6 or 7 works, jusqu’au 27 mai à la galerie Chantal Crousel, 10 rue Charlot, 75003 Paris (www.crousel.com)

Windowlicker (avec des œuvres de Bogdan Cheta, Susan Cianciolo, Sean MacAlister et Paolo Thorsen-Nagel), jusqu’au 26 mai à la galerie Balice Hertling, 47 rue Ramponeau, 75020 Paris (www.balicehertling.com)

-Dove Allouche, Des caractères extérieurs, jusqu’au 16 juin à la galerie gb agency, 18 rue des 4 Fils, 75003 Paris (www.gbagency.fr)

 

Images : 1 et 2, Henrik Olesen, « 6 or 7 new works », vues d’exposition à la Galerie Chantal Crousel, Paris (28 avril – 27 mai 2018). Photo: Florian Kleinefenn. ; 3, Susan Cianciolo, Royalty Kit, 2015, Boîte en carton, avec paillettes, jupe à motifs fleurs, toile de coton rose, robe en jute et coton, ceinture, l’évangile selon Jean, papier peint et planètes en bois, nourriture de jeu, photographies 29.21 × 38.10 × 11.43 cm (photo : Aurélien Mole) ; 4, vue de l’exposition Des caractères extérieurs de Dove Allouche chez gb agncy (photo Aurélien Mole, Courtesy de l’artiste et de gb agency.

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