de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Brognon Rollin, le temps et l’humain

Brognon Rollin, le temps et l’humain

On avait découvert le travail du duo Brognon Rollin à la Biennale de Melle, il y a deux ans (cf http://larepubliquedelart.com/melle-largent-fait-le-bonheur/), où, dans une église désaffectée, un siège était resté vide. Sur ce siège, un homme noir venu des Etats-Unis et exerçant le curieux métier de « line sitter » (celui qui attend à la place des autres) était resté assis pendant 26 jours, puis il était parti. Qu’avait-il attendu ? Qu’un individu, homme ou femme -personne n’en connaît l’identité-, décide de mettre fin à ses souffrances et se fasse euthanasier en Belgique, où c’est légal et d’où sont originaires les deux artistes (c’est un médecin, avec lequel ils sont en contact, qui leur avait donné l’information).

Cette attente, c’est la dernière, l’ultime, l’inexorable, mais il en est d’autres moins tragiques, même si désagréables, comme celles que l’on doit subir chez le dentiste, dans les gares ou dans des administrations. Et c’était celles que l’on avait retrouvées à feu la galerie Untilthen (cf http://larepubliquedelart.com/du-cote-des-galeries-parisiennes-2/), où ils avaient montré des petites pièces représentant des chaises vides en marqueterie de paille, c’est-à-dire dans cette technique très ancienne, qui demande énormément de temps et qui, pour cette raison, était surtout pratiquée par des religieuses ou des prisonniers. La prison, l’enfermement, est un thème sur lequel ont aussi beaucoup travaillé Brognon Rollin : par exemple dans la vidéo Attempt of Redemption, dans laquelle on voit des prisonniers redessiner dans le gymnase le parcours qui est le leur habituellement, mais dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, comme pour remonter le temps, ou dans 8M2 Loneliness, une horloge qui s’arrête lorsqu’un visiteur s’approche et rattrape le temps perdu dès que celui-ci s’éloigne (métaphore du temps ressenti par le prisonnier), qui était déjà présente à Melle.

On l’a compris, c’est la question du temps qui est cœur du travail de ce duo d’artistes, le temps et la fragilité de l’existence humaine qu’il mesure inlassablement. Mais la problématique des frontières, des addictions, du sacré, bref, de tout ce qui, au fond, est profondément lié à l’individu, ne leur est pas non plus étrangère et c’est l’homme qui toujours constitue la source de leur inspiration. Tous leurs projets sont d’ailleurs liés à des rencontres ou à des expériences collectives. Ainsi ont-ils conçu avec les ouvriers de Caterpillar, lorsque leur usine de Gosselles en Belgique a fermé, un portique monumental en acier, Résilients, 2017, qui est utilisé pour contrôler les corps et les masses dans les lieux de passage (à chaque exposition, l’œuvre doit être montée et démontée par les six ouvriers qui ont participé à sa conception). Ainsi ont-ils collaboré avec Sophia, une jeune fille portant un bracelet électronique, pour concevoir avec elle un dispositif lumineux qui retranscrit à distance et en différé ses mouvements (Le Bracelet de Sophia, 2020). Ainsi ont-ils collecté des minutes de silence -hommages universels et plus puissants que les mots aux morts et aux disparus- qu’ils ont placées dans un juke-box des années 60 que l’on peut utiliser comme pour en faire sortir une chanson de Paul Anka ou de Sylvie Vartan (24HSilence, 2020).

Toutes ces pièces font partie de la très belle et très soignée exposition (la première dans une institution muséale en France) qui leur est consacrée au MAC VAL de Vitry sous le titre, emprunté à Borges : L’avant-dernière version de la réalité (comme si la réalité pouvait avoir différentes versions, comme si ce que l’on perçoit est toujours soumis à une remise en question). Toutes, mais aussi d’autres, qui ont été produites pour l’occasion ou qu’on connaissait moins. Plusieurs, en particulier, ont été produites en Israël, comme l’extraordinaire vidéo There’s Somebody Carrying a Cross Down. On y voit le patriarche d’une famille musulmane installée à Jérusalem qui loue pour 50 dollars, aux pèlerins désireux de revivre la Passion du Christ jusqu’au Saint-Sépulcre, des croix qu’il doit ensuite redescendre par les petites rues à leur point de départ. Brognon Rollin l’ont filmé en train de redescendre une croix, mais ils lui en ont aussi achetée une, qu’ils présentent à côté, en ayant pris soin de reproduire à l’or la trace de sa main sur le bois. Car la chiromancie est aussi un thème qui intéresse le duo d’artistes. Ils ont reproduit en néon les lignes de la main de personnes toxicomanes et ont photographié les mains de statues de personnages célèbres comme pour tenter d’y lire, à rebours, leurs destinées (Famous People Have No Stories).

On le voit, le travail de Brognon Rollin est un travail complexe, dense, qui ne laisse jamais indifférent (on pourrait citer aussi The Agreement, la très belle vidéo qui a été tournée dans un collège à Jérusalem et dans laquelle de jeunes garçons utilisent leurs corps pour tracer les lignes d’un terrain de foot où les buts ne se font jamais face). Loin de tout formalisme, il met les mains dans le cambouis, mais jamais de manière seulement documentaire, toujours pour en ressortir une forme métaphorique, poétique et riche. Certains pourront être choqués par la brutalité des sujets abordés ou des objets du réel transposés (les tables de shoot, par exemple). Et certaines pièces n’échappent pas à un conceptualisme un peu facile parfois (les photos de couchers de soleil publiées dans la rubrique des petites annonces de journaux internationaux). Mais l’ensemble est puissant, cohérent et il est formidablement mis en espace, sous le commissariat de Julien Blanpied et de Frank Lamy, dans la grande salle d’exposition du MAC VAL où tout est plongé dans l’obscurité et où il faut constamment être à la bonne distance pour distinguer les choses. A cet égard, je ne peux pas résister à la tentation de vous dévoiler la citation que les deux artistes ont placée en ouverture du parcours, qui vient des Mémoires d’une famille de bourreaux, les Sanson, et qui est un raccourci assez saisissant, au fond, de leur œuvre :

« Le bourreau Sanson a raconté que le comte de Charost lisait un livre dans la charrette qui le conduisait à l’échafaud. Avant de monter les gradins, il corna la page. »

-Brogon Rollin, L’avant-dernière version de la réalité, jusqu’au 30 août au MAC VAL, Place de la Libération 94400 Vitry-sur-Seine (www.macval.fr). A noter que, parallèlement, le MAC VAL inaugure une nouvelle présentation de ses collections, Le vent se lève, qui tente d’explorer les rapports de l’humain à la Terre, en particulier autour du thème de la marche. Autour d’une pièce monumentale de Tatiana Trouvé, ce sont des œuvres de nombreux artistes (parmi lesquels Ali Cherri, Enrique Ramirez, Gérard Traquandi, Didier Marcel, Lola Gonzalez, Jean-Christophe Norman, Stéphane Thidet et bien d’autres, qui sont présentées.

Images: Brognon Rollin, The Most Beautiful Attempt, 2012. Vidéo couleur, muet, 17’55”. Collection Frac Poitou Charentes ; Until Then (Saint-Savinien), 2018, performance, durée variable. Photo © Origins Studio, Paris; The Agreement, 2015, vidéo couleur, son, 10’05 en boucle. Production et collection BPS22 Musée d’art de la Province de Hainaut, Charleroi, Belgique.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour Brognon Rollin, le temps et l’humain

Patrick Scemama dit: à

Comme de nombreux musées, le Mac Val sera hélas fermé à partir de demain et ce jusqu’à nouvel ordre.

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