de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Brut, parce que né ailleurs

Brut, parce que né ailleurs

Tout dire sur l’art brut : telle est l’ambition que s’est fixé le superbe et conséquent volume qui vient de paraître aux Editions Citadelles & Mazenod, dans le cadre de la collection « L’Art et les grandes civilisations », sous la direction de Martine Lusardy, responsable de la Halle Saint-Pierre à Paris. Il faut dire qu’il n’est pas aisé de circonscrire cette forme d’art qui relève de sources, de pratiques et d’artistes bien différents.
L’art brut, au départ, c’est l’art des fous, celui que pratiquent les aliénés dans les hôpitaux psychiatriques et auquel médecins et écrivains commencent à s’intéresser dès le début du XIXe siècle. Avec le développement de la psychologie et la naissance de la psychanalyse, on accordera encore plus d’importance à cette forme d’expression qui pourra devenir un des éléments du traitement. Parmi les figures qui émergent de cette mouvance se distingue, en Suisse, Adolf Wölfli qui est resté enfermé pendant une grande partie de son existence et qui a non seulement beaucoup dessiné, mais aussi écrit 3000 pages (le livre que le Dr Walther Morgenthaler lui a consacré en 1921 a eu un fort retentissement auprès de l’intelligentsia germanique, en particulier Rilke, Lou Andréas-Salomé et Freud). Autre figure suisse qui laissa une trace importante : Aloïse Corbaz, qui dessina en cachette, sur des papiers d’emballage et de récupération et à qui un film fut consacré, jadis, avec Delphine Seyrig dans le rôle de l’artiste. En Allemagne, également dans les années 20, un livre du Dr Hans Prinzhorn, Bildnerei der Geisteskranken, paraît, qui recense la collection de dessins et de peinture de l’hôpital  psychiatrique de Heidelberg. Ce livre impressionne beaucoup les artistes, dont Paul Klee  et Max Ernst.

Mais l’art brut peut être aussi assimilé à l’art naïf, comme celui pratiqué par Séraphine de Senlis, qui était femme de ménage, ou par le Facteur Cheval, qui exerçait effectivement la profession de facteur  et qui bâtît son fameux « palais » dans la Drôme, durant trente-trois ans. Ou à celui des médiumniques, ces adeptes du spiritisme, comme Victor Hugo à Guernesey ou Victorien Sardou, l’auteur de Madame Sans-Gêne, qui dessinait la résidence des grands esprits de l’au-delà sur la planète Jupiter. Les surréalistes furent bien sûr fascinés par la pratique de ces derniers, dans laquelle ils virent la préfiguration de l’écriture automatique et bon nombre, dont Dali, s’en inspirèrent pour créer leurs propres œuvres. Avec l’avènement du nazisme et la fameuse exposition consacrée à « l’art dégénéré » (« Entarte Kunst »), on juxtaposa les œuvres des artistes maudits  (les cubistes, dadaïstes, futuristes, abstraits, etc.) avec celles des malades de l’hôpital psychiatrique de Heidelberg pour montrer à quel point elles étaient issues de tares et de maladies mentales.

Après la Guerre, la personne qui collectionna le plus intensément l’art brut et en devint le plus ardent défenseur fut Jean Dubuffet. Dubuffet s’intéressa à toutes les formes d’art brut, qu’elles soient celles des malades mentaux ou des marginaux, du moment qu’elles ne s’inscrivaient pas dans une tradition reconnaissable. Car pour lui, ce qui importait était l’aspect subversif de cette expression, la manière dont elle remettait en question l’art officiel. « Nous entendons par là, expliquait-il de manière un peu utopique, des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (…) de leur propre fond et non des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions ». Comportant près de cinq mille pièces, la collection de Dubuffet est en partie montrée une première fois au Musée des Arts décoratifs en 1967 et le ministre de la culture de l’époque propose un peu plus tard à l’artiste de l’intégrer au Centre Pompidou qui est sur le point d’ouvrir ses portes. Mais comme il se méfie des institutions muséales, Dubuffet refuse et il préfère accepter l’invitation de l’installer à Lausanne, dans un château du XVIIIe siècle, le château de Beaulieu, qui a été complètement rénové pour l’occasion.  L’inauguration de la « Collection de l’art brut » a lieu en 1976 et, à ce jour, elle totalise plus de 20 000 œuvres, l’extension s’étant beaucoup faite du côté des cultures extra-européennes, alors que Dubuffet s’était plutôt concentré sur le Vieux Continent.

Ce sont tous ces aspects qu’évoque cet important volume, richement illustré, auquel ont contribué des historiens d’art, mais aussi des critiques, un psychologue, un psychiatre et un artiste. On y trouve aussi des portraits d’artistes qui sont devenus, depuis, de véritables stars du marché, comme l’américain Henry Darger qui réalisa de nombreuses aquarelles mettant en scène des enfants dans des scènes énigmatiques. Ou on y constate aussi à quel point des artistes contemporains comme Christian Boltanski, Annette Messager, Niki de Saint-Phalle, voir même Louise Bourgeois, ont pu se référer, parfois, aux travaux d’artistes « bruts ».Et avec toutes ses notes, ses index et sa bibliographie sélective, cet ouvrage est devenu la référence sur l’art brut qu’il sera sans doute difficile d’égaler pendant longtemps.

L’Art brut, sous la direction de Martine Lusardy, 608 pages, relié en toile sous jaquette et coffret illustrés, 650 illustrations couleurs, Editions Citadelles & Mazenod, 205€

 

Image: couverture du livre avec un détail d’une oeuvre d’Aloîse Corbaz; Fleury-Joseph Crépin, Tableau N°5, 1939, huile sur toile, 49 X 30 Paris, collection Antoine de Galbert © collection Antoine de Galbert

Cette entrée a été publiée dans Livres.

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commentaires

10 Réponses pour Brut, parce que né ailleurs

Udnie dit: 17 janvier 2019 à 17 h 01 min

Que vous êtes heureux d’être à Paris…vous devriez consulter un spécialiste pour vous guérir de la folie. Ne le sommes-nous pas tous?

lettre de Van Gogh à Gauguin.

Patrick Scemama dit: 18 janvier 2019 à 12 h 28 min

Oui, au départ, ce qu’on a appelé « art brut » était celui que pratiquaient spontanément les aliénés et auquel les médecins s’intéressaient. Mais rapidement la définition s’est étendue à tous ceux qui faisaient une forme d’art apparemment sans être dans le circuit artistique, sans les références ni forcément la culture.

Udnie dit: 22 janvier 2019 à 9 h 00 min

L’art brut est un  » concept » inventé par Jean Dubuffet, Patrick Scemama :

 » L’Art Brut est un concept inventé par le peintre français Jean Dubuffet en 1945
pour désigner des œuvres faites par des artistes non professionnels, autodidactes et isolés
en contextes rural, psychiatrique voire carcéral. De 1947 à 1976, avec l
‘aide de la Comp
a-
gnie de l’Art Brut, il collecta, présenta et documenta ces œuvres dans le but de remettre en
question le goût et les valeurs de son époque. Faites le plus souvent à partir de médias non
achetés dans des commerces d’art, leur matérialité qu
estionne les catégories artistiques,
les pratiques conventionnelles de l’art, ainsi que l’accrochage muséal.
Cette thèse s’attache à montrer en quoi le processus créateur, les matériaux, et les
dimensions des œuvres collectées par Dubuffet et ses compagn
ons ont servi à construire
un « mythe », au sens barthien du terme, dans le contexte de l’après Seconde Guerre
mondiale. Nous montrons que les matériaux « pauvres », les formats extrêmes

très p
e-
tits, très grands, informes

ont supporté l’idée fantas
matique d’un art « brut », « hors

norme », « anti

culturel » et « autre ». Notre travail réinscrit, d’autre part, le projet de l’Art
Brut dans l’histoire des avant

gardes dans le but d’en montrer la spécificité et la portée
politique. Nous mettons enfin en
avant en quoi les formats des œuvres collectées ont
amené à une réforme de l’espace muséal. La Collection de l’Art Brut, ouverte en 1976 et
conçue spécifiquement en fonction de la matérialité des œuvres, se présente comme un
modèle muséal à part.  »

Voir :
https://curve.carleton.ca/system/files/etd/c9645de7-6c0c-43e6-9313-72184bcb5f1f/etd_pdf/9ca4cf6804465abf0e572a830ce94cf3/goutain-artbrutsmaterialmythologies19451976dimensions.pdf

Patrick Scemama dit: 22 janvier 2019 à 17 h 59 min

Nul ne conteste que Dubuffet ait théorisé cette forme d’art. Il n’empêche qu’il y avait un intérêt avant lui pour les travaux de gens ayant passé une bonne partie de leur vie dans des HP comme Wölfli ou Aloïse, qu’on veuille l’appeler brut ou pas.

Udnie dit: 23 janvier 2019 à 10 h 40 min

Avant Dubuffet on nommait cet art,  » art dément « , nom d’un titre d’un essai de François Lehel par exemple publié en 1926 en ce qui concerne la France définissant d’une manière plutôt réactionnaire l’ensemble de le création contemporaine déjà depuis l’impressionnisme! La folie hante en effet les esprits et pas seulement ceux du monde de l’art…
Il existe un passionnant travail de recherche de l’art brut avant l’art brut mis en livre par Marc Décimo que l’on trouve aux presses du réel.
Bien à vous.

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